Ecrittératures

24 février 2013

L’Etat immoral

 

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

 

Comme il fallait s’y attendre, les dernières élections en Arménie ont été entachées de fraudes, massives diront certains, sans incidence estimeront les autres. Pour ces derniers, les fraudes électorales seraient donc comme le sel. Outrepasser la règle n’aurait aucune incidence sur le goût de vos dolmas et ne devrait pas vous empêcher de les manger. Eh bien, allez-y ! Mangez-les salés si ça vous chante ! Et voyez si votre palais tiendra le coup longtemps ! Depuis l’indépendance, les Arméniens trouvent que la dose de sel électoral dépasse le supportable. Voilà vingt ans que le sel de la politique officielle leur brûle la langue et leur incendie le cerveau. Pendant ce temps, les maîtres fraudeurs mangent leurs dolmas en toute quiétude. Si le sel venait à leur piquer la langue, ils seraient indignés et s’en prendraient au chef de cuisine. Mais l’indignation n’est pas d’actualité en politique. L’indignation morale, c’est l’argument des opposants quand l’amoralisme des intérêts est celui du pouvoir.

L’Arménie a-t-elle le devoir de respecter la morale électorale ou l’obligation de défendre ses intérêts ? C’est toute la question. En d’autres termes, l’environnement hostile (Azerbaïdjan et Turquie)  et problématique (Géorgie et Iran) dans lequel elle se trouve, lui permet-elle d’être morale ou lui enjoint-elle de ne pas compromettre ses intérêts ?

La réponse à cette question est d’autant plus difficile que l’Arménie a réussi la gageure de se donner des airs de société stable dans un contexte de guerre fiévreux. D’autant plus stable qu’elle a réussi parfois à faire oublier qu’elle était en guerre. Or, reste à savoir de quel côté doit pencher la conscience d’un président. Certainement du côté des intérêts de la nation, quitte à exiger d’elle des sacrifices et des souffrances aussi nécessaires qu’il les voudrait provisoires. Mais 90 % du peuple arménien souffre moralement ou physiquement et la conscience immédiate de ces citoyens porte sur leur intérêt à moins souffrir. C’est pourquoi, leurs revendications sont d’ordre social alors que le président n’a d’autre préoccupation que la pérennité de la nation dans son histoire. Quand les citoyens les plus précaires se battent quotidiennement pour ne pas crever, le président se démène pour que la nation arménienne ne soit ni anéantie ni asservie.

On est donc dans une véritable quadrature du cercle. Concernant les Arméniens de la diaspora, les uns souffrent de voir la grande majorité des Arméniens d’Arménie souffrir au nez et à la barbe des nantis les plus arrogants, les autres soutiennent la force tranquille d’un président qui doit accepter d’être impopulaire  pour ne pas vendre le pays.

Dès lors, nous pouvons comprendre que le président Sarkissian, homme de guerre et Karabaghtsi, soit hanté par une conscience obsidionale, comme le fut son prédécesseur. Ce complexe de la citadelle assiégée induit des comportements d’autant plus extrêmes qu’ils répugnent à toute soumission à aucune morale reconnue par les instances internationales. S’il affiche de temps en temps des colères éthiques, c’est pour fustiger ses ennemis (comme le président Aliev  pour avoir gracié et érigé en héros le boucher Ramil Safarov). C’est que la morale du président Sarkissian est et restera toujours une morale de l’intérêt.  Ce principe vient une fois de plus de prévaloir lors des dernières élections, suivant en cela l’exemple de ses deux prédécesseurs. Dans ce cas de figure, le président  Sarkissian a pour morale politique de ne pas respecter la morale ordinaire des hommes. Conformément au principe machiavélique de tout faire pour conquérir le pouvoir et de tout faire pour le conserver. L’homme qui tient tête à l’Azerbaïdjan, qui tient tête à l’Europe, qui ruse avec la Russie, qui a su neutraliser les grandes gueules de l’opposition et qui a réussi à faire le désert autour de lui avant les élections présidentielles fera une bouchée de Raffi Hovanissian. Qu’on se le dise ! Et qu’on le dise au principal intéressé.

 

*

Tout d’abord aujourd’hui, mais bien moins qu’hier, force est d’admettre que ces élections ont encore une fois montré l’immaturité politique tant de ces électeurs qui librement voté sous la force d’une contrainte, d’un chantage ou d’un billet que de ceux qui se sont érigés en agents de cette force.

Le score de Raffi Hovanissian de 36,7 % en a surpris plus d’un. Sûrement le président sortant lui-même et tous les Républicains à sa suite. Un score réel mais faussé par les fraudes adverses. Raffi Hovanissian se sent dès lors pousser des ailes de président. Défalquant ces fraudes du score de Serge Sarkissian, il se déclare l’élu du peuple arménien et va réclamer son dû auprès de l’usurpateur. Comme si les fraudes étaient précisément quantifiables et comme si Serge Sarkissian avait cessé d’être lui-même pour accepter de lui céder son fauteuil. Dès lors, voilà que cette brusque poussée de la confiance populaire au bénéfice de Raffi Hovanissian lui monte à la tête. Et ce que n’a pas réussi Lévon Ter Pétrossian, Raffi Hovanissian croit pouvoir le faire en soulevant ses partisans jusqu’à la victoire finale.

Raffi Hovanissian, c’est l’anti-Sarkissian. Qui ne s’en réjouirait ? Après la déroute de Ter Pétrossian, renvoyé à ses chères études par la force des lassitudes, Raffi Hovanissian représente le guide de substitution, le sauveur, le messie dont le peuple a besoin pour respirer l’air du pays plutôt que de s’empoisonner le cerveau avec le climat délétère qu’ont orchestré  Sarkissian et sa clique oligarchique. Raffi Hovanissian est un homme des deux mondes, venu de la diaspora et vivant en Arménie. Relativement pur ( bien qu’il ait fricoté comme ministre des affaires étrangères avec Ter Pétrossian), net de tout lien avec la grande bourgeoisie des maffieux, homme du renouveau, admirablement secondé par des hommes et des femmes qui n’ont jamais hésité à descendre dans la rue pour défendre les droits des citoyens (Zarouhie Postandjian, Ludmilla Haroutunian…), Raffi Hovanissian veut préserver l’avenir des enfants et n’hésite pas à réveiller les mythes pour donner à rêver à des gens qui sont au fond du trou.

On peut espérer qu’avec lui, la diaspora sera respectée et mise à contribution comme une entité nationale à part entière. Le ministère actuel qui lui est consacré, en s’imposant à la diaspora plutôt qu’en mettant en œuvre un partenariat véritable, n’a fait que réveiller des méfiances et susciter des sarcasmes. On aurait pu attendre qu’un membre de la diaspora soit invité à remplir par exemple une fonction de vice-ministre. Mais non. Ce ministère n’est qu’une façade pour rapatrier l’argent de la diaspora sans aucune contre partie. Sachant que les ambassadeurs d’Arménie, distributeurs de médailles, n’ont pas d’autres consignes que de flatter les uns et les autres pour mieux les manipuler. Avec Hovanissian, il est certain que la confiance de la diaspora envers la mère patrie trouverait une voie nouvelle pour des investissements qui ne seraient que bénéfiques au pays et à la population.

Pour ce qui est des représentants de la diaspora de France, on ne peut que déplorer le silence complice qu’ils se sont toujours gardés de briser pour dénoncer les malversations électorales actuelles, les atteintes aux droits démocratiques ou la grande misère des Arméniens. Leurs raisons sont plus que déraisonnables. Le CCAF, généralement si prompt à jeter la pierre sur les moindres fautes morales de nos ennemis de toujours  ferait bien d’admettre que son mutisme, son défaut d’indignation, l’absence de toute déclaration portent préjudice au travail des démocrates en Arménie et contribuent à encourager la corruption. D’ailleurs, ces frauduleuses élections dont le caractère honteux se répercute sur les Arméniens du monde entier dessert la cause même de la reconnaissance de notre génocide en ce qu’elles jettent la suspicion sur nos revendications de justice et de vérité.

Il reste que Raffi Hovanissian, colosse aux pieds d’argile, donne l’impression d’être un sentimental exalté comme en produit souvent notre diaspora. Et que peut un romantique de la patrie contre un cynique de la nation ? C’est le pot de terre contre le pot de fer. Serge Sarkissian en a vu d’autres. C’est un stratège qui a usé plus d’un adversaire sous la râpe de ses ruses. C’est que la machine républicaine fonctionne avec l’aide des oligarques qui viennent manger dans sa main pourvu qu’ils puissent sauvegarder leurs intérêts.

Si l’Arménie était un pays normal, et Serge Sarkissian moins un homme de clan qu’un politique soucieux de respecter la voix du peuple, Raffi Hovanissian serait choisi pour être son premier ministre. Mais les conflits seraient tels que la cohabitation tournerait vite au pugilat. Car ce sont deux cultures de la politique qui seraient en concurrence. Un autre poste ministériel ne saurait combler les espérances dont Hovanissian a été investi par ses électeurs. Par conséquent tout laisse à penser que l’Arménie est tombée dans un traquenard dont la population ne sortira pas indemne.

La reconnaissance de ses erreurs par Serge Sarkissian durant sa campagne n’était qu’une ruse électorale de plus pour amadouer les votants. Oubliant que les « erreurs » d’un homme politique sont des catastrophes sociales. Sarkissian est lui-même l’erreur politique du pays et une catastrophe à lui tout seul. Son dernier mandat n’a été marqué par aucune réforme au bénéfice du peuple.  Plutôt que de créer des usines, il a poussé les Arméniens à s’expatrier. Car si l’homme est remarquable, c’est pour le peu de souci qu’il a du bien public, donnant ainsi l’exemple de l’arbitraire, du cynisme et de l’amoralisme à l’ensemble des jeunes générations. Il n’a pas compris que la sécurité nationale pour laquelle il milite presque exclusivement ne va pas sans une confiance du peuple envers son chef. La fracture politique est aujourd’hui à son comble et va certainement s’aggraver. Sarkissian n’aura pas cru qu’un pays fort est avant tout un pays où la démocratie joue à plein, où chaque citoyen est une vie qui comprend son développement dans sa relation au développement des autres. Relation qui en l’occurrence se ferait aussi avec les membres de la diaspora comme partie prenante d’une même famille culturelle.

Pour l’instant, le peuple arménien devra certainement encore attendre. Serge Sarkissian ne changera rien à l’état des choses pour la raison qu’il ne changera pas lui-même. L’atmosphère toxique va se poursuivre et la désespérance obliger certains à quitter le pays. Mais c’est par le pourrissement que viendra le changement. Nul doute qu’après cinq années de vaches maigres et d’aigre vie, les Arméniens, incapables de révolution violente, atteindront enfin le bout du tunnel.

Denis Donikian

 

 

 

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5 commentaires »

  1. De toute façon tant qu’on a pas touché le fond de la piscine, on a souvent beaucoup de mal à remonter la pente. C’est un mal pour un bien que de souhaiter le pire aux gens qui ont du mal à se bouger le « Cul » car tant qu’on ne réagit pas, c’est qu’on est encore capable de supporter. Mais quand on réalise enfin qu’on est au bord du gouffre et qu’il faut réagir, c’est alors qu’on se réveille…ou que l’on sombre…dans ce dernier cas c’est aux autres d’en tirer les leçons, et encore s’ils en sont capables, ce qui n’est pas certain car les suicidés du pont de Kiev n’ont toujours pas réussi à mettre de l’ordre dans la conscience de leurs concitoyens…

    Commentaire par A. Barsamian — 24 février 2013 @ 1:28 | Réponse

  2. Tableau bien noir et cependant réaliste.
    La nation, la république, la démocratie de l’Arménie sont en gestation, mais pour aboutir à quoi ? Question lancinante.
    Il ne faut pas se voiler la face. Une grande dualité existe entre ceux du dedans et ceux d’ailleurs.
    Et pourtant, il ne faudrait pas grand chose pour que les idées de part et d’autre forment une force positive et constitutive.
    La peur du changement est-elle le levier sur lequel s’appuie le pouvoir en place ?
    A regarder de près, il semblerait que le pays n’a aucun allié sur qui compter pour aller de l’avant, même la Russie qui le manipule comme un pion précieux dans ce traquenard caucasien.

    Commentaire par antranik21a — 26 février 2013 @ 3:28 | Réponse

  3. L’histoire de l’Arménie, comme celle de tous les peuples, est faite d’abîmes et de cimes. Entre empire (Tigrane II) et asservissements (arabes, perses, turcs). Tiraillée, qui plus est, depuis des siècles entre Arménie orientale (ces fameux méliks, grands féodaux défendant leurs intérêts vitaux) et Arménie occidentale diasporée de l’intérieur et à l’étranger (elle-même soumise à des intérêts qui la dépassent). Il y a là source de désespérance, mais aussi une dynamique – sinon dynamite – positive à moyen et long terme. L’arménité peut cesser d’être un exil intérieur et/ou extérieur. Le tout est d’en prendre conscience. Comment ? Par l’érosion inexorable qu’opèrent tous ces facteurs sur un état de choses qui n’est que passager. La Suisse a survécu au Saint Empire germanique, à Napoléon, à Hitler et, qui sait ?, survivra à l’Union Européenne. L’Arménie a survécu. Toujours. Le tout est de vivre sans survivre. Et cela vaut à l’est comme à l’ouest. Parions sur la volonté de dignité et de civisme. Inoxydables.

    Commentaire par george — 27 février 2013 @ 12:41 | Réponse

  4. « Le plus beau triomphe de l’écrivain est de faire penser ceux qui peuvent penser. »
    de Eugène Delacroix

    ça te va comme un gant cher Denis !

    Commentaire par Dzovinar Melkonian — 3 mars 2013 @ 7:52 | Réponse

  5. Je parle de ce que je connais, c’est-à-dire la diaspora et plus particulièrement celle de France. Nos grands-parents et arrières grands-parents ont été admirables de courage et d’intelligence. Ils ont conquis l’estime de tous. Être arménien était synonyme de beaucoup de qualités humaines. Dans notre lutte inlassable pour la reconnaissance du génocide, cette estime était une force car elle faisait tout simplement de nous des gens qui méritaient d’être soutenus dans leur combat pour la vérité et la justice.

    Aujourd’hui, nous assistons impuissants à l’auto destruction ahurissante du bel édifice bâti par nos prédécesseurs. Notre image se dégrade, encore un petit effort et l’estime que nous suscitions, sera demain remplacée par de l’indifférence et qui sait, après demain peut-être par de l’hostilité si arménien devient synonyme de voyou… Alors, qui soutiendra notre cause ?

    Bien sûr, par-delà la dégradation de notre image et son incidence désastreuse sur l’empathie des non Arméniens pour nous, je n’oublie pas le sujet d’aujourd’hui qui est l’état de misère dans lequel se trouve l’Arménie et la souffrance de nos frères et soeurs d’Arménie qui sont le dernier souci de l’oligarchie qui dirige le pays.

    Nous vivions dans le rêve d’un idéal en perpective. Nous vivons la réalité d’un cauchemar destructeur de notre identité et de sa pérennité…

    C’est terrible !

    Commentaire par Dikran — 15 mars 2013 @ 9:14 | Réponse


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