Ecrittératures

31 mars 2013

Vivre en écriture (7)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:24
Tags:

paradjanov

Emotion courte : ma rencontre avec Paradjanov

J’ai vu pour la première fois le film Couleur de la grenade à sa sortie à Erevan en 1969 ou 1970. J’étais avec mon cousin. Un film qui sortait tellement de l’ordinaire que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin. Les spectateurs eux-mêmes quittaient la salle un par un. Un matin, mon professeur de russe, une certaine Irina Petrovna, vive autant qu’elle était corpulente, est rentrée dans notre classe, l‘œil brillant, déclarant qu’elle avait vu la veille un film génial, celui de Paradjanov. Par la suite, professeur à Kiev, j’avais été invité à une soirée où Paradjanov devait être présent. Mais elle n’a finalement pas eu lieu. L’incarcération de Paradjanov en 1974 va susciter un vaste mouvement de protestation dans le monde entier. J’avais alors milité pour sa libération, au point même de solliciter l’intervention d’Yves Montand. Libéré grâce au coup de pouce d’Aragon, Paradjanov va se réfugier à Tbilissi chez sa sœur. La parution dans Le Monde d’un long entretien m’incite à le rencontrer. Un jour, alors que je venais de débarquer à Erevan, comme accompagnateur touristique, je me rends clandestinement à Tbilissi où je parviens à le filmer et à l’interviewer Cette rencontre sera pour moi germinale. Elle donnera lieu non seulement à ce petit film, mais surtout des textes, parmi lesquels un long poème accompagné de mon interview ( Les Chevaux Paradjanov). C’est Paradjanov qui m’ouvrira les chemins du délire créatif en arts plastiques, mais aussi probablement dans mon écriture.

paradjanovcouv

( à suivre )

Publicités

30 mars 2013

Vivre en écriture (6)

DNA

Emotion longue : Le Centre d’Etudes Arméniennes

Au début des années soixante, j’entre dans une jeune association arménienne, le Centre d’Etudes Arméniennes, créée par le docteur Georges Khayiguian et qui va regrouper aussi bien d’anciens élèves du Collège Samuel Moorat ( comme Kéram Kévonian, Manoug Atamian,  Vartkès Solakian, Jacques Donabédian,  etc.), que des personnalités de tous bords ( comme Jacques Nazarian, Robert Donikian et son épouse Emma) farouchement engagées dans la remémoration  active du génocide de 1915. C’est le CEA ( et aucun autre parti, comme on voudrait nous le faire croire) qui sera à l’initiative des premières commémorations du 24 avril, de la fermeture des magasins en signe de deuil et de la brochure Le Deuil National Arménien, alors que les livres  sur l’actualité du génocide étaient pratiquement inexistants. Cette brochure sortie à l’occasion du cinquantième anniversaire contiendra en germe tout ce qui sera écrit par la suite. Des manifestations monstres, avec photos à l’appui, seront organisées à Marseille (où je me rends pour organiser la mise en place d’une projection à la Salle Vallier), à Lyon et à Paris. J’écris alors mon premier recueil de poème très influencé par mes activités de militant, intitulé Le Lieu Commun, dans lequel j’évoque le génocide mais aussi mon sentiment d’exil. A l’époque, le sujet du génocide était tabou en Turquie. Après la déliquescence du mouvement et le relais pris par d’autres associations, la pression sur les autorités publiques va gagner en ampleur. Elle aboutira à l’évocation des événements de 1915 à Vienne même par le président François Mitterand en janvier 1984. “Il faut que cela s’inscrive dans la mémoire des hommes, il n’est pas possible d’effacer sa trace”, dira-t-il, affirmant que la France voudrait “rappeler l’identité arménienne marquée par le grand drame du génocide”. Aveuglé par mon admiration pour le docteur Khayiguian, comme l’étaient tous mes camarades, je me rendrai compte assez tard des dérives fascisantes du CEA, mais aussi des formes d’intolérance et d’espionnite malsaines qui y sévissaient. Mon service militaire sera une occasion pour prendre mes distances. J’ai 26 ans et je décide à ma libération de poursuivre des études  en Arménie. Mais en réalité pour y écrire un livre que j’avais en tête sur les conditions de vie des Arméniens alors soumis au régime soviétique, et qui s’intitulera EHTNOS.

(à suivre)

29 mars 2013

Vivre en écriture (5)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 3:13

lieu commun

Emotion courte : La langue française comme forme d’absolu.

Mes grandes lectures ont commencé à partir de 16 ans, après le collège arménien. Loin de me contenter des fragments que nous étudiions en classe, je préférais lire les œuvres en leur entier. Je cite en vrac : Racine, La Fontaine, Hugo, Baudelaire, Balzac ( toute la Comédie humaine) Montesquieu, Montaigne, Alain, Claudel, Valéry, Rousseau, Proust ( La recherche que je lirai deux fois) Saint-John Perse, Rimbaud ( dont je connaissais le Bateau ivre par cœur) Verlaine, Mallarmé, etc. Mais non content de les lire, je résumais, annotais ces auteurs, remplissant ainsi des classeurs entiers de mes compte-rendus, conservés jusqu’à aujourd’hui.

Je me souviens que je réécrivais dans un cahier les premières pages de la Recherche pour m’imprégner de son style et aussi par vénération. Je partais à vélo me réfugier sous des arbres au bord du Rhône et je lisais, pas très loin de quelques pêcheurs.

Des moments de pure jouissance, mais aussi de formation..

De sorte qu’un jour, j’ai eu comme une révélation. C’est venu doucement, sans me prévenir et ça s’est installé en moi d’une manière définitive, si définitive qu’au terme de plusieurs décennies, je sens toujours cette minuscule illumination comme une chose qui m’anime toujours et me fait lever à trois heures du matin pour écrire. Cette chose qui me hante, me conduit, me harcèle, me met en état d’intranquillité permanent, c’est ce goût d’absolu que me transmettait la langue française chaque fois que je lisais mes grands auteurs. Et un jour, un jour précis de ma vie, je l’ai sentie là, j’ai senti que s’était ancrée en moi la passion de la langue française comme quelque chose que j’éprouvais qui était de l’ordre du divin. Mais langue qu’il me faudrait conquérir sans cesse par l’écriture, langue comme une patrie symbolique de substitution.

C’est cette douce petite force qui m’a guidé dans la fabrication de tous mes livres, des plus maladroits aux plus ambitieux. Elle m’a servi de refuge,  même quand j’étais plongé dans une sorte de désert, avec très peu de retours et très peu de lecteurs ( puisque j’écrivais de la poésie, des essais et des nouvelles, pas de roman, et essentiellement sur l’Arménie pour une diaspora francophone qui avait à l’égard de ce pays une curiosité plus exotique que charnelle, presque de commande). Et malgré le fait que personne dans ma famille, hier comme plus tard, ne me lisait ou n’était en capacité de me lire. Heureusement, j’ai été soutenu  par deux ou trois personnes et aujourd’hui par plusieurs mais qui ne connaissent pour autant qu’une part infime de l’ensemble des livres que j’ai réellement écrits.  Et au tout début par un ami français, Michel G., qui avait créé une revue intitulée Liens et Arts, dans laquelle je devais publier mes premiers textes et mes premiers poèmes ( pastiches de Claudel et Valéry, premiers textes du Lieu commun, courts essais).

Je n’ai jamais laissé s’éteindre cette petite flamme. Pour elle, j’ai beaucoup sacrifié, j’ai refusé toute carrière universitaire, de m’ancrer dans une maison, voyagé, essuyé de nombreux refus de la part des éditeurs… En retour, sans pour autant me laisser tranquille, elle ne m’a jamais fait défaut.

(à suivre)

28 mars 2013

Vivre en écriture (4)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:45
Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Emotion longue : Le collège arménien Samuel Moorat de Sèvres.

J’ai onze ans. Sur la suggestion du père Léonian, catholique, qui fréquente notre famille, et malgré les frais que cela devait occasionner à mes parents, je suis envoyé au Collège Samuel Moorat de Sèvres. De tous les enfants arméniens de Vienne, je serai le premier à m’y inscrire, en éclaireur en quelque sorte. Les années suivantes d’autres me suivront. J’y resterai cinq ans. Je suis bon élève ( toujours premier ou second), je dessine a merveille Katch Vartan que mes camarades me commandent. Je prête ma voix aux trois autres les plus belles du collège, à l’occasion des fêtes de Noël ou de fin d’année scolaire. Nous chantons des hymnes révolutionnaires auxquels nous ne comprenons pas grand chose comme Zeitountsiner, Katcha zenki het haghtoutyan …  J’écris vers 12 ou 13 ans mon premier et unique poème en arménien, dédié à mes parents et que j’ai toujours en mémoire ( celui-là même que j’ai récité lors de l’émission qui m’était consacré sur RFI). Je sers la messe. A l’extérieur du collège,  les élèves sont tenus de porter un uniforme bleu marine avec casquette et galons dorés. Le Directeur, le Père Séropé, veille scrupuleusement au respect des règles vestimentaires. Nous passons en inspection chaque samedi après le repas steak-frites et juste avant la sortie. C’est ce même père Séropé qui nous donnera des cours de politesse et de maintien. Car dans son esprit, une fois lâchés dans le monde, nous aurons à représenter l’Arménie. A chaque repas, un élève est désigné pour lire quelque pages d’un auteur français à midi, d’un auteur arménien le soir. Un jour, un étrange bonhomme au nez fort et à l’accent marseillais est venu nous réciter des poèmes dont le fameux Djinns de Victor Hugo. C’était Sarkis Boghossian grâce à qui, ce soir-là, j’ai eu la révélation de la poésie. Fin collectionneur, il allait mourir dans des conditions tragiques.  (Je suis tombé par hasard sur sa tombe au cimetière Montparnasse, la seule à comporter des lettres arméniennes).

Peu à peu, je vais découvrir que sous le prestige de l’uniforme et la discipline qu’on nous impose, malgré l’éducation soi-disant élitiste et arménienne qu’on nous donne, se cachent un niveau d’éducation faible, une pratique généralisée de la triche, une incompétence manifeste des prêtres qui dirigent le collège.  L’apprentissage de l’arménien est médiocre et surtout fondé sur des méthodes punitives. C’est de mon propre chef que je quitterai le collège après ma troisième. Cependant, et malgré ces défauts, j’aurai côtoyé au collège des camarades qui allaient devenir des acteurs de premier plan dans la communauté. Peu nombreux au regard de ceux que les circonstances devaient conduire à mener une vie ordinaire sans pour autant trahir l’esprit du collège. En ce sens, nos curés, même s’ils n’étaient pas parfaits dans la gestion du collège, avaient vu juste. Leur pensée se perpétue travers des gens comme Patrick Devedjian, Garo Hovsepian,  Hraïr Hratchian, Kéram Kévonian, mais aussi tous les autres moins connus, mais non moins présents sur la scène de l’histoire arménienne en diaspora.

Après cette expérience, mes études se feront exclusivement en institutions françaises, d’abord dans une école religieuse de très bon niveau à Vienne, puis à l’université de Lyon ( lettres modernes et plus tard philosophie).

( à suivre)

Katch Vartan

Katch Vartan

26 mars 2013

Maître et valets

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 8:27
Tags:

Armand Sammelian

par Armand SAMMELIAN

Le phénomène en soi n’est pas contestable : cela fait 17 siècles que le peuple arménien a ancré sa cohésion nationale dans une dimension religieuse porteuse d’identité et d’appartenance, dispensatrice d’éternité et purificatrice des souillures terrestres.

Au point que depuis 1915, chaque messe a pris des allures commémoratives structurantes destinées à soulager le poids du sac d’os grinçants que chacun porte sur ses épaules aux quatre coins de la dispersion.

Or, depuis quelques années, une nouvelle forme d’exclusion par l’intégrisme a vu le jour. Elle met indifféremment au ban de l’Église Apostolique Arménienne, clercs et laïcs, au bon vouloir d’un seul, son chef suprême.

Ce nouvel oracle fait et défait, absout et dépose, tranche et humilie au gré de sa sainte humeur qui ne connaît et ne rend compte qu’à lui-même.

Il amasse sans partage avec, à ses pieds, les agneaux de la classe sacerdotale qui espèrent une place de choix aux côtés des aides jardiniers du sacristain.

Que l’on ne se méprenne pas !

Ce personnel domestique vit avec délectation cette subordination et se complait volontiers dans cette situation d’allégeance, comme envouté par le pouvoir surnaturel dont la prélature serait dépositaire et l’autoriserait à toutes les maltraitances.

De facto, cette soumission volontaire participe du culte d’une personnalité qui bunkerise l’architecture collégiale du Conseil Spirituel Suprême aux dépens de la souveraineté de laïcs n’ayant plus voix au chapitre.

Ces servants écoutent bouche cousue le monarque qui réunit désormais dans sa seule main le pouvoir absolu de notre bien commun le plus précieux : l’Église Apostolique Arménienne.

Sans écarter l’hypothèse d’une obséquiosité sournoise ou d’une flatterie clientéliste, l’abrutissement de ces laudateurs invétérés et muselés à la recherche d’un hochet, porte une atteinte irréparable à la liberté de pensée de la diaspora jusqu’à la moindre volonté de s’exprimer, la première victime de ces dérives étant l’Église elle-même.

D’autant que, derrière un discours de piété recuit, ces courtisans n’hésitent plus à asphyxier financièrement les paroisses récalcitrantes et les privent de tout moyen de communication sous une forme punitive, que ce soit à Nice, Bruxelles, Genève, Londres, Bucarest, etc.

Ces châtiments aggravent le fardeau portés par des fidèles ulcérés de voir se ternir une respectabilité acquise au fil des générations.

Muée en entreprise familiale d’encadrement, de conditionnement et de direction d’une diaspora ostracisée, la manœuvre cléricale s’appuie sur cette valetaille intellectuelle, politique et financière qui dirige les associations communautaires devenues succursales d’une Église toute entière tournée vers le formatage de nos cerveaux.

Il y a de l’aveuglement et de la vanité dans cette servitude qui voudrait tout commander y compris par la matraque.

Ce petit monde ultra-mondain fait profil bas et ne dit mot devant l’opération de fragmentation qui vise à réhabiliter l’observance des lois divines afin de redonner la primauté aux prêtres et un rôle prépondérant à une Église toujours prête à légitimer la politique d’une république arménienne fossile.

Conjuguant les défauts à leurs vices, ces taisants à faux-col forment un repaire d’ambitieux de tout acabit qui ne perçoivent que le tremplin politique et social que les circonstances leur offrent. Tout cela fait beaucoup de mutisme et de mépris de la part de gestionnaires par défaut qui président depuis trop longtemps aux destinées des associations, cœur battant d’un peuple anéanti.

Cette baronnie entre-soi s’enorgueillit à accompagner les prêtres jusques et y compris aux marches des zones obscures où le prestige et le pouvoir se côtoient, en pensant s’élever eux-mêmes. Cette fabrique de basse-cour aura eu le mérite de les montrer comme ils sont : petits, serrés et fuyants, les traits du visage déformés comme dans un miroir brisé.

En attendant la transfiguration de ces âmes perdues dont le silence incessant perpétue les malentendus, restreint la liberté d’expression et leur fait perdre la face pour un petit maroquin, l’esprit n’accepte pas que l’on sacrifie l’Église et la Nation pour la seule satisfaction de servants qui catégorisent les fidèles pour mieux les réduire.

Pendant ce temps, la canopée ecclésiastique regarde avec délice se traîner à genoux, quand elle ne rampe pas, cette élite associative inamovible, en habit trop grand pour elle, qui ne voit rien, qui n’entend rien ni ne dit rien bien sûr.

Il est temps que la diaspora se délivre de ces doreurs de pilules irresponsables afin de peser de tout son poids sur le Saint Siège d’Etchmiadzine en s’affranchissant de chaînes tyranniques et fasse entendre une parole perdue à la veille d’échéances majeures pour la nation arménienne.

En l’absence de figure charismatique au sommet de sa Sainte Église, quelque chose me dit que les larbins n’aiment pas le chef pour ce qu’il réalise mais qu’ils aiment ce qu’il réalise parce que c’est le chef.

Au surplus, ce n’est pas triste ironie que de chercher les œuvres charitables de l’Église en faveur des déshérités qui gémissent en silence au sein d’une République arménienne déliquescente.

Armand SAMMELIAN

Mars 2013

Vivre en écriture (3)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 2:52

Le Rossia

Emotion courte : les départ des Arméniens de France pour l’Arménie en 1947 à Marseille.

6 septembre 1947, port de la Joliette à Marseille, un soleil radieux, un grand bateau blanc, le Rossia, avec plus de 3000 Arméniens de Fance partant pour l’Arménie à l’appel de Staline. J’ai cinq ans, je suis dans les bras de ma mère, et je pleure mon ami Gollo qui est sur le bateau. J’ai le cœur brisé. Mais je ne suis pas le seul. Le quai est bondé de gens bouleversés, venus accompagner leurs proches prêts à faire le grand saut dans l’inconnu. Sur le bateau, au contraire, c’est une excitation extraordinaire. Ils vont accomplir un rêve qu’on leur a savamment distillé : reconstruire la patrie. Je me rappelle ce grand bateau devenu de plus en plus petit à mesure qu’il se perdait au fond de l’horizon. Je peux dire que toute ma vie est là. Mon destin sera inexorablement rattaché à ce songe dynamique, mais aussi à ce mensonge d’une Arménie mythique qui va dévorer ses enfants.  Toute ma vie je devrais à mon tour me laisser dévorer et toute ma vie me battre contre les séductions trompeuses liées à mon groupe d’appartenance.

25 mars 2013

Vivre en écriture (2)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:17

Le-kempEnfants du Kemp (je suis l’avant dernier dans le fond de l’allée, devant mon ami Pascal)

( photo : Tchélébian)

*

Emotion longue. Mon enfance au Kemp.  Je suis né à Vienne, au sud de Lyon, pendant la guerre, de parents directement venus de l’Arménie historique, dans les années vingt, via la Syrie et le Liban, après avoir traversé la Turquie à dos d’âne comme jeunes et même très jeunes mariés. Bien que nés à Malatia, ville de transit de tous les déportés en provenance du nord, ils avaient été épargnés pour plusieurs raisons. La famille de ma mère avait été protégée par un agha dont la caisse avait été sauvée par ma grand-mère lors d’un incendie survenu au marché où il tenait un commerce. La seconde est que Malatia avait un maire turc, Moustapha agha Azizoglou, qui protégea les Arméniens jusqu’au  jour où il fut tué par son propre fils en 1921 pour ses sentiments envers les chrétiens.  (J’ai su ce fait bien plus tard et il me parut d’autant plus intéressant après coup que j’ai œuvré ces dernières années, avec un ami d’origine turque, pour le dialogue arméno-turc.) Ma mère évoquait une autre raison : comme Talaat épargnait (ce qui n’est pas tout à fait juste) les catholiques et les protestants, la famille s’était convertie au catholicisme et n’aurait pas été touchée par les massacres.

Arrivés en France, certains Arméniens ont remonté la vallée du Rhône, s’installant ici ou là, au gré des embauches. Beaucoup se sont concentrés à Vienne car les usines de textiles demandaient de la main-d’œuvre. Ce sont donc des Arméniens venus de tous les coins d’Anatolie ( Marach, Malatia, Guemerek, Kharpet, Adana etc…) qu’on a logés dans une ancienne usine d’armement qu’on appelait le Kemp ( le camp en anglais), fermée par un portail. Le Kemp était donc une Arménie en miniature. Mes parents, quand je suis né, tenaient une boucherie, à proximité.  Je n’habitais pas le Kemp, mais j’y retrouvais mes camarades de jeu, tous des Arméniens et d’autant plus conscients de l’être qu’on nous traitait à l’école de sales Arméniens et que nous devions nous défendre contre les injures des petits Français. Le Kemp se trouvait d’ailleurs tout près du Rhône qui était alors bordé d’étendues d’eau fermées, les lônes, et de terrains sablonneux et boisés, les vorgines. C’était tout l’espace de nos jeux et plus tard de nos activités de jeunesse ( constructions de cabanes, de radeaux, nages, pêches, kayak, etc…).
Par ailleurs, mes parents passaient leurs soirées chez des compatriotes venus aussi de Malatia, comme eux s’invitaient chez nous. Et ils se racontaient le génocide et le beau pays qu’ils avaient dû quitter par la force. Mais comme j’avais souvent sommeil, je m’endormais sur la poitrine ( généreuse) de ma mère dont le corps servait de caisse de résonnance distillant dans le mien, à travers mon sommeil, des images de pays merveilleux et tragique qui devaient s’inscruster en moi à jamais.

Qui sait si ce sentiment d’exil que j’éprouve constamment, qui me met sans cesse à la recherche d’une patrie introuvable, ne serait pas né durant ces soirées ?

Deux autres faits me viennent à l’esprit qui eux vont me plonger dans une sorte de visualitation du drame vécu par mes parents et qui se sont ajoutés à leurs mots. Le premier est qu’une de ces familles où nous passions nos soirées possédait un grand livre d’images évoquant toutes sortes de catastrophes, crimes ou barbaries recensées dans le monde. En attendant de rentrer chez nous, je feuilletais ce livre qui me jetait en pleine figure certaines de ces horreurs dont parlaient mes parents mais jamais en s’adressant explicitement à moi.

Le second fait, c’est une scène du film « Pour qui sonne le glas » avec pour acteurs Gary Cooper, Ingrid Bergman et aussi Akim Tamirof, dans le rôle du méchant, dont j’ai su récemment qu’il était arménien. (Il faut dire que mes parents me laissaient aller seul au cinéma, dont la salle était à deux pas de chez nous). Cette scène montre des franquistes espagnols que des paysans républicains tirent d’une demeure et qu’ils poussent en les frappant de leur fléau dans un couloir constitué d’hommes et de femmes enragés avant de les jeter dans un précipice. J’ai toujours cette scène en tête. Et on peut imaginer à quelle barbarie je la rattache.

(A suivre)

24 mars 2013

Vivre en écriture (1)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 4:48
autoportrait

autoportrait

Il y a peu, une jeune inconnue, arménienne par son père, me contacte pour me demander si, dans le cadre de ses études, je voudrais bien démêler pour elle les raisons qui m’ont conduit à écrire sur les problèmatiques arméniennes et à donner à mon écriture les formes particulières qu’elle a prises au fil du temps. En acceptant de me laisser prendre au jeu, je ne savais pas où me porterait cette question. Mais elle m’a obligé à décrypter certains faits de mon histoire personnelle qui s’entremêlaient aux tragédies que les Arméniens avaient connues depuis un siècle.

J’ai pensé que dans le fond certains lecteurs de ce blog ne seraient pas mécontents de les connaître aussi.

 

Votre parcours jusqu’ici. Avez vous toujours voulu écrire sur le problème arménien ? Si non, quels ont été le ou les éléments déclencheurs de votre prise de conscience ? Peut être est-ce le résultat d’un long processus d’identification progressive à la cause ?

A mes yeux, au commencement des intérêts majeurs qui vont conditionner ma vie, il y a des émotions. Les miennes m’accompagnent sans cesse, jour et nuit et à chaque seconde. Même quand je n’y pense pas, elles sont là, en filigrane dans les moindres recoins de mes pensées. J’ai beau dire et j’ai beau faire, elles me nourrissent et elles me dominent. Je suis leur chose, tantôt heureuse et tantôt malheureuse. Car c’est à ces émotions que je dois les formes prises par ma vie, dans la mesure où j’ai été conduit à les traduire en actes. Et comme dans ces parlers qui sont modulés par des voyelles longues et des voyelles brèves, toute existence qui semble marquée par un appel me paraît être constituée d’émotions longues et d’émotions brèves. Cette distinction peut permettre de montrer les émotions qui ont compté au regard des orentations de mon écriture. Sachant que je n’ai pas forcément été maître de tout et étant donné que mon confort intérieur rendait mes actes tributaires d’une certaine fidélité à ces émotions et qu’il me fallait toujours revenir à elles pour m’assurer que j’étais dans le vrai de ma personne. De sorte que m’éloigner de ces émotions fondamentales, comme ce fut parfois le cas pour m’en affranchir et me tenir disponible à d’autres appels, me rendait aussitôt profondément malheureux, avec un sentiment de trahison.

(A suivre)

20 mars 2013

FEMEN

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:42

Les activistes ukrainiennes Femen portant de fausses blessures

brandissent des affiches pour protester contre la violence domestique

devant Sofia Hagia à Istanbul le 8 mars 2012

pendant la Journée Internationale de la Femme.

Après le mouvement de protestation, la police a arrêté les trois activistes. 

 

pict21

Plus que les hommes, c’est leur corps que les femmes exposent dans la défense d’une cause juste.

19 mars 2013

ACTU 8

arton87962-450x300

Rencontre oxymoresque

Mauvaise blague

La grève de la faim que mène Raffi Hovanissian suscite en diaspora des commentaires pour le moins déplacés. Après la honte que les fraudes électorales ont fait retomber sur tous les Arméniens, on peut entendre les rires sarcastiques que notre humour morbide étalé sur nos forums déclenche chez ceux qui ont la haine de l’Arménien. Certes, on peut rire de tout, même d’un Arménien, patriote forcené, qui chante des hymnes révolutionnaires en mangeant des dolmas. Mais qu’un Arménien cybernétique d’une diaspora repue fasse de l’esprit aux dépens d’un Arménien qui s’est engagé aux côtés de son peuple et qui s’engage aujourd’hui à la vie à la mort, d’une manière peut-être contestable, équivaut à cracher sur tous ceux qui ont plébiscité son combat. Jugez-en :

« Quant au régime d’amaigrissement toujours en cours de RH, avec les larges réserves adipeuses dont il dispose, ça risque de durer encore longtemps… Le camp de Sarkissian devrait penser à organiser un bon korovads bien fumant, tout près, à portée de nez, ça accélérerait peut-être la capitulation du vrai, seul et authentique Président élu… » Ou encore : « 

 « Que pesons nous ? »

réponse : dans le cas de Raffi Hovannissian, de moins en moins…




(désolé, je n’ai pas pu à résister…  

contrairement à Raffi Hovannissian, bien sûr… 
(désolé encore…) »

*

Mauvaise langue

K2 ( Catholicos de tous les Arméniens, sauf deux : mon ami Christopher et moi)  à Sarkissian : « Votre victoire aux élections démontre que la population fait confiance à vos programmes de réforme et apprécie vos efforts et votre dévouement »

Quelle victoire ? Quelle confiance ? Quels programmes ? Quelle réforme ? Quelle appréciation ? Quels efforts ? Quel dévouement ?

*

Mauvaise nouvelle

« Le président arménien Serge Sarkissian et le catholicos Karekine II, chef suprême de l’Eglise apostolique arménienne, se sont rendus lundi 18 mars au Vatican pour assister à la cérémonie d’intronisation du pape François Ier. »

On imagine le tableau. Sarkissian et K2 serrant la main du Pape François 1er. On appelle ça en rhétorique un oxymore.

C’est-à-dire le rapprochement de deux termes que leur sens devrait éloigner.

Mais il ne faut pas rêver. Ils ne sont pas allés à Rome prendre auprès du nouveau pape des leçons de compassion envers les pauvres d’Arménie. Quand un Sarkissian va se tremper l’esprit à Rome, il en ressort Sarkissian. Suivi par K2 ( catholicos de… etc.).

Page suivante »

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.