Ecrittératures

5 mars 2013

Elections ou la tactique du chaos.

 

kreatoup de Mkrtitch Matévossian

kreatoup de Mkrtitch Matévossian

Jeu de mots sur kvéatoup (urne électorale) transformé en kréatoup ( urne criminelle)

 

A l’heure actuelle, le contexte postélectoral montre une Arménie partagée entre ceux qui croient au ciel et ceux qui s’en méfient. Les uns imaginent un ciel radieux, les autres craignent des ciels de tempêtes. Les premiers veulent oublier les parapluies, les seconds ne sortent pas sans eux. La politique de ces derniers est même essentiellement une politique du parapluie. Pour se défendre contre les déluges de feu qui menacent, ils ont échafaudé toute une stratégie autour du parapluie avec la conviction que pour éviter la guerre, mieux vaut s’y préparer.

Ainsi donc, entre le transparent Raffi Hovanissian  et le sombre Serge Sarkissian, qui entendre,  qui croire ?

Or, nous voici à un moment de son histoire où l’Arménie joue son destin sur cette question. Car autour de cette inquiétude s’accumule toute l’électricité d’un peuple aux abois, tandis que la diaspora continue comme si de rien n’était à exciter ses énervements sur ses propres chevaux de bataille.

Certains observateurs voient dans les manifestations actuelles une lame de fond inédite accompagnant une profonde volonté de changement. Ils oublient que l’Arménie est coutumière de ces mouvements de protestation postélectoraux comme en 1996, 2003 et surtout 2008. Ils oublient également que si Raffi Hovanissian a bondi de ses 5% ordinaires à ce beau 36,7%, c’est moins en raison d’un programme excitant que sous l’effet d’un dégoût général pour le système Sarkissian, ses méthodes et sa clique.

Voici donc Raffi Hovanissian promu nouveau messie. Brusquement et contre toute attente, le voici investi d’une immense confiance populaire. C’est que l’homme, issu de la diaspora, incarne aux yeux des gens une voie politique nouvelle, pure de toute connivence avec l’oligarchie monstrueuse qui s’engraisse en gangrenant la nation. De ce fait, il porte l’ultime espoir dans un pays à bout d’espérance, celui d’un changement radical dans la vision de la chose publique.  C’est qu’hier les présidents ne juraient que par l’Arménie, entité historique et abstraction symbolique investies d’un fort tropisme par tous ceux qu’on appelle Arméniens. Avec Raffi Hovanissian, c’est l’homme arménien qui fait la substance vivante et souffrante de l’Arménie. Or ce point de vue change tout. Il rend à l’Arménie sa chair et il restitue à tout Arménien son humanité.  Et en politique, le social retrouve sa part et son importance. En effet, plus on respectera les Arméniens, plus on les rendra heureux ensemble, plus on tiendra compte de leur volonté commune, et plus leur énergie ainsi rassemblée confèrera au peuple une conscience collective apte à incarner cette terre humaine qu’on appelle Arménie. Démarche qui, si elle réussit dans un pays qui a tout pour la contrarier, aboutira à une véritable révolution des mœurs.

Certes, Raffi Hovanissian n’a pas l’expérience de la guerre. Guerre contre les oligarques, guerre contre les ennemis extérieurs. Mais quelle autre issue resterait-il sinon de lui faire confiance pour mener à bien le combat avec l’appui des lois et du peuple en vue de renverser les intérêts privés qui minent les intérêts de la nation. Nul n’ignore, et lui-même le premier, qu’il aura à repousser les poids lourds du régime, prêts à ne reculer devant aucune extrémité pour le neutraliser. La faiblesse de Raffi Hovanissian, c’est son angélisme diasporique. Dans le pire des cas, contre les machinations cyniques des autochtones les plus madrés, il ne ferait au pire qu’un martyr de plus. Quant à la guerre au Karabagh, si les signes avant-coureurs d’une reprise devaient se confirmer, il est certain que le peuple arménien n’aurait besoin de personne pour se lever comme un seul homme, de la même manière qu’il s’est spontanément porté au combat pour défendre l’Artsakh aux toutes premières heures du conflit.  

N’en déplaise aux amateurs de vin nouveau, ce cas de figure d’un Raffi Hovanissian à la tête du pays, n’est qu’une hypothèse dans la mesure où, comme nous l’avons déjà dit,  nous voyons mal notre Serge Sarkissian céder quelque pouce que ce soit de son pouvoir, même sous la pression de la rue. Et ce n’est pas la récente saisine de la cour constitutionnelle par le candidat malheureux pour annuler les élections qui changera grand chose. Dès lors, nous serions bien en peine de prévoir la suite des événements dans les mois et les années à venir en Arménie. Entre le pire et le moins pire, entre le chaos et la lassitude, que peut-il arriver ? Nul doute que pour l’instant, le pouvoir mise sur l’essoufflement contestataire. Sa patience ayant payé hier avec la déliquescence des meetings organisés autour de la personne de Lévon Ter Pétrossian, il peut jouer le même jeu et attendre que les gens se résignent à ronger leur frein dans leur maison. Mais cette fois, tout laisse imaginer que le pire peut mûrir et se développer en une sorte de surenchère verbale entretenue par l’activisme des réseaux sociaux, l’exacerbation des mouvements civiques et le jusqu’au-boutisme de ceux qui ont touché le fond. Reste à savoir si le peuple arménien peut se permettre le luxe d’une révolution dans un contexte géopolitique qui est loin de lui donner les coudées franches. Et si, à l’instar des révolutions arabes, ses fils iraient jusqu’à se sacrifier pour elle. Et dans ce cas, on peut se demander si de son côté, le pouvoir cèderait à la tentation d’un second 1er mars 2008, conscient des dégâts moraux et des risques d’instabilité qu’il provoquerait.

Pour l’instant, Serge Sarkissian se réjouit publiquement et avec toute l’ironie dont il est capable, d’une opposition active afin de passer pour un grand démocrate aux yeux des pays occidentaux qui ont entériné et même salué sa réélection.

En réalité, en fin stratège de la politique qu’il est, Serge Sarkissian a mis en pratique une tactique du chaos dont il sort gagnant aujourd’hui et sortira gagnant demain.  Car l’homme de pouvoir est celui qui a pouvoir sur tout et même sur le temps politique tant qu’il est capable de l’orchestrer à sa guise.

Sa machinerie électorale se déclenche en amont des échéances de février, quand il met hors course les personnalités les plus dangereuses : Lévon Ter Pétrossian, Vartan Oskanian et Gagik Tsarukian, soit par le défaitisme et le découragement, soit par la menace fiscale, soit par le chantage. De sorte que le peuple ne pourrait plus avoir d’autre choix sérieux qu’entre Serge Sarkissian et Sarkissian Serge.  

Deuxième acte d’une élection devant lui assurer la victoire, celui des fraudes massives (bourrage des urnes, vote des morts et des expatriés, pressions sur les fonctionnaires et les militaires, etc..).  La feinte est d’aveugler son monde en se proclamant partisan d’élections propres et exemplaires avec l’intention non avouée de ne rien changer aux pratiques frauduleuses. De ce fait, il réussit à tromper les observateurs occidentaux et à tromper son peuple, car les vœux pieux ne seront suivis d’aucune avancée réelle, d’aucune recommandation, et une fois l’élection faite d’aucune sanction.

Le troisième acte est le couronnement d’une stratégie fondée sur l’organisation du chaos grâce auquel il va donner à penser aux plus réalistes des citoyens que faute de se présenter comme un sauveur par affection à l’instar de ce Raffi, il pourrait se camper dans la figure du sauveur par nécessité. La première réponse de Serge Sarkissian à Serge Tankian est à ce point significative qu’elle prend à contre-pied tout ce pour quoi les gens manifestent.  A savoir qu’il a renforcé l’Arménie, organisé les meilleures élections de ces 21 dernières années et que les « défauts » constatés n’auraient de toute manière eu aucun impact sur le résultat. Une chanson déjà entendue. Mais le plus fort de cette stratégie du mensonge, c’est  de brandir la menace d’une bombe qui pèserait sur le pays et qu’il serait, lui Serge Sarkissian, le seul capable de désamorcer pour éviter l’autodestruction de l’Arménie.  Or, il ne faut pas être grand observateur pour admettre que ce même Serge Sarkissian a poursuivi, après les deux autres présidents, une politique de destruction du tissu social, de détérioration de la confiance et d’émigration massive. Qu’il n’a construit aucune usine, qu’il n’a pas su écouter les plaintes de la rue et qu’il n’a pas cherché à enrayer l’hémorragie galopante. On peut donc douter que l’histoire le retienne comme un président qui a renforcé le pays. Au contraire, en encourageant en sous-mains une bourgeoisie maffieuse soumise à ses intérêts politiques, il porte la responsabilité de l’avoir fragilisé, affaibli, divisé contre lui-même. Et le tour de magie consiste aujourd’hui à jeter de la poudre aux yeux des naïfs en affirmant que le pays a besoin d’un homme fort pour le sauver. Or quel homme peut donner l’assurance de sauver l’Arménie de son autodestruction sinon celui-là même qui a l’expérience du combat ?

Dès lors, le peuple arménien qui serait menacé d’autodestruction se trouve poussé à prendre pour sauveur le propre orchestrateur de son chaos, lui-même et uniquement lui, Serge Sarkissian.

C’est que le paradoxe du mandat de Serge Sarkissian, c’est d’avoir cherché la stabilité du pays et d’avoir réussi à le détruire. De fait, cette stabilité existe en ce sens que le statu quo avec l’Azerbaïdjan est toujours en place. Mais stabilité aux frontières toujours relative, et qui a été gagnée au prix d’une profonde instabilité intérieure. Pour lui, la détermination aux frontières est tout. Car sans elle que vaudrait la vie à l’intérieur ? 

Dans ce cas de figure, se sentant investi d’une mission sacrée à l’égard des générations futures, quitte à s’aveugler sur les souffrances du présent, Serge Sarkissian ne fera aucun pas en arrière pour céder du terrain à un Raffi Hovanissian qu’il peut juger dangereux pour le pays.

Ainsi donc, rien n’est vraiment possible en Arménie, rien d’autre que la force aux frontières au prix d’un cauchemar sans fin dans les cœurs. Pas d’autre destin désormais pour les Arméniens que celui d’une servitude volontaire.

 

Denis Donikian

Publicités

5 commentaires »

  1. APPEL À TOUS LES ARMÉNIENS DE FRANCE, Pour protester contre les innombrables fraudes électorales maintes fois prouvées, Pour soutenir le peuple d’Arménie dans sa quête de justice, Une manifestation de protestation est organisée par RENAISSANCE ARMENIENNE – PARIS. Ce vendredi le 8 mars à 17h devant l’ambassade d’Arménie
    9 rue Viète 75017 Paris Metro : Wagram ou Malesherbes

    Commentaire par Kiffer Louise — 6 mars 2013 @ 6:44 | Réponse

  2. Sans doute que le président sortant, mais assuré de sa réélection, sait manier les leviers du pouvoirs avec une grande expérience qui verse dans un certain machiavélisme.
    S’il est là, c’est que le grand frère russe le soutient et qu’on est pas encore prêt de voir un spurkahay à la tête du pays.
    Ce qui joue en faveur de Sarksyan, c’est la peur d’un nouveau conflit avec l’Azerbadjan.
    Il n’empêche que le chemin va rester long et difficile pendant encore des années.
    Que peut faire la diaspora ?

    Commentaire par antranik21a — 6 mars 2013 @ 9:46 | Réponse

  3. Il n’a construit aucune usine, rien!

    Et nous ici, on ferme les usines…que faut-il comprendre?
    Ça s’explique ou pas?

    En revanche, l’extraction de schiste pourrait créer des emplois, non?

    http://www.armenews.com/article.php3?id_article=72103

    Si bien sûr la société US désire recruter sur place à moindre coût, non?

    En voilà du travail pour l’avenir.

    Monsieur Donikian, à mon avis il n’est pas trop bon de culpabiliser à ce point la Diaspora parce que ça la tétanise , et elle restera inactive.

    Nous ne pouvons que dénoncer certaines dérives despotiques, seuls les Arméniens d’Arménie sont habilités de prendre leur sort en main.

    Commentaire par Markarian — 12 mars 2013 @ 9:04 | Réponse

    • Il n’a construit aucune usine. C’est une plainte qui n’est pas de moi mais des Arméniens d’Arménie. En revanche, ces mêmes Arméniens voient à quel rythme les oligarques et même leur chef construisent des établissements financiers ou des hôtels. Je parle de la période d’avant la crise mondiale. L’Arménie préfère exporter des ouvriers arméniens plutôt que de construire des usines sur place.

      Quant à la diaspora, elle a fait plusieurs tentatives pour s’implanter en Arménie. Ceux qui les ont découragés, ce n’est pas moi, mais le gens du gouvernement.

      Vous dites : « seuls les Arméniens sont habilités de prendre leur sort en main ». Oui, mais sans l’argent de la diaspora, elle ferait quoi ? Que serait le Karabagh sans cet argent. Et sans Coopération Arménie, sans SPFA, émanations de la diaspora, comment mangeraient les personnes âgées de Khapan, de Gumri, de Goris ?

      Commentaire par denisdonikian — 12 mars 2013 @ 9:18 | Réponse

  4. Qu’on le veuille ou non, il existe un fossé, une état d’esprit et de vues, très divergents entre ceux de là-bas et ceux d’ailleurs, que nous sommes.
    Deux types d’arméniens, d’arménité, se côtoient dans le monde. Le traumatisme causé par le régime soviétique a donné naissance à un peuple arménien qui n’a pas encore atteint sa majorité.
    La mutation d’une autorité écrasante vers une pseudo liberté n’a réglé qu’en façade ce pays nouveau.
    Et pour comble, comme l’écrit Denis, une nouvelle diaspora se constitue par l’exportation de la masse ouvrière en Russie.
    Décidément, c’est un mariage d’intérêt entre un grand frère et une pauvre fille désoeuvrée.

    A l’inverse, la diaspora résultant d’un traumatisme, a fait sa place sous d’autres cieux et ne pourra jamais retrouver le berceau de ses origines.
    Il faut faire avec, sans trop de d’illusions.

    Commentaire par antranik21a — 12 mars 2013 @ 12:48 | Réponse


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :