Ecrittératures

28 mars 2013

Vivre en écriture (4)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 1:45
Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Denis Donikian, Edmond Aslanian, Daniel Tchoboyan, tous camarades viennois.

Emotion longue : Le collège arménien Samuel Moorat de Sèvres.

J’ai onze ans. Sur la suggestion du père Léonian, catholique, qui fréquente notre famille, et malgré les frais que cela devait occasionner à mes parents, je suis envoyé au Collège Samuel Moorat de Sèvres. De tous les enfants arméniens de Vienne, je serai le premier à m’y inscrire, en éclaireur en quelque sorte. Les années suivantes d’autres me suivront. J’y resterai cinq ans. Je suis bon élève ( toujours premier ou second), je dessine a merveille Katch Vartan que mes camarades me commandent. Je prête ma voix aux trois autres les plus belles du collège, à l’occasion des fêtes de Noël ou de fin d’année scolaire. Nous chantons des hymnes révolutionnaires auxquels nous ne comprenons pas grand chose comme Zeitountsiner, Katcha zenki het haghtoutyan …  J’écris vers 12 ou 13 ans mon premier et unique poème en arménien, dédié à mes parents et que j’ai toujours en mémoire ( celui-là même que j’ai récité lors de l’émission qui m’était consacré sur RFI). Je sers la messe. A l’extérieur du collège,  les élèves sont tenus de porter un uniforme bleu marine avec casquette et galons dorés. Le Directeur, le Père Séropé, veille scrupuleusement au respect des règles vestimentaires. Nous passons en inspection chaque samedi après le repas steak-frites et juste avant la sortie. C’est ce même père Séropé qui nous donnera des cours de politesse et de maintien. Car dans son esprit, une fois lâchés dans le monde, nous aurons à représenter l’Arménie. A chaque repas, un élève est désigné pour lire quelque pages d’un auteur français à midi, d’un auteur arménien le soir. Un jour, un étrange bonhomme au nez fort et à l’accent marseillais est venu nous réciter des poèmes dont le fameux Djinns de Victor Hugo. C’était Sarkis Boghossian grâce à qui, ce soir-là, j’ai eu la révélation de la poésie. Fin collectionneur, il allait mourir dans des conditions tragiques.  (Je suis tombé par hasard sur sa tombe au cimetière Montparnasse, la seule à comporter des lettres arméniennes).

Peu à peu, je vais découvrir que sous le prestige de l’uniforme et la discipline qu’on nous impose, malgré l’éducation soi-disant élitiste et arménienne qu’on nous donne, se cachent un niveau d’éducation faible, une pratique généralisée de la triche, une incompétence manifeste des prêtres qui dirigent le collège.  L’apprentissage de l’arménien est médiocre et surtout fondé sur des méthodes punitives. C’est de mon propre chef que je quitterai le collège après ma troisième. Cependant, et malgré ces défauts, j’aurai côtoyé au collège des camarades qui allaient devenir des acteurs de premier plan dans la communauté. Peu nombreux au regard de ceux que les circonstances devaient conduire à mener une vie ordinaire sans pour autant trahir l’esprit du collège. En ce sens, nos curés, même s’ils n’étaient pas parfaits dans la gestion du collège, avaient vu juste. Leur pensée se perpétue travers des gens comme Patrick Devedjian, Garo Hovsepian,  Hraïr Hratchian, Kéram Kévonian, mais aussi tous les autres moins connus, mais non moins présents sur la scène de l’histoire arménienne en diaspora.

Après cette expérience, mes études se feront exclusivement en institutions françaises, d’abord dans une école religieuse de très bon niveau à Vienne, puis à l’université de Lyon ( lettres modernes et plus tard philosophie).

( à suivre)

Katch Vartan

Katch Vartan

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9 commentaires »

  1. Mon commentaire ne sera pas très long
    Denis. Mais je serai sans doute le premier
    Vu l’heure. Je viens de recevoir ton article.
    Et avant de rejoindre Morphée. Toutes ces
    lignes me rappellent l’année scolaire 57-58
    durant laquelle je m’y trouvais, un peu par
    obligation mais malgré que j’y sois resté que
    cette seule et unique année. J’aurais au moins appris à lire et à écrire un minimum de notre langue maternelle. J’en ai bavé aussi pour d’autres raisons. Mais c’est un souvenir positif. Et je ne le regrette pas. Tout ce que tu racontes est d’une grande exactitude. Je crois qu’il faut y avoir mis les pieds pour le réaliser.
    Merci de nous en avoir parlé, je vais pouvoir m’endormir sereinement.
    Pari kicher Denis.

    Commentaire par Barsamian Alain — 28 mars 2013 @ 2:03 | Réponse

  2. Comme chaque fois, tes évocations d’épisodes dans lesquels nous nous reconnaissons tous, peu ou prou, – même si en ce qui me concerne, je les ai vécus dans d’autres conditions – me font mourir de rire ou fondre de tendresse ! N’ayant pas eu l’heur de fréquenter les écoles savantes arméniennes (ou si peu) c’était à l’occasion de fêtes préparées par la communauté hay d’Alfortville que, dans mon enfance, j’apprenais, moi aussi, des chants révolutionnaires auxquels je ne comprenais rien, sinon, qu’il fallait les chanter avec force et vigueur ! « Loosin tchikar moot kicherov … » c’est tout ce dont je me souviens – pour celui-là !

    Quant à tes capacités vocales et musicales, j’en connaissais déjà l’existence car tu les avais consignées dans un document que je garde précieusement : Sources YEVROBATSI – 5 avril 2007 : « Je m’y connais en chant. Mieux, j’invente des opéras sur des choses quotidiennes, à telle enseigne que chez moi, plus personne ne m’écoute. Je chante sur des mots que j’accroche et que je mets en rythme sur des airs connus. Y a plus de dentifrice … et voilà que je donne de la voix en imitant Montant. L’ascenseur est en panne, et hop je le chante sur l’air de y a d’la joie …(Ce qui donne : L’ascenseur ¤… Il est en panne, il est en panne, l’ascenseur ¤ On n’descend plus ni ne remonte,¤ l’ascenseur ¤ etc … ). J’aurais pu être chanteur, c’est sûr. Au collège Samuel Moorat, à Sèvres, j’étais parmi les quatre solistes de la chorale. (Edmond Aslanian, Patrick Devedjian et Léon Artinian peuvent en témoigner – qui n’étaient pas les trois autres. Les anciens du collège vous le diront aussi d’ailleurs). Quand j’étais soldat, c’est à moi que le capitaine s’adressait pour donner le ton. . Et je commençais  » …

    Tu disais aussi, à propos de l’émotion ressentie à l’écoute d’une voix : « Et puis quand un chanteur vous donne la chair de poule, et que tout votre corps est saisi tout à coup, c’est un signe. Le signe que c’est signé, non singé. Un peu plus et vous avez la tête prise de vertige. La vertu de la voix est telle qu’elle fait bouger quelque chose en vous. On appelle ça l’émotion, du verbe émouvoir, lequel vient de mouvoir, mouvement … Ce qui démontre que le corps et l’esprit sont intimement liés imbriqués l’un dans l’autre. On entend (esprit), on pleure (corps)… »

    Ah Donikian ! L’inimitable !

    Commentaire par Dzovinar Melkonian — 28 mars 2013 @ 7:20 | Réponse

    • C’est toujours vrai, ce goût de l’improvisation. Quand le matin, j’arrive en chantant dans la cuisine où mon épouse prend son petit déjeuner, j’essuie de sa part un Chout kna (va-t-en vite !) qu’elle appris de ma mère et qu’elle me sort à toutes les sauces. Je retourne alors dans mon lit comme un chanteur contrarié. Castré plutôt que castrat. Pour castrat, j’aurais dû commencer plus jeune.

      Commentaire par denisdonikian — 28 mars 2013 @ 8:13 | Réponse

      • LOL!!!!!!

        Commentaire par Barsamian Alain — 28 mars 2013 @ 8:28

  3. J’aime ces souvenirs qui remontent assez loin, écrits et ressentis avec tendresse et émotion. Quelques années après toi, mon fils aîné fut élève du collège jusqu’en 3ème, juste avant la fermeture. J’allais le chercher tous les vendredi soir et ai pu voir ce qui s’y passait. Ce qu’il raconte de ces années « d’horreur et de bonheur » rejoignent presque point par point tes propres remarques. Il se souvient très bien aussi de Yanbek qui n’était pas avare de gifles mais un maître de chorale précieux. Et puis hayr Raphael et Haroutioun Bezdikian. Finalement de bons souvenirs.

    Commentaire par Vivi Basmadjian — 28 mars 2013 @ 11:37 | Réponse

  4. Quand les institutions dites prestigieuses comprendront-elles enfin – ça commence, mais si lentement ! – que le véritable prestige est fait d’ouverture, de générosité, d’audace et d’exigence ? Le Collège de Sèvres aurait pu créer des sections européennes, lancer des jumelages avec de grands lycées européens, américains ou japonais, susciter d’ambitieux projets éducatifs – la musique, par exemple un orchestre et des concerts réguliers, sans parler des arts plastiques, de l’éloquence ou du 7ème art – promouvoir le cinéma arménien, mais aussi italien, américain ou français, à l’image de sa diaspora.
    Exemple : l’American School of Paris, très active et ambitieuse, soutenant les projets des élèves sur de nombreux plans. Mais on pourrait en citer d’autres : lycées franco-allemands, franco-espagnols et autres. Un sentiment de gâchis donc. Même si les souvenirs d’enfance restent uniques.

    Commentaire par george — 28 mars 2013 @ 9:50 | Réponse

    • Vous avez raison Georges, peut être serais je resté au delà de cette malheureuse année 57-58, qui m’a apporté comme je le disais plus haut, l’opportunité d’apprendre les bases de la lecture et de l’écriture arménienne. Il n’en demeure pas moins que j’aurai quand même perdu 1 an dans mon parcours scolaire. Et pour cause…avant de rentrer à Sèvres j’étais en CE 2. Je devais donc passer en CM1. Il s’est trouvé qu’à Sèvres la première classe démarrait en CM2, Ce qui m’obligeait à sauter d’une classe. Hors tous les enseignants, même les plus nuls, vous diront que c’est une hérésie de faire sauter le CM1 à un élève, parce que cette dernière est la base du programme de CM2
      Mais le directeur de l’époque, pour avoir un élève de plus, avait soutenu que ce ne serait pas un handicap pour moi…Seulement par malchance Dieu n’a pas fait de miracle pour moi cette fameuse année là. Pourquoi d’ailleurs favoriserait il les hay plus que les autres?
      A part la discipline, les coups de bâton dans la main qui étaient d’usage lorsque nous nous exprimions en français. Et les quelques kilos que j’ai perdu tout au long de l’année…sans compter le regard hostile d’un certains nombre de mes camarades qui me reprochaient par le simple rejet du groupe lorsque je voulais en faire partie, d’être différent d’eux, tu parles!!! sous prétexte que mon grand père était non seulement le dentiste attitré de tous les religieux de la pension qu’il ne faisait pas payer , mais également un bienfaiteur.
      Une preuve de plus qu’être donateur dans le milieu arménien n’est pas toujours bien vu, du moins pas par tout le monde.
      Si on le sait, les enfants sont cruels entre eux, le problème c’est que les éducateurs ne font pas leur boulot. Et à Sèvres, il y avait du laisser aller pour cela. C’est bien la peine de prôner le christianisme dans de telles conditions.
      Enfin, je ne le regrette pas, çà ne m’a pas traumatisé outre mesure, Mais je peux difficilement dire que je suis devenu ce que je suis grâce à eux.
      Mais d’avantage par l’éducation que j’ai reçu auprès de ma famille, Et surtout grâce à mon caractère qui a su faire la part des choses. merci moi même!!!!

      Commentaire par A. Barsamian — 28 mars 2013 @ 10:41 | Réponse

  5. Ah, il y a matière à discussion, échanges de souvenirs, d’impressions plus ou moins marquantes dès qu’on revient sur la tranche de vie éducative…
    J’ai eu cousin de ton âge je pense Denis, Maurice Cheroyan qui est passé dans cette école, réputée pour moi qui en étais loin.
    Curieusement, ce sujet arrive alors que je m’efforce de mon coté, à écrire l’histoire de notre famille à la demande de mes deux filles. C’est un retour en arrière qui fait remonter en tête des souvenirs enfouis dans notre mémoire. Et pour ce qui est de la mémoire, nous arméniens, sommes si j’ose dire, des prédisposés de nature.
    Pour ma part, je dois ma connaissance de la lecture et l’écriture à un homme cultivé qui nous donnait des cours dans une petite salle de quartier. Je crois déjà en avoir parlé ici, à moins que ce fut sur un autre blog.
    Une année m’a permis de graver dans ma mémoire les rudiments pour lire et écrire, mais très basique !

    Commentaire par antranik21a — 29 mars 2013 @ 11:17 | Réponse

  6. Je regrette chaque jour de ne pas avoir été envoyé dans ce collège quand j’étais ados et d’avoir connu vos expériences et tout ce que vous y avez acquit en arménien , le bien parler , le lire et l’écrire .. Avignon est loin de Paris , et je n’ai aucun souvenir de promotion de cette école dans la petite communauté dans laquelle nous vivions . Peut-être dans une prochaine vie….Par contre , j’ai rencontré tout au long de ma vie des anciens élèves du collège de Sèvres . Tous deux qui sont cités par Denis dans ses souvenirs , d’autres sont devenus avignonnais sur le tard ( Marc Gargani , Karnig Menendian etc…) . Tous ont fait de très honorables carrières en France , aucun n’a jamais renié ses origines , bien au contraire ..Nos prêtres , dans ces années 1950/1970 , qui venaient très certainement du Liban , d’ Iran ou de Syrie , venaient avec les  » outils  » qui étaient à leur disposition dans leur pays d’origine et à cette époque là . C’est maintenant qu’un projet , tel celui décrit par George , pourrait exister….avec les financements correspondant ,

    Commentaire par Donig . — 30 mars 2013 @ 4:53 | Réponse


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