Ecrittératures

29 mars 2013

Vivre en écriture (5)

Filed under: VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 3:13

lieu commun

Emotion courte : La langue française comme forme d’absolu.

Mes grandes lectures ont commencé à partir de 16 ans, après le collège arménien. Loin de me contenter des fragments que nous étudiions en classe, je préférais lire les œuvres en leur entier. Je cite en vrac : Racine, La Fontaine, Hugo, Baudelaire, Balzac ( toute la Comédie humaine) Montesquieu, Montaigne, Alain, Claudel, Valéry, Rousseau, Proust ( La recherche que je lirai deux fois) Saint-John Perse, Rimbaud ( dont je connaissais le Bateau ivre par cœur) Verlaine, Mallarmé, etc. Mais non content de les lire, je résumais, annotais ces auteurs, remplissant ainsi des classeurs entiers de mes compte-rendus, conservés jusqu’à aujourd’hui.

Je me souviens que je réécrivais dans un cahier les premières pages de la Recherche pour m’imprégner de son style et aussi par vénération. Je partais à vélo me réfugier sous des arbres au bord du Rhône et je lisais, pas très loin de quelques pêcheurs.

Des moments de pure jouissance, mais aussi de formation..

De sorte qu’un jour, j’ai eu comme une révélation. C’est venu doucement, sans me prévenir et ça s’est installé en moi d’une manière définitive, si définitive qu’au terme de plusieurs décennies, je sens toujours cette minuscule illumination comme une chose qui m’anime toujours et me fait lever à trois heures du matin pour écrire. Cette chose qui me hante, me conduit, me harcèle, me met en état d’intranquillité permanent, c’est ce goût d’absolu que me transmettait la langue française chaque fois que je lisais mes grands auteurs. Et un jour, un jour précis de ma vie, je l’ai sentie là, j’ai senti que s’était ancrée en moi la passion de la langue française comme quelque chose que j’éprouvais qui était de l’ordre du divin. Mais langue qu’il me faudrait conquérir sans cesse par l’écriture, langue comme une patrie symbolique de substitution.

C’est cette douce petite force qui m’a guidé dans la fabrication de tous mes livres, des plus maladroits aux plus ambitieux. Elle m’a servi de refuge,  même quand j’étais plongé dans une sorte de désert, avec très peu de retours et très peu de lecteurs ( puisque j’écrivais de la poésie, des essais et des nouvelles, pas de roman, et essentiellement sur l’Arménie pour une diaspora francophone qui avait à l’égard de ce pays une curiosité plus exotique que charnelle, presque de commande). Et malgré le fait que personne dans ma famille, hier comme plus tard, ne me lisait ou n’était en capacité de me lire. Heureusement, j’ai été soutenu  par deux ou trois personnes et aujourd’hui par plusieurs mais qui ne connaissent pour autant qu’une part infime de l’ensemble des livres que j’ai réellement écrits.  Et au tout début par un ami français, Michel G., qui avait créé une revue intitulée Liens et Arts, dans laquelle je devais publier mes premiers textes et mes premiers poèmes ( pastiches de Claudel et Valéry, premiers textes du Lieu commun, courts essais).

Je n’ai jamais laissé s’éteindre cette petite flamme. Pour elle, j’ai beaucoup sacrifié, j’ai refusé toute carrière universitaire, de m’ancrer dans une maison, voyagé, essuyé de nombreux refus de la part des éditeurs… En retour, sans pour autant me laisser tranquille, elle ne m’a jamais fait défaut.

(à suivre)

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2 commentaires »

  1. Il ne fait aucun doute que la connaissance passe par celle des écrits et qu’ensuite, on y trouve son compte dans un comportement individuel.
    Nous avons tous plus ou moins nos auteurs de prédilection et donnant un pouvoir de compréhension de la société. Les écrits en sont un témoignage des plus fidèle.
    La poésie reste la musique d’une langue et chaque langue délivre un message particulier.
    Mon père disait ceci : chaque langue a une caractéristique particulière.
    Le français pour parler d’amour, l’italien pour chanter, le grec pour la poésie, l’allemand pour l’autorité, le turc pour injurier, l’arménien pour prier.
    J’ose espérer qu’il y ait un fond de vérité, car sans être très instruit, mon père était un peu visionnaire.

    Commentaire par antranik21a — 29 mars 2013 @ 12:28 | Réponse

  2. L’esprit pénètre tout de sa flamme féconde
    Et s’infiltre invisible au vaste corps du monde.
    Virgile (Enéide)

    Cette flamme circule entre les êtres, sourd, jaillit, parfois imperceptible, fragile, mais répond toujours à l’appel intérieur.
    Face à la barbarie toujours possible, elle est notre seul recours.

    Commentaire par george — 30 mars 2013 @ 2:36 | Réponse


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