Ecrittératures

11 avril 2013

« La nuit du chien » d’Olivier Brunhes

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 2:52
Tags: ,

la nuit du chien

Il arrive qu’un roman se distingue davantage par son écriture que par l’histoire qu’il raconte. L’auteur qui a pris le parti de l’histoire a plutôt intérêt à lisser sa phrase de manière à faire glisser son lecteur sur le fil de l’intrigue et à le porter sans encombre de péripétie en péripétie jusqu’à son terme. L’autre, et c’est son droit,  concentre son esthétique sur la subversion des modes conventionnels d’expression dans le but de déployer toutes les potentialités que permet l’écriture. Dans ce cas, le bonheur de l’inventivité verbale risque de submerger les repères de l’histoire. Mais le lecteur qui consent à partager ce parti-pris devient complice d’une aventure insolite au sein même de la langue.

Orphelin de mère, Tobias a été placé dans une famille d’accueil du Sud-Ouest, tandis que son père, Jean-Claude Collet, « braqueur, voleur, bandit, malfrat, voyou, canaille, demi-sel, bon à rien, mauvais à tout » ( p. 13), purge une peine de prison. Bénéficiant d’une liberté conditionnelle, celui-ci vient retrouver son fils au moment où il est à l’hôpital pour avoir combattu et tué le chien Javel. Exploit qui vaudra au jeune garçon de onze ans  le surnom  de Dog. Dès lors, le roman va mettre en scène tous les acteurs qui vont jouer autour de Tobias/Dog un rôle dans la construction de ses valeurs.  Comment devenir un homme au contact des hommes  et des faits que le destin met sur votre route ? «  C’est idiot. Il faut qu’il apprenne à perdre » (p. 30), dit le père à propos de son fils hospitalisé, peu avant de se pendre. Or l’intérêt du livre sera de montrer comment Dog « négocie » les épreuves de la vie au fur et à mesure de leur survenue. On l’aura compris : « La nuit du chien » s’apparente à un livre d’apprentissage.

Les premiers à marquer la route de Dog sont des affectueux, mais mal lotis par l’existence : le Vieux qui pratique une forme de spiritualité, Manfred l’Allemand et surtout Martine qui déborde d’amour pour son malchanceux de fils adoptif.

Comme s’il assumait son héritage génétique, Dog se fait malfrat à la manière de son père. « Ça ressemble trop aux affaires anciennes de ton pauvre papa, elles l’ont laissé sur le flanc ». (p.51). Passé la trentaine, le voici en prison où il purge une condamnation pour vol d’argent et de voiture ; il a pour codétenu le géant Marco, toujours dans la gnole. Mais Dog, aussitôt sorti de prison, rêve de s’établir avec Chloé, sa petite amie d’avant. Première épreuve, première soumission au principe de réalité : elle ne l’aime plus. Dès lors, pour Dog, c’est la « glissade ». Il « a perdu sa dignité. Il ne voit plus rien. Renonce totalement à remonter la pente pour l’éternité, noyé dans un fleuve de mépris et de chagrin » (P. 115). Et voici Tobias ramené à lui-même, échouant sur les amitiés douteuses  d’un monde interlope. Comme ce Manu Fortin, acteur. «  Il y a un lac de tristesse dans le regard du gars, à peine contredit par le sourire désabusé » (p. 133). Ou cette Lulu, la « protégée » de Marco, dont il dit : « la fille a l’air complètement barrée, son visage s’anime de tics légers, évanescents » (p.133).  Il arrive  à Lulu de se droguer et d’accepter de se faire filmer, non sans risque, pour satisfaire des clients qui abusent d’elle comme d’une chose. Cataloguée comme psychotique par sa thérapeute chargée de clarifier son rapport aux hommes, elle lui confie : « Les types, ils veulent tous être des rois, de grands mecs, des vedettes… Ils ne veulent pas mourir sans qu’on dise qu’ils ont compté, qu’ils ont vraiment compté. Ils veulent graver leurs noms dans le marbre, marquer leurs territoires. Ils cherchent des femmes pour les marquer à vie… » (p171).  Avec la libération de Marco, (« chien errant, avec un peu de vice caché sous ses airs de simplet, fort comme un bœuf avec ça » (p. 184),  dira de lui Martine), incapable de contrôler sa force, vient le temps des réglements de compte envers ceux qui ont maltraité Lulu, mais aussi le « glissement » de Tobias dans le monde glauque de l’alcool, des drogues et des voyous. Seule Lulu, qui le surnomme Bébé Beaugosse, semble lui donner le goût de la rédemption. « Dog, toi t’es comme Marco, tu fais ce que tu dis… On va se retrouver. D’une autre vie, tu te souviens ? On se connaît d’une autre vie ?… » (p. 170). Pour la leçon de conduite, c’est le Vieux qui la lui donnera selon l’enseignement d’un maître asiate : « Il n’y a rien dans ce monde qui soit personnel. Rien n’est à soi, ni les idées, ni la chair, ni la terre, ni les gens… L’eau, le sang, l’air circulent en nous mais ne sont pas nous, les muscles et la chair ne sont pas nous, nul ne peut définir un JE qui soit réellement indépendant et libre. Nous ne sommes qu’une partie, les maillons d’une chaîne immense. La grande illusion serait de se croire séparé du reste de l’univers. Nous sommes avant tout des emprunteurs, des voleurs, nous dérobons sans cesse des éléments rencontrés ici ou là, pour nous en nourrir et nous affirmons ensuite avec arrogance que ces histoires empruntées sont les nôtres. Nous essayons de conserver ce qui passe, comme si nous voulions retenir les grains de sable du désert dans une main » (p. 196). Et quand Martine, atteinte d’un « vice de santé »,  écrira à Dog son ultime lettre, pas seulement pour le prévenir que Marco est recherché pour meurtre et qu’il ne doit pas trop se montrer, ce sera surtout dans le but de réitérer les mêmes recommandations apprises auprès de l’Ancien sur la Loi des hommes : « Celle qui nous habite et nous est donnée par quelque chose de plus grand, de plus vaste que le ciel, qu’il faut écouter au fond de soi, de son cœur. […] la Loi du silence » p. 218). Interrogé comme témoin sur les délits et la « récente activité de proxénète » de Marc Fauvet, alias Marco, aujourd’hui dans le coma, Tobias ne semble plus là pour répondre. Comme si, étranger à tout, absent du monde, il avait appris le détachement. Martine décédée, Tobias installe Lulu dans sa maison, Lulu qui après  tout ce « qu’elle avait connu,  enduré, vécu » (P. 234), voudrait pleurer. « Pleurer de beauté » (p. 235). Et elle qui « pourtant… en connaissait des choses sur le sujet. Des pas jolies jolies »(p. 236), se sent tout à coup revenue dans cette autre vie d’avant où Tobias et elle, se connaissaient déjà.

Voilà pour l’histoire. Reste le style.  Pour le moins, l’écriture d’Olivier Brunhes a de la chair. Elle traîne dans les bas-fonds comme elle sait accrocher le sublime sans verser dans le mièvre ou le poncif (relire à ce propos l’ultime chapitre intitulé Lumière). En ce sens, elle peut être râpeuse ou lisse, vulgaire ou retenue, vive, âpre, dansante, noire, avançant chaque fois dans le mystère des choses pour les dévoiler au lecteur lentement.  Ce lecteur est d’ailleurs bien servi en trouvailles ou innovations. Comme celle qui consiste à utiliser les italiques pour entrer dans la conscience du personnage ou décrire une action au plus près de cette conscience.  Mais il arrive aussi que les italiques servent au narrateur pour évoquer les éléments réels dans lesquels évolue le moi du personnage, de sorte que les deux registres s’entremêlent et font passer directement le lecteur du je au il (voir le chapitre Le Vieux (p.92)). Cette écriture protéiforme est sans nul doute le résultat d’un travail acharné sur la langue, d’une volonté pousser la langue aussi loin que l’exige une réalité confuse, fluide et complexe, l’essentiel étant de saisir le ton juste qui convient au développement contenu dans chaque chapitre. Olivier Bruhnes réussit la gageure de coller au parler des personnages au point que leur phrasé ou leur vocabulaire les identifient comme des histoires incarnant leurs différences.

« La nuit du chien » n’est pas un livre facile parce que la vie n’est pas facile à dire pour un écrivain qui voudrait confier aux mots de la langue  la mission de la voir et de la restituer.

Livre noir, mais livre lumineux.  On ne sait d’ailleurs s’il faut y voir un label Actes Sud, sinon la touche de leur éditrice Myriam Anderson, mais le trio « Sauver Mozart », «  Vidures » et  « La nuit du chien » se lisent comme trois variantes d’une même plongée dans « un fleuve de mépris et de chagrin » et d’une même rédemption soit par la musique, soit par la compassion, soit par l’amour.

Denis Donikian

Publicités

2 commentaires »

  1. Décidément ces marguerites en couverture ! Annonçant le vrai printemps. Celui des révoltes et des consciences libres. Celui des constats et des appels lucides. Vidures ou La nuit du chien : un même cauchemar. Salutaire.

    Commentaire par george — 12 avril 2013 @ 6:39 | Réponse

  2. la nuit du chien étant un livre noir, je ne me sens pas de lire un tel livre, mes lectures peuvent me faire un peu déprimer

    Celine

    Commentaire par ce lien — 10 juillet 2013 @ 12:11 | Réponse


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :