Ecrittératures

27 avril 2014

Au nom de tous les miens, pardon Monsieur Erdogan ! (2)

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Nous republions ici un texte paru sur le site Yevrobatsi.org le 15 avril 2005, et ici même en janvier 2012, pour montrer la continuité inflexible du négationnisme dans lequel s’enferre la Turquie.

Le lundi 11 avril 2005, lors de sa visite officielle en Norvège, M. Erdogan avait déclaré :  » Il appartient aux Arméniens de faire des excuses à la Turquie suite à leurs allégations erronées de génocide pendant la première guerre mondiale « . Et voici qu’à la veille du 24 avril 2013, c’est lui qui fait des excuses en bottant en touches. . D’aucuns trouveront un progrès. Alors qu’en réalité, rien n’a changé dans ce discours depuis qu’Erdogan est au pouvoir.

Et voici notre réponse de 2005 :

*

Ces enfants arméniens qu’on enterra vivants pas centaines remuent encore sous la terre autour de Diarbékir pour vous demander pardon. Ces déportés torturés par la soif que vos gendarmes attachaient face aux rivières ou promenaient le long des fleuves en leur défendant d’approcher ne sauraient faire moins eux aussi que d’implorer votre grâce. Au nom de ceux qui se sont jetés dans les flots pour s’y noyer en apaisant leur soif ou de ceux qu’on fit boire aux rivières souillées par des cadavres arméniens, je vous demande pardon.  » Pardon  » auraient dit ces enfants arméniens, sans père ni mère, qu’on vendait pour deux médjidiés, soit 1,20 euro, sur les marchés d’Istanbul, capitale ottomane. Ces filles qu’on passait aux soldats vous demandent elles aussi pardon d’avoir été violées ou d’avoir peuplé les harems de vos pères. On aurait pu aussi exiger de Madame Terzibachian d’Erzeroum de vous demander pardon pour avoir témoigné au procès Tehlirian en racontant comment à Malatia les femmes virent leurs époux tués à coups de hache avant d’être poussés dans l’eau et comment leurs bourreaux vinrent choisir les plus belles, transperçant de leur baïonnette celles qui s’y refusaient. Mais Madame Terzibachian n’étant probablement plus de ce monde, je vous demande pardon à sa place d’avoir porté l’accusation contre le soldat qui trancha la tête de son propre frère sous les yeux de sa mère aussitôt foudroyée, et qui jeta son enfant pour la seule raison qu’elle le repoussait. Pardon de vous avoir offensé au nom des Arméniennes de Mardin dont on déshonora les cadavres encore frais. Les Arméniens qu’on jeta par centaines dans les gorges du lac de Goeljuk, non loin de Kharpout, selon ce que le consul américain nous en a rapporté, s’excusent par ma bouche d’avoir porté atteinte à votre honneur que leur mort accuse les Turcs de les avoir acculés dans une nasse avant de les égorger. Je vous fais grâce de ces restes humains qu’on dépouilla de tout, de leurs maisons, de leurs biens, de leurs vêtements, de leurs enfants, et ces enfants de leurs propres parents, de leur innocence, de leur virginité, de leur religion, de l’eau qu’on boit quand on a soif, du pain quand on a faim, de leur vie autant que de leur mort, de leur paysage familier et de la terre de leurs ancêtres… De tous ces gens me voici leur porte-parole, ils parlent en moi, je les entends agoniser dans mon propre corps, pour vous demander pardon d’avoir existé, pardon d’avoir été trompés, turcisés, torturés, ferrés comme des chevaux, violés, égorgés, éviscérés, démembrés, dépecés, brûlés vifs, noyés en pleine mer, asphyxiés, pour tout dire déshumanisés… Car vous n’êtes en rien responsable des malheurs absolus que vos frères inhumains firent subir aux nôtres, frères humains trahis dans leur humanité. Non, l’histoire de vos pères n’est pas votre histoire. L’histoire de la Turquie ne naît pas sur ces champs de cadavres arméniens. Et pourquoi donc supporteriez-vous les péchés de vos pères ? Qui oserait vous faire croire que ces maisons désertées par les Arméniens ont été aussitôt habitées par les vôtres ? Que des villages entiers, vidés de leurs habitants naturels, ont été occupés par les vôtres, au nom d’une légitimité illégitime ? Que la ville de Bursa comptait 77 000 Arméniens durant la période ottomane, plus que deux au premier recensement ? Que les richesses de ces Arméniens pourchassés, déportés, anéantis aient nourri ces prédateurs qui furent d’une génération dont vous ne fûtes nullement engendré, Monsieur Erdogan. Il faut que les Arméniens s’excusent d’avoir été là où vous n’étiez pas encore. Qu’ils s’excusent d’avoir proclamé depuis 90 ans, d’une manière ou d’une autre, par des livres ou de vive voix, par leur mort sur les chemins du désert ou leur vie dispersée aux quatre coins du monde, que le génocide arménien est et sera toujours le fond noir de l’identité turque.

*

Voir aussi comment un député autrichien tance  l’ambassadeur de Turquie : Cliquez ICI

*

Texte repris et publié dans notre ouvrage Vers L’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc (Actual Art, Erevan, 2008)

 

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10 commentaires »

  1. Merci cher Denis de nous rappelez cet article accusateur sans exagération de tous les épouvantables crimes commis par les Turcs en 1915_1916 et la suite…C’est un peu tard de la part d’Erdogan pour présenter ses condoléances, même pas sincères, mais calculatrices.

    Commentaire par Louise Kiffer — 27 avril 2014 @ 5:22 | Réponse

  2. En relisant ce texte, le même serrement de gorge, la même douleur.

    Regarder la vidéo du député autrichien a été un baume au coeur et le sourire du jour !

    Commentaire par Dzovinar Melkonian — 27 avril 2014 @ 6:41 | Réponse

  3. Un peu de culture lui ferait du bien !
    Qu’il lise Henry Barby, correspondant du Journal, auteur de : « Au pays de l’épouvante, l’Arménie martyre. »
    Il apprendra ce qui s’est passé dans son pays entre 1915 et 1917. C’est faux ! Dira-t-il…
    On demande l’inacceptable, l’inconcevable, l’inimaginable à un Turc : reconnaitre un crime…

    Commentaire par antranik21a — 27 avril 2014 @ 9:53 | Réponse

    • M. antranik21a, je m’élève contre cette affirmation qui n’est rien moins que raciste : « On demande l’inacceptable, l’inconcevable, l’inimaginable à un Turc : reconnaitre un crime… » Autrement dit, les turcs sont une « race » maudite imperméable aux droits de l’homme et à l’empathie!
      Des turcs de plus en plus nombreux reconnaissent le génocide, vous le savez certainement, mais refusez de le voir ou de le croire… Dès lors, quelle différence entre vous et Erdoğan ?

      Commentaire par Reynald Beaufort — 27 avril 2014 @ 6:38 | Réponse

      • Oui, de plus en plus de turcs prennent conscience d’une réalité douloureuse pour eux. Cependant, à l’initiative de Denis Donikian et Michel Atalay d’origine turque, fut organisée en 2007 (je crois), la première commémoration du génocide des arméniens réunissant turcs et arméniens devant la statue du Père Komitas, à Paris. Mais ils sont fort peu nombreux. Il n’est que d’aller sur des forums – Newsring entre autres – pour constater combien la haine de l’arménien est encore vive et combien tenace le refus viscéral d’accepter la réalité du génocide.

        Commentaire par Dzovinar Melkonian — 27 avril 2014 @ 10:10

      • Mr Reynald Beaufort,
        Il convient d’apporter une nuance à mon propos.
        Cette expression, je l’admets, pouvant susciter votre réaction, ne s’applique pas à tous les turcs.
        J’ai écrit plusieurs fois dans d’autres chapitres, qu’il y a depuis la disparition de Hrant Dink, la révélation chez eux d’un aspect caché de leur histoire.
        J’ai précisé « à un Turc » et non « aux Turcs » et je ne mets pas tout le peuple en cause mais plutôt ses dirigeants tout temps qui par arrogance, ne permettront pas que notre vérité soit aussi la leur.
        Cela aussi je l’ai affirmé plusieurs fois : je ne pense pas voir le jour de la reconnaissance officielle du génocide, mais je ne demande qu’à me tromper…
        Sachez que me mettre au même plan que le sinistre Erdogan c’est aller un peu loin dans l’appréciation de ma personne, mais je ne vous en veux pas pour autant.

        Bien cordialement.

        Commentaire par antranik21a — 28 avril 2014 @ 7:53

      • Pour vous rassurer un peu et changer (si possible) votre conclusion.

        Lettre posthume à Hrant Dink

        En ce jour anniversaire de ta disparition, mon cœur et mon âme pleurent ton destin brisé. Brisé par la haine, la même que celle qui fit de nos grands-parents la cible d’un fanatisme commandé par un instinct prédateur.
        Tu as réveillé la conscience des hommes par ta voix en appelant tes amis et tes ennemis à ne pas faire taire leur raison.

        Mais on t’a condamné au silence par peur de voir un jour, un turc tendre la main à un arménien et lui demander pardon, de l’accepter comme un frère.
        Entre les deux peuples, il y a trop de cadavres dissimulés, trop de crimes sans nom, commis au nom de la haine.

        Ainsi, ta seule mort mise dans une balance, face à celle des milliers de nos ancêtres, a donné un équilibre insupportable dans les faits d’hier et d’aujourd’hui.

        Ta voix s’est éteinte à jamais, mais ton idéal renait chaque jour, chaque saison comme une fleur d’espérance.
        Ton sacrifice a été la signature, la preuve, que nous arméniens, ne pourrons jamais nous taire et nous continuerons à mettre en évidence ce qui fut le premier génocide du XXième siècle.

        Seul un dialogue, comme tu le demandais, peut amener nos deux peuples à s’accepter.

        PUBLIE 19/01/12 Forum France 2 Turquie génocide armenien P 518
        (Lue en public à la MCGAD de Grenoble le 19 janvier 2014)

        Commentaire par antranik21a — 28 avril 2014 @ 8:03

      • Enfin, troisième réponse :
        J’ai une assez bonne mémoire à 77 ans et votre nom me disait quelque chose (de positif)
        Et je vient de vous retrouver sur Turquie européenne où je vous ai certainement lu…
        C’est l’antidote de Turquie News et je vous en félicite et maintenant, j’aurai une raison de plus pour le lire.
        Au même titre que le blog d’Etienne Copeaux ou de Yol et d’autres encore
        Bien cordialement.

        Commentaire par antranik21a — 28 avril 2014 @ 8:10

      • Merci de vos réponses et excusez ma véhémence, je préfère m’être trompé sur vous que de laisser sans réponse, sur le blog de Denis, un commentaire aussi ambigu que celui qui a déclenché cette discussion.
        Je suis heureux que vous appréciez notre travail, les turcs qui sortent de la négation sont de plus en plus nombreux, surtout parmi les jeunes. Je suis fier de leur donner des espaces d’expression sur Facebook. Beaucoup d’entre eux sont tout aussi désolés que vous de l’image que Radio MIT et Turquie News donnent des Turcs de France. Internet donne une visibilité excessive à quelques activistes disposant de temps pour « bombarder » le Net d’articles et de médias tendancieux. Ils ont le soutien d’un état et ne sont que des bénévoles de façade. Il y a des financements derrière cette propagande, tout le monde sait à quoi servent les budgets « culturels » des ambassades.
        Avec nos petits moyens, sur nos pages Facebook, arméniens, kurdes, turcs et des francophones mettent des informations et discutent à l’abri des racistes et autres nationalistes. Je pense comme vous que le dialogue est primordial, apprendre à se connaître et s’apercevoir que l’autre n’est pas si « autre » est essentiel.
        Les turcs de Turquie subissent un véritable conditionnement nationaliste dont il est difficile d’imaginer tous les effets, quoi que j’imagine que les français (et bien d’autres) ont subi le même genre de « traitement » avant la 1ère guerre mondiale. Mais on a vite oublié, bien que ç’ait été une des causes de décennies de chaos. Beaucoup de turcs sont hélas sincèrement convaincus qu’il y un complot contre la Turquie et ne connaissent rien de leur histoire. Il faut avoir vu entre les mains les manuels d’histoire et aussi ne pas oublier que les turcs hormis quelques universitaires ne peuvent pas accéder par eux-mêmes aux documents d’avant la république, qui sont dans une langue qui leur est totalement étrangère. Si on ajoute à ça qu’on leur répète dès le plus jeune âge qu’il faut se méfier de ce qui vient de l’étranger!
        Erdoğan ou ses successeurs, ne feront rien changer s’il n’y sont pas contraint par la pression de la société civile, les choses ont avancé plus vite ces dix dernières années que les 90 précédentes, j’aimerais que le centenaire soit l’occasion d’une révélation pour beaucoup de turcs et comptez sur nous pour contribuer à ce qu’il en soit ainsi.

        Commentaire par Reynald Beaufort — 28 avril 2014 @ 10:10

  4. Merci pour ces précisions Reynald. Tu sais comme j’ai été outré qu’on dise de Turquie européenne qu’il était un site turc. Surtout venant d’un « dirigeant » dont on attendait une meilleure analyse. Les Arméniens ont aussi un immense travail à faire sur eux-mêmes. Comme toi-même tu as fait ta propre révolution. En tout cas, cher Reynald, tu ne pouvais pas agir autrement puisque tu es né un 24 avril. Cela te donne une mission et moi l’occasion de te souhaiter un joyeux anniversaire, même à retardement.

    Commentaire par denisdonikian — 28 avril 2014 @ 1:58 | Réponse


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