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30 juin 2014

La Turquie et le génocide arménien

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:04
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Dans son article intitulé : «  Tlön, La Turquie et le génocide arménien » paru en anglais dans The Armenian Weekly Magazine ( Avril 2012), Marc A. Mamigonian se propose d’étudier les « modalités par lesquelles la Turquie crée et diffuse sa version de l’histoire ». A cette fin, elle a mis en place un Comité de Coordination de la Lutte contre les Allégations Infondées de Génocide ( Asilsiz Soykirim ddialari ile Mücadele Koordinasyon Kurulu), sous la responsabilité conjointe du ministre des Affaires Etrangères et du général en charge du Conseil de Sécurité Nationale, dans le but de formater l’opinion en Turquie et à l’étranger sur ce thème.

Cette offensive négationniste devrait se concrétiser par la création d’une sorte de « Désen-cyclopédie en 20 volumes du Non-génocide arménien », orchestrée par la Société d’Histoire de la Turquie qui fut créée en 1931 par Atatürk pour diffuser l’histoire officielle, à l’image de la Tlön de Jorge Luis Borges ( Tlön, Uqbar, Orbis Tertius), pays non-réel commençant à s’introduire dans la «  réalité » de ce monde. Dès lors, un passé fictif occupe les mémoires, car, «  lorsqu’on en vient à l’histoire du génocide arménien, dans une inquiétante mesure, nous vivons déjà dans Tlön »

Ainsi, pour parvenir à ses fins, le déni exploite «  des idéaux révérés, tels que la liberté d’expression et la croyance selon laquelle chaque histoire comporte toujours deux versants », la tactique du négationniste jouant sur l’ignorance pour semer le doute. Dans ce sens, il vise à intimider les intellectuels et à faire progresser l’idée selon laquelle le concept de génocide concernant le cas arménien est sujet à controverse.

Subissant la pression des lettres, courriels, appels téléphoniques et menaces, les journalistes s’obligent à équilibrer le débat en faisant passer le génocide arménien pour un sujet « sensible », jusqu’à parfois adopter l’argumentaire négationniste et même le vocabulaire de l’Etat turc en reprenant des formules telles que « soi-disant génocide arménien », «  prétendus massacres », «  déplacements » ou « guerre civile ».

La dernière invention visant à abuser les journalistes est celle de l’équivalence numérique des victimes. Tandis que les Arméniens s’arc-boutent sur leur un million et demi de morts, la Turquie maintient qu’il faut ajouter à ce chiffre tous les Turcs et musulmans, bien plus nombreux, qui ont péri à cause de la situation de guerre. De la sorte, on dévie la question du qualitatif vers le quantitatif, de la nature réelle du phénomène vers une donnée quantifiable qui le submerge.

Quand Jack Grove intitule son article Can We Ever Know the Truth About the Armenian Genocide ? ( Pourra-t-on un jour connaître la vérité sur le génocide arménien ?), il en vient à adopter la thèse des partisans de la controverse et soutient ainsi le langage du négationnisme officiel de la Turquie, en trafiquant le fait historique par l’introduction du doute. De même, la mise entre guillemets du mot génocide, sous couvert de neutralité, vise à nier le fait en le situant comme débat. Or, loin d’adopter une position médiane, le journaliste fait le jeu de ceux qui nient les événements de 1915 comme n’étant pas un génocide, semant ainsi la confusion chez les décideurs politiques et dans l’opinion publique.

Il continue en évoquant les « prétendues atrocités », plaçant la question du génocide sur le nombre de victimes, non sur la nature de tels massacres. De même, Grove s’interroge sur le caractère systématique des évenements de 1915, qui en ferait un génocide, pour le diluer dans « un bain de sang généralisé » comprenant la mort de Turcs musulmans. En fait, Grove, loin de répondre aux questions en apportant une information factuelle, semblerait adopter « sciemment les outils rhétoriques de la négation du génocide », banalisant délibérément l’extermination des Arméniens ottomans.

Dès lors, l’obstacle à l’éclosion de la vérité devra être assumé par une diaspora qui défend la thèse du génocide en tentant de réduire au silence ceux qui remettent leur version en question. Dans ce cas, il revient à dire qu’il y aura toujours deux « narrations » de l’histoire, sans qu’aucune puisse être privilégiée au détriment de l’autre. Le but d’une telle manœuvre est de faire penser que la thèse de non-génocide est aussi normale que celle de son affirmation. Un autre argument consiste à accuser la diaspora d’utiliser le génocide à des fins de politique identitaire, éludant ainsi la prééminence des faits.

Grove pose ensuite la question de l’impossibilité de toute recherche libre sur le génocide en raison des pressions turques, oubliant que le cas Taner Akçam contredit cette interrogation. Or, donner l’impression que cette affaire de génocide est impossible à résoudre reste conforme aux objectifs de ceux qui encouragent le déni. Ainsi les lecteurs de Grove sortiront de son article avec l’idée que le génocide arménien n’est qu’un débat nébuleux «  dont les vérités sont soit inconnaissables, soit sans importance ».

Avec la disparition des survivants du génocide, le brouillage concerté du passé, les années de déni et de pressions politiques ou diplomatiques, le programme que s’est donné la Turquie pour améliorer son image ont un impact de plus en plus fort sur les responsables publics et les opinions, obligeant les descendants des victimes à devoir constamment « prouver qu’ils furent bien victimes, individuellement et collectivement ». Et quand les journalistes tombent dans le piège d’avoir à rendre compte de la controverse au détriment de la vérité, ils deviennent les vecteurs du déni et sous couvert de « neutralité » entérinent les fictions historiques de l’Etat turc, poussant le monde à devenir encore plus Tlön.

 

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29 juin 2014

ANGORA et BERLIN d’OMER KIAZIM

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:35

 

2014-06-29 15:41:47 19-25-22

Angora et Berlin (1)

 

1 – Sous-titré Le complot germano-kémaliste contre le traité de Versailles, l’essai d’Omer Kiazim ( L’Edition universelle, Paris, 1922), publié un an après L’Aventure kémaliste, vise à dénoncer la désinformation qui entoure le nationalisme jeune-turc prompt à relever la tête en s’alliant aux Allemands et aux bolchéviques pour retourner les victoires de l’Entente. Bien qu’il soit turc, Omer Kiazim n’en tient pas moins les kémalistes comme « les pires ennemis de la Turquie ». Pour preuve l’état de chaos et de désolation où se trouve alors l’Anatolie.

2 – Omer Kiazim met en lumière les mensonges de l’accord d’Angora, qui loin d’établir la paix entre la France et l’Islam, permettait à l’armée kémaliste, après l’évacuation de la Cilicie, de viser l’occupation de la Syrie. Abusée par les réseaux kémalistes en Syrie, la France prend alors conscience que son mandat est mis en jeu. La même propagande kémaliste d’émancipation se fera sentir non seulement en Afrique du Nord contre la présence française, mais aussi contre les Italiens en Tripolitaine.

3- A la conférence de Gênes, les intérêts nationaux et territoriaux de la Turquie seront fermement défendus par le « bloc germano-bolchéviste », scellé à Rappalo, contre l’Entente et le traité de Sèvres. De fait, le mouvement kémaliste, « d’un caractère nettement xénophobe », bravant l’Europe, a pour but la reconquête de «  l’ancien grand Empire Ottoman ». Président de la Commission des affaires extérieures de l’Assemblée nationale turque, Younous Nadi Bey déclare dans le Yeni Gun : « nous sommes vis-à-vis de l’Europe en état de guerre et même d’hostilité ».

4 – Voulant régler leurs comptes avec la Grèce, les kémalistes revendiquent le Thrace, Andrinople, la Macédoine et surtout Chypre. Or, pour atteindre leur but, ils vont s’appuyer sur l’union musulmane ( Choura-i-Ahmedié) et ainsi propager le nationalisme turc sous couvert de religion islamique. D’ailleurs, le Cheik Ahmed Sénoussi va déclarer que « les musulmans étaient la nation la plus forte parmi les nations », «  la race pure turque constituant le fondement principal de l’islam ».

5 – Par ailleurs, parallèlement à l’alliance politique, des accords économiques sont scellés entre Moscou et Angora, la Turquie cherchant à se libérer du joug occidental, tandis que la Russie jouit en Anatolie du traitement de la nation la plus favorisée. Fort de son armée, la Turquie ferme les « yeux à toute proposition ne cadrant pas avec le pacte national » ( Bekir Samy Bey), Omer Kiazim estimant qu’Angora «  n’est que le centre d’une agitation qui vise  à bouleverser le monde musulman ».

 

 

Angora et Berlin(2)

 

1 – Menacé d’arrestation par les autorités alliées, et réfugié à Berlin avec Enver, le 8 novembre 1918, sans passeport, Talaat bénéficiera des faveurs d’Ebert, président socialiste, pour obtenir une carte d’identité au nom d’Ali Sahi Bey. Dès lors, protégé par la police du Reich contre le Gouvernement de Constantinople, Talaat, sera considéré aux dires du docteur Solf, ministre des affaires étrangères, comme « l’homme le plus honnête du monde ». Il fonde alors le « Club de l’Union des peuples de l’Orient » et prépare des relations avec Moscou.   La question arménienne subit la censure dans les journaux.

2 – Pendant ce temps, la reconquête kémaliste attire les sympathies allemandes à l’égard d’une Turquie restée germanophile et soulignant une communauté d’intérêt avec l’Allemagne. La presse pangermaniste n’hésite pas à rendre la France responsable du sort des Arméniens et précise : « Un fait demeure : les Osmanlis sont depuis dix siècles installés en Anatolie et ils ont donné leur nationalité à cette terre. Les Turcs ont le droit national de revendiquer ces territoires suivant la formule de leur pacte national ». Contrairement à l’assassinat de Talaat, celui de Djemal Asmy et de Bahaeddine Chakir déchaîne contre leurs auteurs un tollé général, poussant la police berlinoise à offrir une prime pour qui aidera à l’arrestation des coupables.

3 – Fort de l’appui allemand, les propagandistes des pays musulmans font de Berlin un centre d’agitation avec six organisations islamiques dont la plus active est le « Club oriental » fondé par Talaat, rassemblant tous les Jeunes-Turcs de marque. Réunies en « Congrès des peuples d’Orient » juste après la Conférence internationale de Gènes, dans cette même ville, elles chercheront à créer un front commun contre l’impérialisme occidental. L’Allemagne présente à toutes les conférences par ses agents va aider la résistance kémaliste en articles de guerre, médicaments et même aéroplanes.

4 – Au lendemain de la victoire alliée, l’Allemagne va organiser les forces latentes des vaincus en se servant « du nationalisme musulman et de la barbarie bolchéviste » et en faisant corps avec les peuples opprimés comme elle. Dans un tel contexte, le mouvement kémaliste devenait aux yeux de tous les partis, « comme un exemple à imitier ». La résistance active des Turcs va désormais rendre possible « l’idée de la nécessité impérieuse d’une modification du traité de Sèvres ». En effet, les victoires kémalistes vont permettre aux envoyés ottomans de parcourir les capitales européennes en «  triomphateurs menaçants, affirmant leur entier mépris des traités que les vainqueurs firent signer à la Turquie vaincue » (Der tag, 15 juin 1922) .

5 – Dans un tel contexte, « l’exemple de la Turquie [va servir] à toutes les nations que la destinée n’a pas condamnées à être complètement détruites » ( Journal bulgare Zora, 17 mai 1922), Mustapha Kemal devenant un héros national pour trois cent millions de musulmans. Ainsi, dit l’auteur, en permettant tout aux kémalistes, «  on est arrivé, en France surtout, à fournir à ce dangereux ennemi tous les arguments et toutes les armes contre la thèse française de la paix ». Une telle argumentation va servir « Berlin en même temps qu’Angora ». En conséquence, la kémalophilie de certaines personnalités françaises ( Claude Farrère, Pierre Loti) aidant, l’Allemagne cherchera à se soustraire à sa responsabilité du déclenchement de la guerre mondiale. En capitulant devant les « insurgés d’Angora », les Alliés allaient donc permettre aux vaincus de prendre un jour ou l’autre leur revanche.

 

Angora et Berlin (3)

 

1 – Les manœuvres d’une Allemagne revancharde n’auront de cesse, à force de machination et de ruse, que soit détruit le traité de Versailles afin d’en obtenir la modification à l’exemple de la Turquie kémaliste demandant une révision du traité de Sèvres. Or, ces exigences conduiraient à porter atteinte directement aux principes et aux idées de la Paix de Paris. Pour parvenir à ses fins, l’Allemagne travaillera en sous-main pour créer «  un conflit entre les Alliés » et « mettre la France en opposition à l’Angleterre en Orient ».

2 – Les pangermanistes se réjouiront de constater que les Français ne peuvent se satisfaire des positions de la Grande-Bretagne au Bosphore et aux Dardanelles. Or, les divergences anglo-françaises allaient conduire, lors de la Conférence de Paris, à une condamnation du traité de Sèvres. « Première révision » qui stipulait l’annulation du principe de l’intangibilité des traités. «  Ainsi, Angora, par sa politique d’énergie et par son habileté diplomatique qui sut spéculer sur les divergences entre les Alliés, [avait] rempli la tâche que l’Allemagne lui avait assignée ».

3 – Or, l’ironie voudra que c’est la France elle-même qui mettra fin la première à la « sainteté » des traités qu’elle ne cessait de proclamer. Dès lors, la route restait ouverte, après les corrections opérées sur le traité de Sèvres, pour que « l’œuvre de la victoire, que le traité de Versailles personnifiait », soit elle-même remise en cause. C’était dire que le travail de sape des pangermanistes avait réussi à ébranler l’édifice de la paix européenne.

4 – Comme la peur de voir les kémalistes s’allier aux bolchévistes avait conduit à corriger le traité de Sèvres, celle qu’inspirerait une Allemagne unie aux Russes donnait au premier ministre britannique, Lloyd George, l’idée de faire des concessions. Or, loin d’être un mouvement national profond, le kémalisme était « un mouvement extérieur, provoqué artificiellement par une bande d’intrigants » qui avait épuisé le peuple turc durant douze années . Pendant que Talaat à Berlin œuvrait pour Mustapha Kemal en s’alliant aux Russes (traité du 16 mars 1921, signé à Moscou), à Angora, c’était toujours le Comité « Union et Progrès » qui était au pouvoir.

5 – Contrairement aux allégations de Claude Farrère, le kémalisme était profondément hostile à la France, laquelle, obnubilée par l’anglophobie et l’hellénophobie, avait tendance à s’aveugler sur la montée du protectionnisme économique et du chauvinisme politique des Turcs. Désormais, Angora méfiant envers toute infiltration économique des pays étrangers , même au nom d’une aide financière et industrielle, montrera que «  les prétentions d’influence et de suprématie des puissances ne pourront plus continuer comme auparavant » (Velid bey, directeur du Tevhid-i- Efkiar, 6 décembre 1921). Devant ces faits, Omer Kiazim prône de la part de l’Europe «  une politique de force  » pour « éviter le bluff de malafaiteurs dont nous connaissons tous les crimes ».

 

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Réédition à  paraître prochainement aux Editions SIGEST avec L’aventure kémaliste.

 

 

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