Ecrittératures

21 juillet 2014

Milieu intellectuel, industrie du doute et négation du génocide

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 1:24

 

 

1- Paru en avril 2013, dans The Armenian Weekly Magazine, l’article de Marc A. Mamigonian intitulé Milieu intellectuel, industrie du doute et négation du génocide se propose de préciser la manière dont les techniques négationnistes turques élaborent leurs mensonges pour leur donner une apparence de vérité. Moustapha Kemal, en digne successeur des Jeunes-Turcs, avait établi dès le départ une version officielle de l’histoire sur les Arméniens. Or, aujourd’hui, «  la négation du génocide arménien s’insinue dans le monde intellectuel et le discours dominant ». La fabrique du doute, qui fut utilisée par l’industrie de la cigarette contre ceux qui la tiennent pour cancérigène, aura également servi à la négation du génocide arménien.

 

2 – Aux Etats-Unis, la Turquie, longtemps préservée au nom des bonnes relations commerciales et militaires, devant affronter, dès 1965, le militantisme arméno-américain, n’avait d’autre solution que de gagner la guerre des relations publiques. Dès lors, pour influencer l’opinion et le Congrès à son égard, l’Etat turc se mit à travailler avec des entreprises spécialisées comme Manning, Selvage, & Lee, Inc., Edelman International Inc., Doremus, Gray & Co. et surtout Hill & Knowlton. Celle-ci, sollicitée par une industrice du tabac mise en cause dans des revues scientifiques pour les liens entre tabagie et cancer, avait gagné sa notoriété en formatant le débat par le recours à ses propres experts dans le but de « créer le doute ». Ce système fondé sur le contre-discours fonctionna plus d’un demi-siècle.

 

3 – Nommé ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis en 1980, Şükrü Elekdağ, répondant à la nécessité de contrer les organisations arméno-américaines, mena une action efficace de relations publiques, tant dans les milieux universtiaires, intellectuels que politiques pour présenter une image séduisante de son pays et faire du génocide un sujet controversé. Finançant de nouvelles recherches, il réussit à produire un corpus d’études défendant les thèses turques. De fait, au fil des années, seule l’importance stratégique de la Turquie poussait les responsables politiques américains à voter à sa faveur, tout en étant convaincus du fait génocidaire de 1915. Loin d’être respectable, la négation du génocide restait une affaire de vote.

 

4 – Reprenant la stratégie de l’industrie du tabac, la Turquie créa, dès 1982, l’Institute of Turkish Studies (ITS), dirigé par le spécialiste du monde ottoman Heath Lowry et largement financé par l’Etat turc, afin d’aider des recherches et des projets totalement légitimes. Mais l’atmosphère d’autocensure qui présidait parmi les chercheurs sur la période ottomane obligeait soit au silence soit au déni, c’est-à-dire à des formes de complicité. En 1985, le New York Times et le Washington Post affichèrent un encart pour exhorter le Congrès des Etats-Unis à ne pas voter une résolution reconnaissant le génocide comme tel. Cosignée par 69 intellectuels, l’opération ne réussit pas pour autant à dénaturer une prise de conscience dans l’opinion.

 

5 – Depuis 2000, cette « stratégie d’affirmation » initiée par Elekdağ a bénéficié des efforts de l’Etat turc et de ceux qui le soutiennent. Pour preuve la création du Turkish Studies Project, financé par le gouvernement turc, à l’université de l’Utah. L’entreprise peut être considérée comme l’aboutissement du programme que s’était donné Şükrü Elekdağ, lequel figure d’ailleurs dans son conseil d’administration. Reste à examiner la rhétorique du « contre-discours sur le génocide » utilisée par cette campagne universitaire.

 

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© Denis Donikian

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