Ecrittératures

23 juillet 2014

Armin T. Wegner et le Der Neue Orient (2)

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Wegner 2

 

1 – L’article du 24 août 1918, intitulé Observations politiques sur l’Orient, est consacré par Wegner (A.T.W.) à l’éloge d’Ibrahim Hakki Pacha, ambassadeur de Turquie à Berlin en 1915, qui mourut comme Premier ministre. Il le loue pour avoir préparé le traité de paix entre la Russie soviétique et la Turquie, sur la base duquel les Turcs récupérèrent les territoires arméniens de Kars et d’Ardahan, ainsi que la province géorgienne de Batoumi, sans mentionner les massacres d’Arméniens qu’il occasionna dans le Caucase. Saluant ensuite la figure du ministre de l’intérieur, Djambolat Bey, il néglige de relever son rôle, documenté par les archives du Patriarcat arménien de Jérusalem, dans l’organisation du génocide et la liquidation de l’élite intellectuelle arménienne du 24 avril 1915.

2 – Dans son article du 5 octobre 1918, intitulé Le Bayramı de l’exilé, Wegner évoque la célébration du Bayramı à Constantinople, qualifiant Talaat de « Bismarck turc » et prophétisant une victoire du pantouranisme dans un avenir proche. Les articles pro-turcs d’Armin T. Wegner, qui parurent avant 1919 dans le Der Neue Orient, permettent d’apprécier son orientation politique. Son journal (01.09.1916 – 31.08.1917) comprend des passages emplis d’admiration pour le régime criminel jeune-turc. Ce qui laisserait à penser qu’il n’agissait et n’écrivait que mû par des ambitions personnelles et politiques.

3 – A la faveur d’un habile discours portant sur l’obligation du silence et la censure appliquée sur tout ce qui touchait au génocide arménien, Wegner va opérer son passage d’une turcophilie affichée à la quête de vérité sur le génocide arménien qu’il mentionne pour la première fois le 25 novembre 1918 dans son article intitulé La réorganisation de notre politique en Orient. L’obligation de dissimuler ces choses durant la guerre en Allemagne s’expliquait par la crainte du gouvernement allemand de perdre un partenaire militaire majeur. Pour autant, il ajoute que « la faiblesse est aussi un péché dans la vie des nations », évoquant la complicité allemande dans ce crime, et sans remettre en question sa propre attitude, apparaissant soudainement comme un militant pacifiste et pro-arménien.

4 – Dans l’article suivant, toujours publié dans Der Neue Orient, intitulé Mort dans le Bosphore. Lettres à un politicien ami, Wegner, devenu un défenseur acharné des victimes arméniennes, s’en prend à la presse « patriotique » et « prophétique » et fait des parallèles entre la paysannerie arménienne chrétienne et les Allemands du nord, qualifiant l’anéantissement des Arméniens comme une « déportation de la nation arménienne vers le désert ». Se fiant aux allégations turques rendant les Arméniens coupables d’avoir aidé les Russes à s’emparer de Van, il relève que les Turcs ne traduisirent pas « les traîtres et les espions » en justice.

5 – Ce politicien ami auquel s’adresse Wegner serait probablement le docteur Johannes Lepsius qui travaillait alors à compiler la documentation officielle allemande sur le génocide arménien avant la Conférence de paix de Paris, en 1919, sans doute pour minimiser le rôle de l’Allemagne dans le génocide arménien. Et si Wegner ne voulait pas toucher à Talaat et à Enver, alors à Berlin, c’était sans doute pour éviter d’être limogé. Dans une lettre au docteur Johannes Lepsius, il mentionne les pressions qu’il subit et qui le contraignent à quitter ses fonctions à la rédaction de Der Neue Orient. Or, Wegner ne devient un véritable sujet de vénération qu’avec sa lettre ouverte au président Wilson sur la déportation des Arméniens.

 

 

© Denis Donikian

Armin T. Wegner et le Der Neue Orient (1)

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Wegner

1 – Paru pour la première fois dans Orientalische Christen und Europa. Kulturbegegnung zwischen: Interferenz, Partizipation und Antizipation (Herausgegeben von Martin Tamcke. Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2012), l’étude de Tigran Sarukhanyan intitulée Les témoignages médiatiques d’Armin T. Wegner (1886-1978) sur la Première Guerre mondiale et le génocide arménien, souligne que le cas de ce Juste, diplômé des universités de Berlin, Breslau et Zürich, écrivain, cosmopolite, libre-penseur, et docteur (en droit), constitue « un grand intérêt universitaire ». Rattaché à l’état-major allemand au sein de la 6ème Armée ottomane, sous le commandement du général Colmar von der Goltz, Wegner fut témoin de la déportation des Arméniens sur la route de Bagdad, puis sur celle de Bagdad à Constantinople où il put visiter et prendre des photographies des camps de concentration, qu’il montrera en 1919.

2 – De retour au pays, travaillant au Département de la Propagande de la 6ème Armée allemande, Wegner avait pour mission de contrecarrer la désinformation anglaise et de promouvoir une Allemagne puissante, capable d’établir un « ordre nouveau ». A Berlin, en poste au ministère allemand des Affaires Etrangères, il rejoignit l’Institut Oriental Allemand comme membre du comité éditorial, puis rédacteur en chef adjoint et enfin coéditeur de son organe semi-officiel, Der Neue Orient [L’Orient Nouveau]. La série de conférences organisée par la Deutsch-Türkische Vereinigung [Association germano-turque] et présentée pour la première fois à Breslau (9 février 1918) aura probablement permis l’accès à ses nouvelles fonctions. Or, cette organisation visant à promouvoir l’alliance germano-turque avait pour membres d’honneur Talaat, Enver, Djemal, Zeki, le feld-maréchal Liman von Sanders et de nombreux autres hauts responsables politiques et militaires de l’Allemagne impériale et post-impériale.

3 – La conférence de Wegner en 1918 en hommage au général-feld-maréchal Goltz, mort de tiphus deux ans plus tôt, visait à justifier les objectifs de l’alliance germano-turque dans la guerre et à anticiper la défaite des Anglais. Wegner accompagnait ses conférences d’une projection de photographies prises par lui-même sur le front turc. Dans celle intitulée Les portes de la Cilicie à Gülek Bogas, il justifia l’expulsion et la destruction massive des sujets arméniens chrétiens, présentés non comme des déportés mais des réfugiés, reprenant ainsi la thèse officielle turque de leur trahison sur la frontière russe. Il accusait même les victimes survivantes de propager des maladies mortelles parmi les militaires turcs et allemands, dont Goltz faisait partie.

4 – De 1918 à 1920, il publia dans le périodique des dizaines d’articles conformistes sous les noms d’Oemer Tarik (27), Armin T. Wegner (28), ATW (29). Un de ses biographes, le docteur Martin Rooney, souligne que « Wegner ne se risqua à exiger des convictions éthiques et des principes moraux en politique » qu’après la révolution de novembre et ses liens avec le mouvement pacifiste en Allemagne. Mais comme correspondant du périodique et membre de l’Institut Oriental Allemand, Wegner défendit les mêmes idées que Colmar von der Goltz sur l’exploitation de la question arménienne par les Russes pour affaiblir l’Empire ottoman et sur la nécessité de déplacer les populations de Van, Bitlis et Erzeroum dans les régions d’Alep et de Méospotamie.

5 – Dans son tout premier article pro-turc, signé A.T.W., paru le 8 juillet 1918, Wegner fait preuve de sympathie envers le gouvernement jeune-turc jusqu’à faire léloge de ses dirigeants, ceux-là même qui furent inculpés comme criminels pour avoir massacré les Arméniens.

 

© Denis Donikian

 

 

 

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