Ecrittératures

15 juillet 2014

L’Arménie russe et la grande guerre

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:52

 

 

1 – Docteur en droit international de l’Université de Petrograd et ancien premier drogman de l’Ambassade de Russie à Constantinople, André-Nicolayevitch Mandesltam est l’auteur d’un livre majeur intitulé La Société des Nations et les puissances ( A. Pédone éditeur, Paris, 1926) dans lequel il analyse les causes qui ont présidé au sacrifice de l’Arménie dans le processus de paix des Alliés avec les Turcs. La révolution bolchéviste du 7 novembre 1917 et l’armistice russo-turc du 18 décembre provoquèrent la retraite désorganisée des troupes russes et la constitution d’un front oriental par les troupes arméniennes. Arméniens, Géorgiens et Tatares créèrent un « Commissariat de Transcaucasie ». Mais la supériorité des forces ottomanes obligea les Arméniens à se retirer des territoires conquis en Arménie turque.

2 – Aux pourparlers de mars à Trébizonde, les Ottomans rejetèrent la création d’une Arménie turque et exigèrent la reconnaissance du traité de Brest-Litovsk, nouvellement signé, qui privait la Russie de Kars, Ardahan et Batoum acquis par le traité de Berlin de 1818. Président de la Transcaucasie et pro-allemand, le Géorgien Tchenkéli accepta. Le 23 avril 1918, le général arménien Nazarbekow dut évacuer Kars selon les ordres de Tchenkéli. Le 15 mai, les Turcs prirent Alexandropol. Tandis que les Tatares penchaient vers les Turcs en tant que coreligionnaires et que les Géorgiens adoptaient l’orientation allemande, les Arméniens se trouvèrent seuls à combattre les Turcs.

3 – La dissolution de la Transcaucasie entraîna la proclamation d’indépendance de la Géorgie (26 mai) puis de l’Azebaïdjan et de l’Arménie (le 28). Bakou, aux mains d’une coalition russo-arménienne, fut assiégée durant quatre mois et enlevée par des troupes turco-tatares commandées par Nouri Pacha. Après quoi, les Tatares siègèrent à Bakou tandis que les Turcs en firent une base pour leur politique pantouranienne. L’Arménie était ainsi encerclée par la Turquie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie occupée par les Allemands.

4 – Après la débâcle allemande, les Alliés, qui chargèrent l’amiral anglais sir Arthur Calthorpe de signer l’armistice à Moudros avec la Turquie, le 30 octobre 1918, renoncèrent à occuper l’Arménie turque. Seul l’article 24 prévoyait de prévenir tout nouveau massacre en menaçant de mettre pied dans les six vilayets arméniens. Cependant, les Anglais contrôlèrent la Transcaucasie jusqu’en juillet 1920, en occupant Bakou et Batoum, et sauvèrent l’Arménie russe en rendant aux autorités arméniennes Kars, le Nakhitchevan et le Charour. Dès lors, le mouvement nationaliste de Moustapha Kemal s’installa dans l’Arménie turque, nettoyée de ses éléments arméniens. Le 23 juillet 1919, Moustapha Kemal réunit à Erzeroum le Congrès natonaliste turc, proclamant les vilayets orientaux comme partie intégrante de l’Empire ottoman.

5 – Par ailleurs, s’alliant avec les Bolcheviks, Kemal se donnait pour objectif de soulever les peuples orientaux contre « l’impérialisme » occidental. Le congrès de Sivas en septembre 1919, confirma le pacte d’Erzeroum par lequel les Turcs déclarèrent ne céder aucun pouce du territoire aux Arméniens. Quant à l’Azebaïdjan tatare, il devint le vassal de la Turquie, une convention militaire secrète garantissant l’intégrité territoriale des deux pays. L’Arménie devint alors le seul obstacle à une expansion de la Turquie dans la Caucase.

 

© Denis Donikian

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13 juillet 2014

L’Allemagne et le génocide arménien
 selon Margaret Anderson (2)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 11:32

Otto Liman von Sanders

 Liman von Sanders

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1 – Les archives montrent que les représentants de la compagnie du chemin de fer travaillant sur la ligne du Bagdad avaient vraiment cherché à cacher et à protéger les Arméniens, protestant même auprès de leurs services en Allemagne. Pour autant, le lieutenant-colonnel Böttrich, responsable de la voie ferrée signa lui-même l’ordre de déportation des employés arméniens. En revanche, lefeld-maréchal Liman von Sanders ne consentit pas au déplacement des quelques Arméniens d’Edirne et d’Izmir, malgré les fortes résistances du C.U.P. Quant au colobel Kress von Kressenstein, il aurait convaincu Djemal de ne pas déporter 400 orphelins arméniens. D’ailleurs, il faut noter que dans le territoire de l’empire russe qu’elle occupait, l’armée allemande empêcha des pogroms contre les populations juives locales (Ukrainiens et Russes, par exemple).

 

2 –Parfois mal renseignés par leurs subordonnés turcs, comme à Marash où le major Wolffskeel von Reichenberg mit fin à la rumeur selon laquelle des Arméniens massacraient des Turcs, les officiers allemands avaient en général le point de vue des gens pour lesquels ils travaillaient. Faute de pouvoir qualifier ces Allemands de complices ou de « précoces nazis (selon Tessa Hoffman, Wolfgang Gust ou Christoph Dinkel), il convient de dire qu’ils ont fait en général ce qui semblait le mieux pour leur propre pays. Après analyse des accusations, par le C.U.P., de traîtrise de la part des Arméniens, loin d’en être convaincus, ils en informèrent leur gouvernement.

 

3 – Des hommes ayant séjourné en Turquie servirent ensuite les Nazis. Comme Constantin von Neurath, chargé d’affaires à l’ambassade d’Allemagne de Constantinople et devenu plus tard le premier ministre des Affaires étrangères sous Hitler, qui combattit les défenseurs des Arméniens en Allemagne [la Société germano-arménienne fondée par Lepsius]. Max Erwin von Scheubner-Richter, vice-consul à Erzeroum et officier dans l’armée de Bavière, réprimandé par son gouvernement pour avoir protesté au sujet du traitement réservé aux Arméniens, en vint même à nourrir sur ses propres deniers des réfugiés traversant Erzeroum. Sous Hitler, il devint pourtant son bras droit pour les finances du parti. Ernst Jäckh, journaliste proche d’Enver Pacha et des universitaires, fonda l’Union germano-turque pour promouvoir l’information pro-turque. Il espionna la Société Germano-Arménienne et Lepsius au profit du gouvernement. En 1933, il devint professeur à New York et un démocrate libéral très engagé.

 

4 –Les membres du C.U.P. auront été fortement influencés par les penseurs allemands croyant qu’une nation homogène était le gage d’un Etat puissant. Il est peu probable que le Marshal Colmar von der Goltz fut favorable à « l’épuration ethnique ». Quant au publicitaire Paul Rohrbach, à coup sûr nationaliste, mais défendant un « impérialisme pacifique », apprenant qu’on déportait les Arméniens, il démissionna de l’Union germano-turque de Jäckh. En réalité, le comité Union et Progrès et les Nazis avaient le même désir de créer un Etat ethniquement homogène et furent pareillement partisans d’un nationalisme intégral. Cependant, durant le Troisième Reich, l’extermination des Juifs ne souleva aucune protestation parmi les officiers allemands, alors qu’en Turquie, plusieurs walis et sous-officiers ottomans désapprouvèrent la politique jeune-turque à l’égard des Arméniens.

 

5 – Aujourd’hui, l’Allemagne au même titre que la Turquie a la responsabilité morale de connaître le génocide. La pression étrangère peut aider les Turcs à modifier leur point de vue historique. Mais l’espoir reste qu’avec le débat démocratique qui s’installe en Turquie, des historiens turcs osent enfin s’exprimer.

 

 

Denis Donikian (Tous droits réservés)

L’Allemagne et le génocide arménien 
selon Margaret Anderson (1)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:05

lepsius

 Docteur Johannès LEPSIUS

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1 – Interrogée par Khatchig Mouradian, (
The Armenian Weekly On-Line, 11 novembre 2006), le professeur Margaret Anderson évoquant l’état de ses recherches sur les rapports de l’Allemagne au génocide arménien, reconnaîtra avoir été précédée dans ce domaine d’études par Vahakn N. Dadrian, Ulrich Trumpener, Isabel V. Hull et Donald Bloxham, mais par aucun des chercheurs de Turquie, même si les archives du Bureau Allemand de l’Etranger à Berlin ont été manifestement consultées par eux. Aujourd’hui diponibles en ligne (http://www.armenocide.de.), ces archives publiées en 1919 par Johannès Lepsius comportaient des omissions dans le but de marquer l’aspect victimaire des Arméniens et de masquer le côté terroriste que leur trouvaient à tort les Allemands turcophiles.

2 – De fait, l’Allemagne craignait que la dissolution de l’Empire ottoman au profit d’une autre puissance ( Russie, France ou Angleterre) ne détruise l’équilibre européen. Mais après 1912, la liquidation annoncée de l’Empire ottoman provoqua un soutien allemand pour la cause arménienne, forçant les Ottomans, en février 1914, à garantir aux Arméniens d’Anatolie orientale une certaine parité dans la fonction publique avec les populations musulmanes. Il reste que les conflits internes entre l’aile droite et modérés, loin de permettre une position cohérente à propos des Arméniens, conduisirent finalement l’Allemagne à rester coûte que coûte aux côtés des dirigeants ottomans.

3- Informées sur l’extermination des Arméniens, les élites religeuses et politiques pratiquaient l’autocensure pour préserver, guerre oblige, l’alliance avec les Turcs. Cependant, le rédacteur en chef d’un journal socialiste écrira : « Si quelqu’un voulait appliquer les concepts européens de moralité et de politique aux relations turques, on arriverait à un jugement complètement faussé». Quand furent confisqués par la censure nombre des 20 500 exemplaires des textes de Lepsius, la presse ne cherchera même pas à relayer son travail. Pourtant, cinq jours après la mort de son fils sur le font de l’Est, Lepsius aurait obtenu un visa pour se rendre à Constantinople où, selon ses dires, il aurait interviewé Talaat et Enver. De fait, exagérant la menace militaire du mouvement révolutionnaire arménien, Lepsius aurait fait valoir l’intérêt de l’Allemagne à forcer les Turcs pour qu’ils arrêtent les déportations et les massacres.

4 – Le Comité Union et Progrès n’ignorait pas que le caractère public de l’extermination menacerait son « pouvoir de négation ». Contrairement à Lepsius, l’ambassadeur américain à Constantinople, Henry Morgenthau, ne le comprit guère. Le 16 juillet 1915, rendant compte de l’extermination des Arméniens au Département d’Etat, il recommanda de s’abstenir de toute protestation pour éviter d’aggraver la situation. Reconnu comme un défenseur des Arméniens, Morgenthau restait avant tout un employé du gouvernement américain. A ce titre, ayant quitté son poste à la fin de l’hiver 1916, il apparut publiquement avec l’ambassadeur de Turquie, au point de scandaliser les pro-Arméniens. De fait, pour Morgenthau les massacres sous Abdül Hamid répondant aux intimidations européennes laissaient présager que le gouvernement ottoman ne donnerait aucune suite à quelque pression de l’opinion publique en Europe et aux Etats-Unis.

5 – De son côté, l’armée allemande, intégrée à l’armée ottomane, n’avait aucune possiblité d’intervenir pour faire cesser les massacres. Même si le gouvernement allemand aurait eu la possiblité de faire rentrer ses soldats. Quant à menacer la Turquie de lui couper les vivres, il faut rappeler que les trains allemands n’atteignirent Istanbul qu’en janvier 1916.

 

 

Denis Donikian ( droits réservés)

12 juillet 2014

La confiscation des biens arméniens selon Ümit Kurt

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:19

 

 

1 – Interrogé par Varak Ketsemanian (The Armenian Weekly, 23 septembre 2013) Ümit Kurt, doctorant en histoire à l’Université Clark (Worcester, Massachusetts) et assistant à l’UniversitéSabancı, spécialisé dans la confiscation des biens arméniens, se penche sur les aspects juridiques de la question. Les Lois sur les Biens abandonnés (Emval-i Metruke Kanunları) , suite à un décret daté du 30 mai 1915, comprenait 15 articles portant sur la mise en œuvre des déportations et réinstallations des Tribus et Migrants, dont l’un stipulait qu’au regard des biens arméniens une valeur équivalente devait être remise aux déportés. Ce qui ne fut jamais exécuté, lois et décrets se résumant à une confiscation pure et simple.

2 – L’arrêté du 10 juin 1915 stipulait la création de commissions spéciales pour gérer les « biens immeubles, propriétés et terres abandonnées, appartenant aux Arméniens qui sont transférés vers d’autres lieux, et autres affaires. »Les fonctionnaires de ces Commissions travaillaient directement sous l’autorité du ministère de l’Intérieur.L’ensemble des modalités relatives aux Comités et Commissions aux Liquidations [Heyetler ve Tasfiye Komisyonları] suffit à montrer qu’elles étaient destinées à ne pas restituer aux Arméniens leurs biens ou leur valeur équivalente.La loi temporaire du 26 septembre 1915, dénommée aussi Loi sur les liquidations [Tasfiye Kanunu], devait organiser, entre autres, la protection des biens meubles et immeubles des Arméniens déportés. Concernant Istanbul, seuls les Arméniens déportés connurent ce processus de confiscation, d’expropriation et de liquidation.

3- Conformément à ce que pensait Raphaël Lemkin,le génocide est « un phénomène infiltrant le système juridique ». Dans cette perspective, le nombre d’Arméniens morts ou de survivants aurait moins d’importance, d’un point de vue définitionnel, que l’effacement complet de leurs traces de leur ancienne patrie. En l’occurrence, loin d’être un effet collatéral de la politique génocidaire du Comité Union et Progrès, la saisie des biens fut bien une « part intégrante du processus de massacre, renforçant et accélérant la destruction intentionnelle ». En somme, les fondements de la Turquie reposent sur « la mutation d’une présence – chrétienne, en général, arménienne en particulier – en une absence ».

4 – Bénéficiant aux réfugiés musulmans, originaires des Balkans et du Caucase, ou à des responsables du parti Union et Progrès, la rétention des biens procurait forcément aux populations locales un intérêt matériel dans la déportation des Arméniens, au sein de l’Anatolie. Et si l’Etat orchestrait la confiscation et l’expropriation des biens arméniens, c’est bien qu’elles répondaient à ses intérêts économiques. Par ailleurs, les richesses des Arméniens servirent aussi bien à couvrir les dépenses nécessaires aux déportations qu’à financer la guerre en 1919 et 1922.

5 – Il est évident que, motivé par le profit matériel, le Turc moyen joua un rôle significatif dans sa participation au processus de destruction des Arméniens, favorisant ainsi la mise en œuvre d’une idéologie ultranationaliste voulue par les acteurs centraux du C.U.P. Notables locaux et élites provinciales prospérèrent grâce à l’acquisition des biens et des richesses des Arméniens, faisant d’eux une nouvelle couche sociale aisée. De fait, la participation de la population locale constituait une condition nécessaire pour assurer l’efficacité d’une politique génocidaire.

 

 

Denis Donikian (droits réservés)

9 juillet 2014

Avant le traité de Sèvres ( 1920)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 2:37

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 Soldats français en Cilicie en 1919

( photo : La campagne française de Cilicie : naissance de la Turquie moderne)

1- Michel Paillarès (op.cit.) mentionne que le remplacement du maréchal Allenby par le colonel Bremond dans l’administration de la Cilicie fut le résultat d’une entente entre les cabinets de Londres et de Paris. Depuis lors, malgré le massacre de 44 chrétiens à Chéik-Mourad, la région allait connaître une certaine accalmie.  , malgré le massacre de 44 chrétiens à Chéik-Mourad, la région allait connaître une certaine accalmie. Cependant, dès le 30 octobre (1919), Moustapha Kemal répondant à une dépêche du colonel, il fut demandé à la France de ne pas occuper Ourfa, ni Aïntab et ni Marache. L’irruption, le 27 décembre, de cavaliers kurdes dans la citadelle venus y dresser le drapeau turc, sera suivie, le 20 janvier (1920), par l’insurrection de Turcs forcenés faisant la chasse aux « ghiavours » et égorgeant des soldats français. «  Pendant 21 jours, Marache sera un enfer ». 50 soldats et 2000 chrétiens qui s’y étaient réfugiés, brûlèrent dans l’église arménienne de la Sainte-Vierge.

2 – Au moment où le docteur Moustapha, chef unioniste de Marache, négociait avec le général Quérette, ordre fut donné aux troupes françaises, dans la nuit du 10 au 11 février d’évacuer la ville. 3 200 fugitifs parvinrent à rejoindre la colonne dont le tiers allait périr de froid à cause d’une tempête de neige. Les autres Arméniens, poursuivis par les Turcs, seront massacrés à la hache. Les Français compteront 1 200 soldats blessés, malades ou même amputés. Les Jeunes-Turcs triomphent. Les troupes kemalistes en profitent pour massacrer plusieurs milliers d’Arméniens comme à Zeitoun et à Formouze. Les villes occupées et défendues par les Français tombent une à une : Ourfa, Char, Hadjine, Bozanti, les kemalistes, ( «  2 000 à 3 000 bachi-bouzouks menés par quelques Allemands »), devenus insolents, refusant tout accord.

3 – Mal approvisionnées en armes et en hommes, les forces françaises seront poussées à évacuer la Cilicie, laissant peser une grave menace sur les chrétiens de l’Empire ottoman, tandis qu’en France, une turcomanie orchestrée par un Pierre Loti ou un Claude Farrère, prendra fait et cause pour les kemalistes. Les officiers français eux-mêmes, « d’une ignorance totale », partageant avec leurs soldats un identique mépris pour les minorités,à l’image de ces écrivains arménophobes, allaient se laisser abuser par les bourreaux pour s’empresser de les innocenter.

4 – Les événements de Marache vont émouvoir l’Angleterre, inquiète des audaces et des défis de Moustapha Kemal lancés aux Alliés. A la Chambre des Communes, Lloyd George déclare que la France a envoyé des renforts pour répondre aux événements de Marache. A la suggestion de Lord Bryce d’enlever à la Turquie toute autorité sur la Cilicie et sur l’Arménie afin d’assurer la sécurité de leurs populations chrétiennes, Lord Curzon répond que des actions énergiques avaient été menées conjointement avec la France, sachant que la force occupante anglaise était hors d’état de le faire elle-même.

5 – Dès lors, dans l’éventualité où la France refuserait d’exercer un mandat sur la Cilicie, même si elle ne désirait pas se dérober à son obligation de protéger les Arméniens, les Anglais constateront qu’aucun autre pays, ni même la Société des Nations, ne serait à même d’en assumer la responsabilité. Pour Lord Curzon, la tâche des Alliés restait donc de faire exécuter le traité de paix, de «  reconstituer un avenir à ces régions dévastées et à ces populations persécutées ».

8 juillet 2014

Le mouvement national kemaliste

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 2:07

 

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1- Témoin des massacres de 1895, le journaliste Michel Paillarès aura suivi l’histoire mouvementée de la Turquie jusqu’aux traités devant sceller son destin, et rapporté avec conscience et objectivité l’aventure kemalienne dans son livre intitulé : Le kemalisme devant les alliés ( Editions du BOSPHORE, 1922, réédité par le Cercle d’Ecrits Caucasiens, 2005). Officier sorti de l’école de Pancaldi, ayant terminé ses études en Allemagne, Moustapha Kemal s’est distingué à la bataille d’Anafartas, le 7 août 1915, s’attirant les éloges de Liman Von Sanders avec lequel il sera pourtant souvent en désaccord. « Caractère décidé et aventureux », croyant par xénophobie et selon ses humeurs, Moustapha Kemal, même éloigné de force, mettra toute son habileté en jeu pour faire pression sur les Alliés dans la discussion du traité de paix.

2 – D’Anatolie où il est envoyé par Damad Ferid pacha comme inspecteur général du 3e Corps d’Armée, Moustapha Kemal s’empresse de revendiquer la Turquie pour les Turcs, attirant à lui tous les unionistes militaires ou fonctionnaires qui le proclameront comme leur chef. Le désarmement stipulé par l’armistice resté inachevé, l’inventaire incomplet des dépôts d’armes, l’abandon de l’immense stock de matériel de guerre, sans parler d’une intense contrebande, vont faire le jeu d’une résistance nationaliste que certains Alliés aidaient même matériellement et moralement. Aucune mesure de rigueur n’eut d’effet sur la personne du rebelle ou sur le mouvement.

3 – Au Congrès d’Erzeroum du 23 juillet 1919, Moustapha Kemal proclame la fraternité des musulmans habitant les vilayets orientaux, la prééminence des droits de souveraineté ottomane sur ceux des Grecs et des Arméniens, la création d’une « Association pour la défense des droits de l’Anatolie orientale ». Fort de l’allégeance unioniste des commandants militaires, Moustapha Kemal va imposer ses vues sans ménagement, emprisonnant ou éloignant les dissidents. Un second congrès nationaliste réuni à Sivas le 1er septembre 1919 prononcera la déchéance de Damad Ferid pacha et rejettera l’octroi de tout territoire aux Arméniens, accusant le gouvernement de négliger les intérêts nationaux.

4 – De fait, le congrès de Sivas s’en prendra ouvertement à l’Entente victorieuse, mais aussi à tous les chrétiens du pays. Par ailleurs, les unionistes, infiltrés partout, deviendront vite populaires comme représentant la pensée turque et recevront l’approbation des musulmans. Au début de l’armistice, forcés de s’effacer et craignant d’être démasqués en créant de petits partis, ils finiront par mettre en place une formation militaire destinée à dominer l’Anatolie. Les milliards accaparés durant la guerre en spoliant les Arméniens seront ainsi employés pour la cause panturquiste.

5 – Ainsi, en exerçant son contrôle sur tous les fonctionnaires civils et militaires des provinces, Moustapha Kemal, par ses méthodes dictatoriales, ses taxations, ses réquisitions arbitraires accompagnées de vols et de pillages, va soulever des protestations contre les bandes nationalistes, mais qui n’aboutiront pas à délivrer le peuple. S’appuyant sur Enver, il réunira un nouveau Congrès à Sivas avec tous les principaux meneurs panislamiques de tous les centres musulmans, n’hésitant pas pour l’occasion à s’allier aux bolcheviques.

7 juillet 2014

Les grandes persécutions contre les Arméniens selon Harry Stuermer

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:03

Stuermer

  Ce Livre courageux traduit en plusieurs langues

est disponible aux Editions du CERCLE d’ECRITS CAUCASIENS

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1 – En écrivant ses mémoires intitulées Deux ans de guerre à Constantinople (Payot, 1917, réédition Le Cercle d’Ecrits Caucasiens, 2005) le correspondant de la Gazette de Cologne, Harry Stuermer, favorable aux Jeunes-Turcs à son arrivée dans la capitale au printemps 1915 cherche à montrer les raisons qui l’ont poussé à perdre toute illusion. En effet, au retour de Gallipoli à Constantinople, le spectacle des persécutions anti-arméniennes va tuer « son amour pour la Turquie », dénonçant aussi bien la morale et la politique jeunes-turques que la responsabilité allemande dans « ces mesures d’extirpation, d’une bestialité et d’un sang-froid raffinés » contre « un des éléments de progrès de l’Empire ottoman ».

2 – Tout commence avec ce qu’on a appelé ensuite «  le rétablissement de l’ordre dans la zone de guerre par des mesures militaires, rendues nécessaires par la connivence avec l’ennemi, la trahison et le concours armé de la popultation ». Or, les «  corps de volontaires arméniens » se battant contre les Turcs étaient essentiellement des sujets russes de Transcaucasie, et très peu d’Arméniens sujets ottomans. Pour autant, fallait-il répondre par des persécutions qui visaient des femmes et des enfants aussi bestiales qu’aucun exemple ne peut être trouvé dans l’histoire humaine ? Nul doute que les Jeunes-Turcs auront commis « un assassinat par centaines de mille ».

3 – Mais pour atteindre tous les foyers arméniens, le gouvernement de Talaat et d’Enver dut inventer et même commander des conspirations locales, qu’il allait proclamer par voie de presse. Or, leur milieu et les lieux qu’ils habitaient, leurs conditions sociales et leur mentalité ne permettaient pas aux Arméniens de prendre une part active à la politique. Embarqués dans les trains vers l’Est, les hommes seront séparés des femmes, ce système devant détruire leur force en brisant les liens familiaux. Et tandis que les « personnes transportées ailleurs » vidaient les lieux, le Comité Union et Progrès pratiquait la « « colonisation intérieure » du pays par des éléments purement turcs ».

4- Le jour même où, dans les rues de Constantinople, son épouse sera témoin des atrocités et de la complicité de leur pays, Harry Stuemer précipitera sa rupture avec l’Allemagne. Pourtant celle-ci était en capacité d’obliger Enver et Talaat à changer d’attitude, comme elle l’a montré par ailleurs, sur les affaires arméniennes. Mais lâcheté, haine et manque de conscience caractérisaient non seulement l’attitude officielle de l’Allemagne mais aussi celle des Allemands de « toutes nuances » vis-à-vis des Arméniens. Il arrivera même que des officiers allemands se montreront plus zélés que les fonctionnaires locaux.

5 – Par aileurs, l’Allemagne aura fait preuve de « sotte imprévoyance » en ignorant que « l’extirpation de la race arménienne » était le signe d’un chauvinisme turc qui tôt ou tard la dédaignerait une fois parvenu à la victoire. Alors qu’elle aurait dû favoriser les Arméniens, élément de progrès culturel, xénophiles, européens d’esprit, libres de tout fanatisme, elle a déçu leur espoir en les montant contre elle. La Turquie, vaste pays arriéré, avait intérêt à conserver ce peuple « si travailleur et d’une si grande utilité civilisatrice ». C’est dans ce sens, avoue Stuermer, qu’il faut comprendre sa démission de son journal. Il ajoute : « Personnellement, je dois donc du moins aux souffrances du pauvre peuple arménien meurtri et torturé ma délivrance morale et politique ».

5 juillet 2014

Médaillés et médailleurs ( bis repetita)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 6:35

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Pour nous prémunir contre toute velléité de la part de l’actuel gouvernement d’Arménie, via sa ministre de la diaspora, de nous remettre une médaille pour service rendu à la nation, nous avons cru bon de reposter le texte ci-dessous dans lequel nous évoquions notre répulsion à être décoré malgré tous nos efforts pour nous tenir à distance de cette comédie. Mais il en est qui aiment ça. Comme on le voit aujourd’hui où les meilleurs d’entre nous vont chercher leur breloque dans les mains d’un gouvernement qui n’a toujours pas logé les rescapés du séisme de 1988 et qui expédie son peuple hors de chez lui pour qu’il puisse survivre à sa dépression. On peut critiquer ce gouvernement, mais en même temps en accepter une récompense quelconque relève de la supercherie, de la lâcheté et de la collaboration. A ce titre, j’en connais plus d’un qui l’attendent leur médaille. Mais sont-ils encore humains ces Arméniens-là ?

 

***

L’homme est ainsi fait qu’il aime les médailles. En avoir sur la poitrine, c’est montrer qu’il en a dans le pantalon. Et plus elles tintinnabulent, plus ça le met en joie. Ce petit bruit de clochette annonce le médaillé émérite et lui ouvre un chemin de gloire dans la foule des anonymes. Car la médaille met l’homme plus haut que les autres hommes. La médaille est un signe distinctif, je veux dire un signe qui distingue le médaillé de ceux qui ne le sont pas.

Au temps des soviets, les breloques staliniennes faisaient merveille durant les cérémonies. Ça défilait sur les grandes places comme des sapins de Noël. Rien que pour ça, on avait  une veste qu’on ressortait aux anniversaires du peuple. Occasions cycliques et solennelles. Et les hommes décorés prenaient la figure de l’emploi, à savoir celle qu’exigeait d’eux l’idéologie dominante et distributrice.

C’est que toute idéologie sait bien à quel miel prendre les hommes. Celui de la vanité. Qu’il est doux son nom prononcé haut et fort dans une assemblée d’autres médaillés comme soi et par des médailleurs officiels. C’est comme  si vous étiez tout à coup béni des dieux. Et dès lors qu’on aura breloqué votre costume et baisé vos deux joues, vous n’aurez d’autre vie qu’une vie consacrée à vos médailleurs. Que vous le vouliez ou non, vous voici inféodés à la religion qui a fait de vous son apôtre.

L’Arménie d’aujourd’hui est fille de l’Arménie d’hier, à savoir l’Arménie soviétique. En tout, même en matière de médaille. Elle fait usage des décorations aussi bien dans son monde qu’au dehors, à savoir la diaspora. Le vingtième anniversaire de la République d’Arménie a été une belle occasion, cynique et solennelle, pour accrocher des médailles à nos sapins de Noel les plus en vue.  Les superlatifs, ce soir-là, ont fusé dans tous les coins. Les médaillés ont arboré des sourires emprunts de narcissisme béat.   Et on ne sait selon quel tour de passe-passe, la diaspora de France, par quelques-uns de ses représentants,  est devenue une chose arménienne, un prolongement de l’Arménie. Pour tout dire, une voix de l’Arménie actuelle, de l’Arménie républicaine, de l’Arménie prospère, etc.

Loin de moi l’idée de mettre en doute la valeur et les qualités de nos élus médaillés d’un soir. Loin de moi. Loin de moi. Les mérites sont reconnus autant qu’ils sont indéniables. Mais je n’aime pas qu’on mélange les catégories, que le politique s’insinue dans l’artistique, que l’art se soumette au pouvoir, que la pensée qui émancipe se laisse piéger par la pensée qui aliène.

Passe encore qu’un artiste soit valorisé par ses pairs. On sait alors que c’est l’exigence esthétique qui reconnaît l’excellence esthétique. Quoi de plus gratuit ? Quoi de plus gratifiant ? Mais quand le pouvoir se substitue à l’ensemble d’une profession pour élever un artiste au rang des meilleurs, selon quel critère le fait-il ? Quelle arrière-pensée sinon celle d’intégrer le bénéficiaire dans ses rangs ? En d’autres termes, l’artiste qui fait choix d’accepter sa médaille d’un pouvoir quelconque accepte en même temps la figure politique de ce pouvoir. Il en accepte les actes autant que les paroles. Sinon l’artiste qui a de la dignité n’entre pas dans ce jeu malsain et ne serre pas les mains sales du pouvoir. Puisque tout pouvoir politique a forcément les mains sales, et le pouvoir actuel en Arménie autant que tout autre.

En acceptant de se faire médailler par l’Arménie d’aujourd’hui, l’Arménie qui appauvrit, qui humilie, qui jette les opposants en prison, une Arménie arbitraire, corrompue et cynique, les artistes de la diaspora se sont fait tondre. Et s’ils avaient à dire des choses critiques, à lancer des cris d’alarme ce soir-là, ils se sont auto-censurés. Car il y a parfois un honneur à refuser les honneurs. A préférer la lucidité aux vanités de ce monde. A défendre l’Arménie réelle contre une Arménie imaginaire, l’Arménie des hommes contre une Arménie dite éternelle.

 

2 juillet 2014

Sur la route de l’exil (Souvenirs)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:21

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1 – Relatant la rafle des intellectuels du 11/24 avril 1915 et le transfert de certains vers Tchangheureu, Aram Andonian, grand témoin et archiviste de 1915,  selon le préfacier Raymond Kévorkian, montre comment les élites de la population arménienne furent neutralisées avant le déclenchement du génocide. Traduite par Hervé Georgelin, cette première version, restée inachevée, intitulée Sur la route de l’exil (MētisPresses, Genève, 2013) paraîtra dans le journal arménien de Paris Veradznount [Renaissance], du 31 juillet 1919 au 24 avril 1920. (Une seconde version parue de décembre 1946 à juin 1947 dans l’hebdomadaire Arevmoudk [Occident] de Paris, a été publiée également en 2013 aux Editions Cercle d’Ecrits caucasiens sous le titre Constantinople, 24 avril 1915 : l’arrestation et la déportation des intellectuels arméniens).

2 –Surprises dans leurs occupations ordinaires et trompées par la police, les victimes prendront d’abord leur arrestation à la légère en raison du caractère burlesque de certaines situations. Mais bientôt, alarmés par des signes et des rumeurs, elles sentiront de plus en plus l’hostilité du Gouvernement envers les Arméniens. Or, personne ne songeait encore à la foudre qui allait tomber sur leur tête. Les mouchards arméniens s’étaient mis au service des Jeunes-Turcs et les véhicules de pompiers rouges, récemment importés d’Europe, servaient au transport des inculpés vers la Prison centrale.

3 – Représentant toutes les classes sociales, professions et confessions religieuses de la nation arménienne, les personnes incarcérées comprenaient des figures connues comme Gomidas Vartabed, Qéléchian, le Dr Torkomian, Puzant Qétchérian. Confiants en la victoire des Alliés sur les Turcs, les prisonniers spéculent sur leur libération, tandis que l’auteur met leur incarcération sur le compte de leur naïveté. Dans la nuit du 12/25 avril, conduits sous bonne escorte jusqu’à l’embarcadère de Sérail-Brouneu, ils embarquent sur le vapeur N° 12 de la Compagnie, déplorant d’être revenus aux horreurs de l’époque hamidienne. « … Nous n’étions plus que des pantins avec lesquels la violence capricieuse jouerait à sa guise ».

4 – De fait, précise Aram Andonian : «  Nous n’étions pas inculpés mais d’ores et déjà condamnés ». Sur le vapeur, certains craignaient d’être précipités à la mer. De fait, dirigés vers la gare de Haïdar-Pacha, ils durent monter dans un train spécial, surveillés de près par des soldats en baïonnettes. Réfléchissant sur les causes de leur destruction, Aram Andonian estime que les Arméniens furent victimes de leur position géographique faisant obstacle à l’édification d’un expansionisme panturque, mais aussi de leur insouciance devant les singes avant-coureurs du désastre. A la gare Seundjian Keuy, les inculpés seront séparés en deux groupes, l’un destiné à être transféré à Aïache par charrette, l’autre devant continuer jusqu’à Ènguri puis vers Tchangheureu en charrette également.

5 – La route sera un supplice, les voyageurs devant eux-mêmes pourvoir à leur confort et acheter leur nourriture à des marchands aux « faciès habituels : turcs cruels, tous avec un regard absolument méchant, très méchant, semblable à un poignard ». Comme ils l’avaient été depuis Bolis par des employés des chemins de fer arméniens, ils furent aidés par des compatriotes du village de Kalédjiq qui devaient être massacrés quelques mois plus tard. Arrivés à destination, ils seront logés dans une caserne où ils devront apprendre à s’organiser dans l’attente d’une issue dont personne n’avait idée. Aram Andonian, par son témoignage met en lumière les comportements d’hommes exceptionnels confrontés aux cruautés d’une arrestation arbitraire dont certains n’allaient pas sortir vivants.

 

 

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