Ecrittératures

16 août 2014

Le livre de ma grand-mère

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 12:08

Le livre de ma grand-mere - Fethiye Cetin

1 – Véritable révélateur de l’histoire réelle et des identités cachées en Turquie, Le livre de ma grand-mère (en turc : Anneannem, 2004, en français aux Editions de l’aube, 2006) de Fethiye Çetin, constitue un document autobiographique et anthropologique tant sur les Arméniens convertis que sur les tabous de la société turque. Sa publication allait déclencher une vague de découvertes identiques, mettant en lumière les effets pervers et inattendus d’un génocide refoulé par un siècle de négationnisme. Boîte de Pandore donnant à voir la part étouffée de l’histoire officielle, il exprime, par ses rééditions et ses traductions, le réveil brutal des Turcs sur les événements de 1915, soumis au mensonge, à la falsification et à l’orgueil national.

2 – Fethiye Çetin a vingt-quatre ans quand sa grand-mère Seher lui apprend qu’elle s’appelle en vérité Heranus Gadarian, fille de Hovannes et Isquhi, arrachée à sa mère par un caporal des gendarmes de Cermik pendant la déportation. Ainsi, en découvrant par sa bouche que sa grand-mère avait encore ses parents et son frère et qu’ils vivaient à New-York, Fethiye mesure brutalement la fausseté des croyances dans lesquelles elle avait été entretenue. « La plupart des choses que je croyais vraies étaient en fait erronées », écrit-elle. Heranus sera alors partagée entre le désir de « se débarrasser du fardeau qu’elle avait dû porter seule » et la crainte de mettre sa petite fille en danger.

3 – Le père de Heranus travaillant en Amérique au moment de la déportation, arrive, grâce à des passeurs, à récupérer sa femme Isquhi. Son frère Horen, qui parvint à la retrouver, dut repartir sans elle. Mariée à Fikri, lequel finira par rejeter l’invitation de ses beaux-parents à les rejoindre en Amérique, Heranus, devenue veuve, y enverra son fils Mahmut. Mais celui-ci, à son retour, à la suite d’une dispute, refusera de donner leur adresse. Considérée comme muhtedi ( convertie) dans les registres officiels, Heranus réussit à faire les changements nécessaires pour éviter que ses enfants souffrent de discrimination, son origine ayant déjà empêché l’admission de son fils à l’école militaire.

4 – Heranus s’éteindra à un âge avancé sans avoir revu ses parents. Or, grâce à son amie Ayşe, Fethiye allait retrouver les traces des Gadarian dans la région de New York et pourra converser au téléphone avec sa nièce Virginia, tandis que le frère de Heranus, Horen, était à l’hopital où il devait mourir des suites d’une crise cardiaque. Plus tard, l’annonce du décès de Heranus parue dans le journal Agos, permettra à Fethiye de renouer avec ses cousins d’Amérique où elle se rendra. Juste avant sa mort, Heranus aura eu la satisfaction d’être torunthat, à savoir arrière-arrière-grand-mère, ce qui constituait une promesse de paradis.

5 – Dans l’autre livre de Fethiye Çetin, coécrit avec Ayşe Gül Altinay, Les Petits-Enfants (Actes Sud, 2011), l’un d’eux témoigne : « il y a, dans presque toutes les familles, une histoire liée aux événements de 1915 ». Comme si la catastrophe hier pour les Arméniens se perpétuait par une autre catastrophe aujourd’hui pour les Turcs, l’ironie de l’histoire retournant à l’envoyeur sa propre culture du mépris. Ces livres font la démonstration que la turcisation par le massacre n’avait pas prévu que la vie se jouait des idéologues et qu’elle se payait en infligeant à leurs enfants la honte d’avoir voulu l’anéantir.

© Denis Donikian

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Un commentaire »

  1. La destinée du peuple arménien a ceci de paradoxal, qu’elle est d’une part un anéantissement, et d’autre part un renouveau.
    A l’inverse, celui du peuple turc ressemble à un repas succulent dont le dessert est avarié, donnant une envie de vomir.
    Leur ignorance de ce qu’étaient les arméniens, par l’effacement des traces d’un crime, que très vite les rescapés ont qualifié de « tserhazbanoutiun », leur a donné un soufflet, quand les révélations ont dépassé le mur du silence.
    Et pourtant, la nation turque a largement bénéficié du butin arménien.
    Les biens économiques ont été spoliés au bénéfice d’une nouvelle classe bourgeoise.
    Le butin humain, femmes, filles, enlevées converties de force, ont apporté des gènes positifs et qui peut chiffrer le nombre de descendants de ces arméniennes ?
    Cela est bien dit dans la dernière phrase du premier paragraphe.

    Commentaire par antranik21a — 16 août 2014 @ 8:51 | Réponse


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