Ecrittératures

18 août 2014

La Turquie et le fantôme arménien (1)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 1:49

 

 Marchand:Perrier

1 – Sous-titré Sur les traces du génocide, le livre de Laure Marchand et de Guillaume Perrier (Actes Sud, Solin, 2013), respectivement correspondants en Turquie pour Le Figaro et pour le journal Le Monde, aborde toutes les problématiques d’un Etat turc malade de son négationnisme. S’interrogeant, dans la préface, sur l’existence d’une « coalition du silence », Taner Akçam l’explique aussi bien par la question des indemnisations que par le fait que « 1915 »  constitue « le secret collectif de la société turque », à savoir ce « trou noir » qui pourrait absorber d’un trait sa construction depuis 95 ans. En Turquie, « la difficulté d’aborder le problème arménien repose sur cette dialectique de l’être et du néant » (T.A .)

2 – De fait, «  la négation de 1915 alimente une double névrose, elle « empoisonne » le sang turc et le sang arménien » (Hrant Dink). Dès lors, son actualité mérite d’être combattue par une loi. C’est à Marseille, «  au cœur de ce bouillon identitaire » que s’élevèrent les premières revendications comme cette « loi Boyer », reformulée en « loi mémorielle » contrairement au travail de son initiateur, Me Krikorian. En Turquie, l’idéolologie anti-arménienne subira le défi des micro-histoires des converties, relatées dans les ouvrages de Fethiye Çetin et d’Ayşe Gül Altinay (op.cit.), propres à « déverrouiller un tabou grâce à d’inoffensives grands-mères ».

3 – Crypto-Arméniens fondus dans la turcité, survivants islamisés des massacres hamidiens et du génocide, certains se réapproprient leurs origines religieuses, même si l’hostilité envers le gavur (infidèle) « est encore tapie au sein de la population », à l’instar de ces Arméniens cachés du Dersim, officiellement musulmans alévis, modifiant leur identité par un tribunal et s’associant pour protéger leur culture. En 1937-1938, la répression brutale ordonnée par Mustafa Kemal Atatürk au Dersim, rebaptisé Tunceli, non seulement ressemblait d’une manière troublante aux massacres de 1915, mais permit l’expérimentation de méthodes nouvelles, comme l’usage probable des gaz chimiques et le lâchage des bombes. Pour autant, aujourd’hui, plus qu’ailleurs, «  les sangs sont mêlés ».

4 – Malgré les incidents qui ont jalonné la restauration de l’église Sainte-Croix d’Aghtamar, turcisée en « Akdamar » (« veine blanche ») , sa réouverture, le 29 mars 2007, fut pour la Turquie « la vitrine de sa politique arménienne », montrant ainsi ses bonnes intentions dans le rapprochement avec l’Arménie. Cependant, ce pas en avant sera perturbé par l’absence totale de référence aux Arméniens. De fait, le génocide « physique » des Arméniens s’est accompagné d’un « génocide culturel » par la destruction de centaines d’édifices religieux, la turcisation de la toponymie et même des noms latins d’animaux endémiques.

5 – La bataille du « Don Quichotte arménien », Sevan Nişanyan, contre l’administration turque pour avoir construit des maisons d’hôtes, à Şirince, sans permis, ferait partie, à ses yeux, d’une guerre plus vaste contre le « dernier régime fasciste« . Universitaire, Nişanyan se donne comme but dans ses livres, de « déconstruire l’idéologie raciste turque qui occulte l’histoire si riche de ce pays ». Sur Internet, il créera un outil interactif permettant de retrouver les toponymes arméniens, syriaques, ottomans, kurdes, arabes ou grecs. Mais les excès de cet « extrémiste de la libre pensée » vont l’isoler de l’intelligentsia turque autant que de la diaspora arménienne.

 

© Denis Donikian

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Un commentaire »

  1. Pour avoir lu ce livre (autant que celui de Taner Akçam) je salue les auteurs parce qu’ils ont posé les bonnes questions et cherché la vérité.
    Il ne fait pas de doute que l’approche du centenaire fait une ombre au pays qui se voudrait moderne et exemplaire, au moins dans le monde musulman.
    L’assassinat de Hrant Dink, à lui seul, marque une sorte de sceau, dans la tragédie vécue par le peuple arménien au début du XXième siècle.
    L’existence du mot « giavour » révèle la haine séculaire envers les autochtones dont les terres furent assaillies et volées.
    J’ai fait le tour sur le Net, de tout se qui était consacré aux récits historiques sur la Turquie.
    Certains remontent à 8000 ans, mais AUCUN ne fait mention du mot « arménien ».
    Comme il est dit dans cet article, les turcs sont malades de leur négationnisme ainsi que leur arrogance.
    Ils ont été bercés dans une idéologie où leur passé a été lavé de la tache de sang arménien.
    Mais ils constatent à présent que ce sang circule dans les veines de nombre d’entre eux.
    En nommant « Akdamar », un édifice séculaire Aghtamar révèle en tous cas, une intention machiavélique.

    Commentaire par antranik21a — 18 août 2014 @ 6:35 | Réponse


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