Ecrittératures

9 octobre 2014

Pourquoi ils ne reconnaîtront pas…

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 1:02

bufalobill

 Sitting Bull et Buffalo Bill

*

 

 

Chaque pays a une histoire. Une histoire étudiée et une histoire enseignée. Une histoire en recherche et une histoire officielle. En somme, l’histoire des historiens et l’histoire des citoyens. Et ne me dites pas que la seconde s’inspire de la première. Car l’histoire des historiens est une histoire qui a toute liberté pour fouiner où elle ne devrait pas. Même si les gardiens du temple des Archives les plus sombres veillent à leur étanchéité. En ce cas, l’historien doit déployer des ruses de sioux pour déterrer la chose vraie, la chose qui fâche, la chose qu’on ne voudrait pas voir figurer dans l’histoire qu’on offre aux citoyens. Car le risque serait que le côté sombre de l’histoire nationale contamine les esprits et entame l’estime que les citoyens doivent avoir d’eux-mêmes. La cohésion, le patriotisme, le sens du devoir sont à ce prix. Ils aident chaque citoyen à se forger un imaginaire stimulant qui l’aide à construire sa vie et celle de sa nation. Il n’y a pas, pour un peuple, de mythe collectif sans un amour mystique de soi. C’est pourquoi, les actes inhumains qui ont permis d’aboutir à un état de paix et de prospérité ne font pas partie de l’histoire telle qu’on l’enseigne aux enfants, ferments du futur et forces vives de la nation. Comme le dit si bien Denis Donikian dans un de ses aphorismes (in Dieu est Grand et je suis son prophète, à paraître) « La mémoire des peuples n’est qu’une glorification d’un moi collectif fondé sur le déni de ses trous noirs ».

Je ne sais pas comment font les Allemands pour vivre alors que pèse sur eux l’opprobre de toutes les nations. La meilleure technique est de dire, c’étaient eux. Eux, à savoir les nazis. Mais les nazis étaient allemands, me direz-vous, et le nazisme fut un produit de la culture allemande, pas vrai ? En tout cas, chaque Allemand doit composer avec cette folie cynique et sanguinaire qu’il a reçue en héritage. Et même si aujourd’hui les Allemands sont aussi considérés que leurs pères étaient haïs, la honte n’est probablement pas tout à fait évacuée. Qu’on imagine ce que peut ressentir un jeune Allemand quand lui tombe dessus la révélation d’Auschwitz. Mais l’Allemagne a choisi la juste voie, celle de l’éducation par la vérité. Car l’éduction par la vérité est un tel acte de courage moral qu’il constitue une valeur universelle en soi, propre à servir de leçon aux autres. C’est dire que l’Allemagne, en réparant ses torts, se répare elle-même.

Retenons toutefois que l’Allemagne est sortie vaincue de la Seconde Guerre mondiale. Et que les vainqueurs lui ont imposé l’écriture de son histoire pour éduquer les citoyens à la tolérance. Je n’ose pas imaginer ce qu’il serait advenu de cet enseignement de l’histoire allemande si les nazis étaient sortis vainqueurs. Dès lors si toute histoire officielle doit permettre l’estime de soi, cette histoire-là ne sera rien d’autre que la version de l’histoire écrite par les vainqueurs. On voit mal l’histoire des États-Unis faire la part belle aux victimes noires de l’esclavage, de la discrimination, de la pauvreté et des humiliations qui avaient cours hier et qui sévissent encore aujourd’hui. Que serait cette histoire si elle était écrite du point de vue des Amérindiens, victimes de la conquête agressive et sanguinaire de l’Ouest, des tromperies, des sauvageries et des traités bafoués ?

« Redonner leur place à ceux que l’histoire officielle choisit d’ignorer » (in Manière de voir, Le Monde diplomatique, N°137, octobre-novembre 2014), telle est l’entreprise à laquelle s’est attelé l’historien Howard Zinn, auteur de Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours (Agone, 2003 pour la traduction française). Il écrit : « On enseigne à tous les écoliers américains le massacre de Boston qui se déroula à la veille de la guerre d’Indépendance contre la couronne anglaise. Cinq Américains furent alors tués par des soldats britanniques, en 1770. Mais combien d’écoliers savent que six cents hommes, femmes et enfants de la tribu des Péquot, en Nouvelle-Angleterre, avaient été massacrés en 1637 ? Ou que des centaines de familles indiennes furent décimées en pleine guerre de Sécession, dans le Colorado, par des soldats américains ? »

Eureka ! se dit mon lecteur arménien qui vient de comprendre où je voulais en venir. Mais oui ! Mais c’est bien sûr ! qu’il se dit encore. Marc Nichanian, avec le sens de l’humour qui le caractérise, avait dit en substance que la Turquie serait vraiment ouverte à la démocratie le jour où l’on y enseignera Zabel Yessayan dans les écoles. Par exemple, le jour où les évènements d’Adana en 1909 seront enseignés du point de vue des victimes. En d’autres termes, que demandent les Arméniens à la Turquie ? De raconter l’histoire de la Turquie en intégrant le point de vue des Arméniens. De raconter la vraie histoire de Van en 1915. La vraie histoire du Musa Dagh. La vraie histoire de la déportation. La vraie histoire de Deir-ez-Zor…

Or, c’est justement là que le bât blesse. Intégrer dans l’histoire officielle turque le sort des minorités chrétiennes depuis 1895 jusqu’à nos jours reviendrait à révéler la partie sombre de la turcité, cette turcité dont chaque enfant turc se doit d’être fier. Et quelle estime de soi pourrait avoir un citoyen turc à la reconnaissance officielle des évènements de 1915 ? Les Turcs n’ont pas l’intention de se déliter le mental avec des horreurs reçues en héritage, même si elles sont inattaquables, même si aucun historien sérieux n’est en mesure de les « retourner ». A moins que les Turcs ne choisissent la voie des Allemands en transformant leur système éducatif fondé sur le mensonge en éducation de la vérité. Mais les Turcs n’ont pas eu de Nuremberg pour les y obliger.

Denis Donikian

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5 commentaires »

  1.  » Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges,
    respectables les meurtres et à donner l’apparence de la solidité,
    à ce qui n’est que du vent. »
    George Orwell

    Commentaire par Louise Kiffer — 9 octobre 2014 @ 2:53 | Réponse

  2. Donc, notre pari est perdu d’avance. A moins que.

    Commentaire par Dzovinar — 9 octobre 2014 @ 4:27 | Réponse

  3. Quel processus « miraculeux » pourrait amener un éveil dans la conscience collective turque ?
    Leur histoire officielle omet tout ce qui a été négatif dans l’avènement de la nation où chaque individu doit en être fier.
    On voit mal un traumatisme à grande échelle dans les générations actuelles qui n’ont pas su, jusque ces derniers temps, qu’un génocide a été commis.
    Qui connaissait l’existence des Arméniens sur leurs terres avant 1975 ?

    Commentaire par antranik21 — 9 octobre 2014 @ 7:45 | Réponse

  4. « Aux grands crimes les dieux réservent de grands châtiments. »
    Hérodote

    Nul besoin de relire l’Apocalypse de Jean pour s’en convaincre, notamment par les temps qui courent…

    Seuls les artistes – visionnaires – tentent de lever un coin du voile :

    « Pourquoi certaines choses du passé surgissent-elles avec une précision photographique ? » s’interroge Modiano dans Rue des boutiques obscures.

    Le passé n’est fait que de boutiques obscures, glissant dans la nuit définitive de l’oubli. Et contre cette nuit quoi ? Le témoignage. Le courage. A prix fort, bien souvent, pour ne pas dire toujours.

    Commentaire par George — 10 octobre 2014 @ 4:44 | Réponse

  5. Le courage serait d’aller en Arménie, d’y travailler, de parvenir à éradiquer la corruption qui y règne et qui freine son évolution – alors, peut-être, notre pays commencera-t-il à compter peu ou prou sur « l’échiquier du monde » et peut-être aurons-nous de meilleures armes pour obtenir la réalisation de notre vieux rêve…

    Commentaire par Dzovinar — 10 octobre 2014 @ 6:56 | Réponse


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