Ecrittératures

25 octobre 2014

« Le conte de la pensée dernière »

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:44
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Le conte Hilsenrath

1 – Plus qu’un roman historique sur le génocide de 1915, Le conte de la pensée dernière d’Edgar Hilsenrath est une mise en parole du monde arménien, avant sa mort sous les coups répétés de l’Empire ottoman. Au lieu de tirer une histoire de l’histoire, à l’instar d’un Franz Werfel, juif allemand comme lui, l’auteur conteur Hilsenrath choisit une structure narrative orientalisée, développant ses thèmes comme des poupées russes en mille et une scènes de la nuit arménienne. Ainsi, enchainant couleurs ethnographiques et cruautés fanatiques, il construit sa dramaturgie en tissant faits et fantaisie, chaque fois conspuant par l’ironie le cynisme du crime ou exprimant sa compassion avec l’humour cinglant de l’indigné.

2 – Le conteur dans la tête d’un Thovma Khatisian acculé à sa dernière pensée va lui parler de son Hayastan, «  Là où le Christ a été crucifié pour la deuxième fois », lui révélant les tribulations de son père Wartan, torturé pour qu’il s’accuse d’être membre d’une conspiration arménienne mondiale et d’avoir tiré sur l’archiduc François-Ferdinand et la duchesse à Sarajevo. Retour d’Amérique, Wartan sera happé par l’ère du soupçon anti-arménien qui emportera Anahit, mère de son Thovma, dans la fureur génocidaire. Oublié à son procès à Constantinople, puis devenu amnésique, il disparaîtra sans laisser de traces, après avoir vu naître le Hayastan, « libre et indépendant, attendu depuis des siècles ».

3 – Victimes d’un « point de vue » qui les rend coupables de vouloir conspirer contre les Turcs et responsables de tous les malheurs, les Arméniens, peuple de légende, tiennent leurs us et coutumes comme l’antidote à la haine d’un gouvernement qui ne connaît même pas la raison pour laquelle on s’en prend à eux. Quant aux Turcs, ils sont comme ces maladies graves dont on parle seulement quand elles menacent. A la peur du tébk (massacre) qui pèse sur les Arméniens, s’ajoute celle du Kurde, champion de « l’impôt nuptial». Ainsi, « Tout est dans l’ordre, et l’homme doit se soumettre ».

4 – Les libertés narratives que prend Hilsenrath lui permettent de dire la vie comme elle est et surtout comme elle souffre. Histoire de sang, Le conte de la pensée dernière est également une histoire de sexe, organe de vie devenu instrument de mort et de perversions. Dans un contexte de chaos génocidaire, l’imaginaire du mal s’essaie à tous les possibles. Les Arméniens craignent pour leur queue le couteau à lame courbe et leurs femmes pour leur fente les « queues circoncises des vrais croyants ». Le mudir invente même pour Wartan la torture de l’anus bouché au ciment pour faire de lui un criminel idéal à l’image de ses obsessions.

5 – Combinant réalisme et merveilleux, histoire et légende, grotesque et pathétique, Le conte de la pensée dernière est sans nul doute le livre d’initiation à l’âme arménienne le plus poétique et le mieux documenté qui soit. Sa richesse ethnographique, la finesse de ses observations, la puissante leçon de sagesse qui s’en dégage en font un miroir pour la vie, plein de rires et de fureurs. L’humour s’exerce toujours à bon escient contre la bêtise des brutes tandis que la tendresse baigne la naïveté des innocents. Dans ce livre juste et vivant, où la mort triomphe à coup d’injustice, les monstres gagnent en territoire ce qu’ils perdent en humanité.

© Denis Donikian

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