Ecrittératures

28 octobre 2014

« Un certain mois d’avril à Adana »

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:55

Arsand

 

1 – Dans l’œuvre de Daniel Arsand, son roman Un certain mois d’avril à Adana (Flammarion, 2011) occupe une place d’autant plus singulière qu’il s’inspire de la part arménienne de ses origines et du livre de Zabel Essayan, Dans les Ruines, (Phébus, 2011) relatif aux massacres de Cilicie de 1909. De fait, vient un moment où l’écrivain, aspiré par la puissance de ses racines, éprouve la nécessité de rendre compte du milieu humain dont il tire, d’une manière ou d’une autre, la substance de ses livres. La mixité du couple parental, son travail d’éditeur dans le domaine étranger éloigneront Daniel Arsand des poncifs à prétention romanesque, empreints de pathos communautariste, au bénéfice d’un témoignage humaniste de portée universelle.

2 – Tout commence à Adana le 5 avril 1909, avec l’agonie de l’Empire ottoman. Mais si l’ère des carnages semble terminée, comme le croit le poète Diran Mélikian, les doutes subsistent et les antagonismes entre Turcs et Arméniens montent en puissance. Le meurtre de son violeur Isfandiar par Hovhannès va mettre le feu aux poudres. Des barricades se dressent, les quartiers arméniens brûlent. Toute la Cilicie est en flammes. Ennemis d’hier, Vahan et Yessayi en arrivent à se réconcilier dans le combat tandis que les résistants meurent un à un. Vahan parvient à fuir. Plus tard, en Amérique, il apprend la mort de Gladys Heather, la femme qu’il aimait, alors qu’il n’a plus goût à la vie.

3 – Un certain mois d’avril à Adana serait à ranger dans la catégorie des romans historiques si la part de l’histoire n’était réduite à la portion congrue. Pour rester romancier dans le sens plein du terme, Daniel Arsand a utilisé le substrat documentaire seulement pour qu’il serve de décor spatial et temporel au déchainement des psychologies par la douleur, la peur ou la révolte. En submergeant le réalisme de l’horreur, la langue lui permet de poétiser l’esprit de résistance et de transformer les combattants en figures d’épopée.

4 – Attachés aux splendeurs de la vie, à l’exemple de Hourig Mélikian brodant un châle qu’elle voudrait « plus beau que le monde connu », les Arméniens sont acculés au devoir de haine pour être, comme le proclame Yessayi. Alors Dieu lui-même « fera [des femmes] des héroïnes, elles seront femmes absolument, plus effrayantes dans leur rage et leur cruauté que leurs hommes ». Involontairement, Daniel Arsand rejoint les propos de Yéghishê, historien du 5e siècle, sur les femmes arméniennes : «  Elles oublièrent leur faiblesse féminine, et elles devinrent comme des hommes, fortifiées pour le combat spirituel » (Histoire de Vartan et de la guerre des Arméniens, Collection Victor Langlois).

5 – Pour autant, Un certain mois d’avril à Adana est moins un roman à charge antiturc qu’une satire de la bêtise. Pour humaniser son livre, l’auteur a pris soin de brouiller le manichéisme maniaque des pseudo-romanciers du génocide. Son frère Vartkès pendu, Vahan enfant sera sauvé des nationalistes par une Turque, à l’image d’Adalet, « messagère de l’amour, [qui] haïssait la violence ». L’officier de gendarmerie de Nadjarli, Toplama Oghlou, sauvera cent trente-cinq saisonniers en les cachant chez lui. De la même façon, fidèle à la parole donnée, Üzgür bey cherchera à protéger les Mélikian. Ainsi, trop peu nombreux pour juguler le mauvais sort qui accable les victimes, ces quelques justes permettent d’éviter les stéréotypes obligés du roman militant.

© Denis Donikian

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