Ecrittératures

1 novembre 2014

Sort et dilemme des rescapées arméniennes

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:33
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orphelin

 

Femmes et enfants recueillis dans le Hauran et à Der’a par le groupe de recherche de Lévon Yotnéghpérian, dont on ne dira jamais assez le travail accompli.

Damas 1919. Collection Bibliothèque Nubar (in Histoire du christianisme magazine N°65)

*

1 – Le dossier de la revue Histoire du christianisme magazine (N° 65, mars-avril 2013), réalisé par Vahé Tachjian et consacré aux rescapées du génocide arménien, comprend un chapitre sur les femmes « qui ont porté l’enfant du bourreau ». Au lendemain du génocide, les responsables arméniens souhaitaient éradiquer des mentalités tout ce qui rappelait les Turcs, à commencer par la langue que continuaient à parler leurs victimes. Mais comment faire avec les enfants issus de viols ou de mariages forcés ? Ce désir de purification devait conduire à l’ostracisation des Arméniennes, poussées parfois à s’exclure elles-mêmes de leur propre communauté.

2 – Dans un mémoire présenté à Boghos Nubar, Zabel Yessayan montre que certaines Arméniennes, achetées ou délivrées des mains des gendarmes par des musulmans pacifiques, souhaitaient rester auprès d’eux par gratitude, craignant qu’un retour parmi leurs concitoyens ne les obligeât à subir le déshonneur d’une faute commise sous la contrainte. D’autres feront comprendre à Yervant Odian qu’elles avaient préféré la prostitution à la déportation vers Der Zor, sachant que la honte les empêcherait de rentrer chez elles, une fois la paix revenue. Les prostituées arméniennes furent nombreuses, une centaine à Mossoul en 1919, mais beaucoup plus à Damas, Bagdad et surtout Alep.

3 – C’est précisément à Alep, en 1919, que les Arméniennes issues des communautés locales ou déportées créèrent un refuge pour ces femmes en détresse. Un autre sera créé à Damas la même année ; tous deux seront financés par l’UGAB. Libérées de leurs familles musulmanes, les jeunes femmes y apprenaient un métier, cherchaient un époux ou un membre de leur famille. Certaines femmes intégrèrent les refuges après avoir été récupérées par les groupes de recherche à travers toute la Mésopotamie. D’autres, ne supportant pas leur nouvel environnement retournèrent chez leurs protecteurs musulmans.

4 – De fait, ces femmes étaient accablées par le sort : victimes de leurs bourreaux auxquels elles s’étaient prostituées par nécessité, victimes de leur communauté d’origine qui voyait en elles l’image de leur humiliation, victimes enfin de leur sentiment de culpabilité qu’elles nourrissaient sans pouvoir échapper au dilemme qui les déchirait. Contrairement à Zabel Yessayan et Yervant Odian, beaucoup d’Arméniens pensaient que s’occuper d’elles était d’autant plus inutile que le mariage forcé ou la prostitution par contrainte leur avait ôté toute identité nationale.

5 – Quant aux enfants nés d’un viol ou d’un mariage sans consentement, ils symbolisaient, aux yeux des survivants, les horreurs de la déportation et la haine que la douleur encore vivace du génocide entretenait en eux. La missionnaire Karen Jeppe elle-même pratiquait pareil ostracisme à l’égard de ces enfants musulmans, sauf si le père les abandonnait de plein gré. Les considérant comme des métèques bons à rien, elle préférait les renvoyer pour s’occuper uniquement des enfants arméniens en détresse. De fait, le rejet catégorique de ces enfants, fruits de la violence sexuelle, reposait sur un concept racial ne permettant pas l’intégration d’un être dont le géniteur était musulman et qui, en l’occurrence, dans l’imaginaire collectif arménien forgé par le génocide, incarnait le bourreau turc.

 

© Denis Donikian

 

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Un commentaire »

  1. En effet, on ne pourra jamais connaitre, mesurer les souffrances de tout ce qui ont vécu ces êtres frappés par un sort cruel.
    Comment ne pas admettre qu’un désespoir extrême ne pousse pas une victime à se livrer à tout ce que sa conscience répugne.
    Sauvegarder sa vie au prix de son honneur ne se fait que dans le cas où la mort devient inacceptable.
    Elles méritent d’être comprises et pardonnées.

    Commentaire par antranik21 — 1 novembre 2014 @ 9:03 | Réponse


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