Ecrittératures

7 décembre 2014

L’amputation

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:31

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Jérôme Bosch

*

Les Arméniens d’aujourd’hui mènent une vie paradoxale où l’amputation le dispute à l’empoisonnement.

En effet, il n’y a pas plus amputé qu’un Arménien. Comme le manchot a mal au bras qui lui manque, l’Arménien a mal à la terre qu’on lui a arrachée. C’est ce manque qu’il brandit dans les manifestations arméniennes, et même dans celles qui n’ont rien à voir avec les Arméniens. D’ailleurs, il faut estimer un Arménien à l’aune du vide, non du plein, en comptant les trous qui perforent son âme et qui le poussent au devoir de les remplir. A vrai dire, ce qui fait son génie, c’est sa boulimie à  combler les absences qui travaillent son être. Les non-Arméniens n’ont pas cette chance, ils n’ont rien à combler, rien à chercher. Dieu leur est acquis et l’humanité les honore. Mais l’Arménien doit tout conquérir à commencer par son humanité même. S’il doit tout arracher, c’est pour pouvoir se maintenir en vie. Ce qui explique ses performances les plus étonnantes. Le peuple arménien est le peuple qui concentre le plus de génies par nombre d’habitants.  Une mère arménienne qui a trempé dans les affres du génocide développe une sagesse qui se vérifie au quotidien à chaque seconde.  Car à chaque seconde, elle lutte pour mettre de la vie à la place de la mort qui a pris les siens et qui voudrait tellement la tenir dans ses griffes elle aussi. Cela dit, il convient de préciser que le génie du peuple arménien est affaire d’individualité. Sitôt qu’ils se mettent ensemble, les Arméniens s’annulent mutuellement.

Mais alors pourquoi seraient-ils des êtres empoisonnés ? me demanderez-vous. De fait, le couteau de haine qui s’est planté dans le corps d’un Arménien en 1915 ne s’est pas contenté de tuer sa victime, il aura aussi contaminé de la manière que vous voudrez les « enfants » de cette victime, comme si le bourreau avait fait d’une pierre deux ou trois coups, sinon davantage. C’est que le crime du bourreau et le cri de la victime, au moment précis de leur conjonction auraient créé dans la chair de l’un mais aussi de l’autre une mémoire qui serait allée s’imprimer par des voies on ne peut plus obscures dans les gênes de leurs descendants. Aujourd’hui, il n’y a pas plus haïssable pour un Arménien qu’un Turc, et pas plus haïssable pour un Turc qu’un Arménien. Reste à savoir, après ça, qui est le plus à plaindre et comment sortir de ce jeu de miroir qui répète la passé, tandis que la Création se perpétue en créativité, les fleurs en leur floralité, les oiseaux en oisiveté et que les baleines balancent  leur chant d’amour en haute mer.

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10 commentaires »

  1. Je ne pense pas que le plus à plaindre soit l’armenien.
    Pourquoi?
    Simplement parce que je me sens bien dans ma peau malgré que je sois un descendant du génocide.
    Que j’ai la conscience tranquille et que ma vie continue à avoir un sens vers une réalité positive.
    Que j’aime la vie pour ce qu’elle m’a donné, ce qu’elle me donne et ce qu’elle voudra bien encore me réserver.
    Je ne crois pas qu’en étant turc et conscient du passé je puisse être aussi serein que je le suis aujourdhui.
    Un arménien doit pouvoir atteindre avec intelligence et bon sens la Zénitude.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 7 décembre 2014 @ 5:22 | Réponse

    • Bien sûr, cher Alain. Mais ta frénésie de création, n’est-ce pas un désir de vouloir exister ? Et vouloir exister, n’est-ce pas vouloir tuer la mort ? Ce que je dis n’est pas applicable à tous les Arméniens, bien sûr. Mais je me demande si leur inconscient ne repose pas sur le même fonds qui nous vient de notre histoire. Sinon, essaie de dire : nos ancêtres les Gaulois, Je parie que ça va te rendre heureux.

      Commentaire par denisdonikian — 7 décembre 2014 @ 5:42 | Réponse

  2. Je crois que l’expression « nos ancêtres les gaulois », reste du domaine de ma scolarité, Vercingetorix, par Toutatis, reste le héros des copains du primaire.
    Il n’a jamais réellement fait partie de mes ancêtres d’origine. Sans compter que bien peu de francais peuvent se revendiquer des gaulois. Donc comme tu dis , se dire: mes ancêtres les gaulois
    Ça reste fun.
    Et si effectivement ma frénésie de créer me permet d’exister, et de tuer la mort comme tu le dis si bien, m’évite peut être aussi de ne pas me focaliser sur le passé de mes ancêtres, même si j’en suis très conscient.
    C’est la raison pour laquelle je reste serein.
    Tout est une question de temps. Et vouloir que tout arrive plus vite ça vous bouffe la vie. Je préfère être celui qui la bouffe.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 7 décembre 2014 @ 6:15 | Réponse

  3. Nous étions une histoire et ne pouvions rien dire
    Et ceux dont la parole est bruit et fureur atone
    Parlèrent à notre place à en étouffer
    Nos silences habités

    Nous étions une histoire et ne savions que dire
    Alors des avocats prirent notre parole
    Leurs robes de corbeaux habillèrent de sang nos mots
    Et spéculant sur notre douleur ils firent fructifier l’héritage des bourreaux

    Nous sommes une histoire et ne voulons plus parler
    Mais ceux qui de paroles font leur or
    Voilent nos calmes aurores d’aubes sombres
    Pour mieux se repaître de nos ombres

    Nous étions une histoire et n’avions rien à dire
    Car hier comme aujourd’hui
    Nous enseignons la vie

    Commentaire par Rui — 7 décembre 2014 @ 8:16 | Réponse

    • Merci Rui. C’était « Vie » de Péléchian. Le voilà le génie arménien. On le met à mort et il magnifie la vie…

      Commentaire par denisdonikian — 9 décembre 2014 @ 3:01 | Réponse

  4. « Rien n’est précaire comme vivre
    Rien comme être n’est passager

    C’est un peu fondre comme le givre

    Et pour le vent être léger

    J’arrive où je suis étranger »

    Louis Aragon

    Commentaire par Louise KIFFER — 8 décembre 2014 @ 2:45 | Réponse

  5. Très beau texte Denis !
    La haine est plus facile à ressentir que l’amour. Mais dans notre cas, je ne me sens pas victime mais témoin.
    Une phrase m’a frappé par sa vérité : « Le peuple arménien est le peuple qui concentre le plus de génies par nombre d’habitants ».
    Elle est peut-être la clé du problème car les turcs n’ont pas supporté la présence de ces hommes capables de construire, cultiver, tirer profit de l’espace et des ressources d’une terre riche.
    Ils n’ont pas toléré de cohabiter avec un peuple avancé dans ses idées et ses structures.
    Ils NE POUVAIENT admettre que les arméniens puissent profiter de leurs capacités et garder un statut honorable.
    Ainsi, ils se sont amputés de cette ethnie florissante par jalousie, par orgueil, par haine.
    La seule amputation subie par leurs victimes a été celle de la terre mais les racines arrachées n’ont pas suffi.
    Les survivants se sont disséminés sur d’autres terres, sur toute la terre et y ont porté leur génie.
    Un génie fluctuant selon les lieux et les personnes, variant selon leur conviction.
    Mais ce que le turc a amputé de chez lui, il peut le voir, en grimaçant, partout où sont les honnis de leur espace.
    Au bilan de tout ceci, l’amputation ne se trouve pas là où on voudrait qu’elle se manifeste.

    Commentaire par antranik21a — 9 décembre 2014 @ 11:19 | Réponse

    • Peut-être … Peut-être… Mais la Turquie n’éprouve aucun manque et sa prospérité le prouve.
      Par ailleurs, génie, oui. Mais n’exagérons pas. Le génie arménien n’a aucun effet sur l’état social de l’Arménie. Quand je parlais de génie, je pensais aussi à nos mères. Elles sont le génie de nos maisons. Et leur sagesse vient d’une profonde douleur, une douleur qu’aucun peuple n’a pareillement éprouvée, à part les juifs, les Khmers et les Tutsi.

      Commentaire par denisdonikian — 9 décembre 2014 @ 3:06 | Réponse

      • Denis, cette douleur a été éprouvée par des milliers de peuples, que l’Histoire n’a pas tous retenus. Nous avons pour nous le malheur à la fois d’en avoir subi une forme particulièrement violente, et à une époque où la documentation rigoureuse des évènements commençait. D’ailleurs, ce n’est pas le seul évènement du genre que nos ancêtres ont vécu. Les saignées de Tamerlan ont été extrêmement violentes, et si elles n’ont pu totalement déraciner les Arméniens, elles ont sonné le glas des populations chrétiennes d’Irak (et considérablement réduit les populations musulmanes aussi).
        Ceci étant, oui, l’appartenance à une société touchée pendant l’ère de l’information omnisciente amène une empreinte particulière. On oubliait beaucoup plus facilement avant.

        Commentaire par Jean — 22 décembre 2014 @ 7:43

  6. « Reste à savoir, après ça, qui est le plus à plaindre  » Celui qui est le plus à plaindre est celui qui hait.

    Commentaire par chapeau — 24 mars 2015 @ 4:43 | Réponse


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