Ecrittératures

1 février 2015

La Beauté (bis)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:29

Je me ressers ce texte, pour me redonner le moral. Et peut-être à ceux qui ne l’auraient pas lu. Canard mandarin - oiseaux.net

Le canard mandarin

*

Non ! Qu’on ne m’oblige pas à dire que la femme est l’incarnation de la beauté. Ou l’homme. Ou même les deux en un… Ce sont des beautés qui s’enlaidissent avec le temps, tellement que ça m’est insupportable. Rien de plus pathétique qu’une madone qui a pris de l’âge,  un athlète qui a pris du poids. A la longue, la peau se plisse, les seins se lassent, les graisses déforment les lignes… Car le temps, c’est brutal. La beauté donc… Je vais vous dire ce que c’est. Et ce que je vais vous dire va vous étonner. D’ailleurs, vous n’êtes pas obligé de me croire. Mais attention, là aussi, ça va être du brut de brutal. Et pour ceux qui voudront bien me suivre, je vais les conduire au-delà des limites ordinaires de leurs pensées. Pour cela, nous partirons du canard. Pour dire que  le canard mandarin est au canard laqué ce que Dieu est au genre humain. Pour l’homme, est beau ce qui se consomme. Ça répond aux instincts. Mais Dieu ne mange pas. Dieu est au-dessus de toute nécessité, tandis que cette même nécessité constitue pour l’homme sa propre cage. Le corps de l’homme lui est nécessaire. Sa voix aussi, pour communiquer. Ses doigts également, pour se nourrir, se vêtir, s’abriter. Et pour tant d’autres choses encore. Le canard mandarin devenu canard laqué montre alors qu’il a un corps, des ailes et des pattes palmées. Comme tous les autres canards de la création. C’est là son nécessaire pour vivre. Mais alors à quoi lui servent tant de couleurs et si bien agencées ? Dieu seul le sait. Car ces couleurs sont le pur produit du doigt divin. Quelque chose qui a été rajouté à la nécessité. Quelque chose en plus. Tant d’autres canards, tant d’oiseaux, tant de fleurs, tant d’animaux, ainsi touchés par le doigt de Dieu, ont quelque chose en plus. (Ici, je formulerais deux remarques. La première est que  je dis Dieu, là où d’autres parleraient de Nature, d’évolution… Mais la suite va nous montrer que ces causes ont des limites. Ensuite, je concède que le plumage du Paradisier superbe mâle (Lophorina superba) est beau par nécessité. La nécessité de séduire la femelle. Mais même avec des couleurs moins somptueuses, il aurait trouvé le moyen de la sauter, histoire de perpétuer l’espèce.) Le canard mandarin mâle est un tableau de plumes en trois dimensions. Il y a du cloisonné comme chez Gauguin, mais aussi des dégradés dignes de Turner. Les noirs se muent en rouge, les orangés sont infusés d’argent ou se noient paresseusement dans une nappe blanche qui semble naître d’un bec couleur carmin. Le jabot violacé… Des masses de beige et d’orange qu’on ne sait plus où sont les ailes… Si la femelle a moins de charme, elle est d’une élégance sobre, n’ayant que faire de s’attifer pour pondre et pour couver. La voix chez l’homme lui sert à s’exprimer et à communiquer. Mais pas seulement. Quand Dzovinar M. demande une miche à sa boulangère, elle est dans la nécessité. Mais quand elle chante la berceuse extraite de l’Oratorio de Khatchatur Avétissian,   elle est dans la beauté. Le pianiste se gratte l’oreille droite avec le petit doigt de sa main droite…  Mais quand ses doigts jouent la sonate au Clair de lune… Ainsi, la beauté vient quand le corps transcende la nécessité. La beauté est au-delà du nécessaire. Et quand nous en aurons terminé avec la nécessité de manger du canard laqué, nous nous transformerons en canard mandarin. Au-delà du monde, où la nécessité n’existe plus, les formes seront plus que les formes,  nos sens seront plus que nos sens, la vie sera plus que la vie. Et moi je serai plus moi-même que moi.

Denis Donikian

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3 commentaires »

  1. Je ne me souvenais plus de ce texte mais de l’image du canard mandarin, oui.
    C’est avec plaisir que j’ai lu ce texte qui m’inspire.
    Et pour naviguer dans un monde au delà de toute nécessité, j’avoue que de jongler avec cette palette de couleurs dont est pourvu cet exceptionnel palmipède , me semble tout à fait exaltant.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 1 février 2015 @ 9:56 | Réponse

  2. La beauté est à la fois intemporelle et fugitive.
    Ce que je vais trouver beau ne plaira peut-être pas à d’autres car le regard qu’on porte à la beauté n’est pas forcément liée à l’esthétique.
    Et le caractère divin dans la beauté n’est pas une certitude car la nature fait quelquefois des erreurs sublimes.
    Mais je suis tout à fait d’accord, Denis, que la nécessité ternit souvent la beauté.

    Commentaire par antranik21a — 1 février 2015 @ 11:15 | Réponse

  3. Tu m’affliges quand tu dis « dieu » au lieu de « nature », « providence », car c’est à elle seule que nous devons toute l’organisation du monde : la nature, c’est à dire le hasard. Evidemment, c’est difficile à admettre car nous devenons seuls responsables de ce que nous sommes. Mais c’est en cela que réside la grande, l’étonnante, l’unique beauté de l’univers ! En même temps, c’est de cette liberté dont jouit l’être humain que naissent les pires erreurs, les crimes les plus horribles, car rien ne peut les empêcher – sinon l’homme lui-même…

    Commentaire par Dzovinar — 1 février 2015 @ 4:21 | Réponse


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