Ecrittératures

26 mars 2015

Parce qu’ils sont arméniens

pinar-selek

 

 

1 – Paru chez Liana Levi en février 2015, l’essai de Pinar Selek, sociologue, militante féministe et pacifiste, retrace son itinéraire intellectuel de jeune femme turque ayant « grandi dans un milieu exempt de la maladie nationaliste » et qui sera confrontée «  à la question de l’extermination des Arméniens ». Le centenaire des évènements de 1915 fournira à l’auteure l’occasion de faire acte de responsabilité en témoignant des «  désastreuses séquelles présentes sur une terre mutilée par le génocide ». Impuissante à réparer l’injustice passée, la féministe antimilitariste n’en espère pas moins ouvrir un «  processus de réflexion et de repositionnement » déjà vécu à travers sa propre histoire.

 

2 – En avril 2003, le dénigrement des Arméniens comme terroristes et l’apprentissage du génocide comme imposture font l’objet de directives émanant du ministère de l’Éducation nationale. L’arrestation de son père durant le coup d’État du 12 septembre 1980 va conduire la jeune fille à se retourner contre les slogans nationalistes imposés par l’école et à se rapprocher de ses camarades arméniennes, silencieuses, insultées et en permanence ostracisées. C’est dans la bouche de Madame Talin, Stambouliote depuis trois générations, qu’elle entend pour la première fois l’expression péjorative de « rebuts de l’épée » pour désigner les Arméniens rescapés du génocide.

 

3 – Soulagée de n’avoir « à rougir d’aucun héritage honteux », Pinar Selek dut apprendre de sa mère que « le mensonge portait le visage de la vérité » et de son père que « cette hideuse vérité rongeait tout le pays ». Dès lors, « être arménien en Turquie, c’était déambuler sans révolte sur des avenues baptisées des noms des gouvernants responsables du génocide ». Emprisonnée en 1998, torturée comme ses compagnes d’infortune, l’auteure reçoit des lettres d’un inconnu, Nişan Amca, vieil Arménien sacristain d’église qui nouera avec elle une amitié entachée par la crainte qu’il soit soupçonné de l’influencer.

 

4 – Une conférence à Antakya sera pour elle l’occasion d’une révélation : « en Turquie, même les mouvements de gauche s’étaient habitués au déni du génocide », la lutte révolutionnaire étant peu concernée par le sort des Kurdes, jamais par celui des Arméniens. Abordée par Hrant Dink, Pinar Selek puisera en lui le goût de l’action à l’instar de son journal Agos, qui réveillera « le milieu militant en Turquie » et deviendra un espace de rencontre pour humanistes, tout en prônant une approche du « vivre ensemble » qui finit par déranger. Avec l’assassinat de Dink, « pour la première fois dans l’histoire turque, les gens se rassemblaient pour un Arménien ».

 

5 – Ses liens avec Karin Karakaşli, journaliste et écrivain, lui permettront de faire son deuil et de porter le monde dans l’amitié de trois personnes. Au printemps 2009, Pinar Selek s’exile en Europe. «  Nous ne sommes pas partis. On nous a chassés. Nous avons laissé la Turquie derrière nous. Mais quelle Turquie ? » Or, après l’assassinat de Hrant Dink, le champ des protestations va atteindre sa maturité avec le lancement des actions collectives et va permettre d’élargir l’éventail des influences. Pinar Selek prend alors pour devise la phrase de Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».

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2 commentaires »

  1. Je l’ai lu!!
    Un ouvrage qu’il faut lire.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 26 mars 2015 @ 5:14 | Réponse

  2. Je l’ai lu aussi et un passage entre autres, m’a interpellé, page 29 :
    « Qui redoute le plus de partager l’existence de ces rescapés de l’épée ? Le maître de l’épée bien sûr. C’est un châtiment terrible que d’obliger un assassin de vivre avec les descendants de ceux qu’il a décapités, de croiser sans cesse leurs regards… »
    Et plus loin « L’épée est toujours là. Elle ne fait que changer de mains. Les mains qui s’en emparent se renouvellent sans cesse. Comme les serments de fidélité, les allégeances que l’on prête…
    Personne évidemment n’ose la dégainer. Il est désormais exclu de passer les Arméniens au fil de l’épée.
    Mais il y a mille manières de tuer ».

    La société turque découvre depuis peu, relativement, un pan de sa sombre histoire, mais ses dirigeants se cramponnent à sa version officielle.
    Jamais, ils ne reconnaitront un crime innommable, car pour eux, ce serait un déshonneur trop lourd à porter.

    A quoi servirait alors leur devise « ne mutlu turkum diyéné » traduire par « quel honneur d’être turc ».

    Commentaire par antranik21a — 1 avril 2015 @ 9:42 | Réponse


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