Ecrittératures

11 avril 2015

UN CERCLE D’HISTOIRES (6)

Filed under: UN CERCLE D'HISTOIRES — denisdonikian @ 5:40

O6:2

6
du temps répand sa corruption sur toutes choses. La cause de tout ÇA, c’est la machine à traire et à servir les hommes. Je m’en suis rendu compte le jour où mon rasoir est tombé en panne. Ce n’était pas très grave, vite remplacé par un autre avec lame. Mais, le lendemain matin, ce fut le tour de ma voiture. Elle fumait et je fulminais contre elle. Comment me rendre chez mon dentiste ? Je lui téléphonai pour me décommander. « De toute manière, je n’aurais pas pu vous prendre. Ma roulette m’a lâché avec mon deuxième client, me dit-il. Mais je pense que… » Et là, un blanc brisa net notre conversation. Impossible de recevoir la suite, le téléphone ne voulait rien entendre. Que faire ? Je restais comme un crétin des îles, aussi prisonnier de ma cabine téléphonique qu’un poisson dans son aquarium. J’avais gardé le combiné collé à mon oreille dans l’espoir que des paroles en jailliraient. « Je te sers et tu m’es asservi. Je te sers et tu m’es asservi. Te serre… et tue… » J’avais bien lu ce genre de litanie mille fois, mais ce jour-là, c’était une vérité qui venait de me révéler l’ordinaire de mon existence. Je tournais en rond dans ma cabine dressée au beau milieu d’un parking. Autour de moi, voitures, vitrines, feux tricolores, ventilations, motos, téléphones mobiles, ordinateurs, appareils de photos, avions… D’un vert cynique, un diablotin perché au centre d’un anneau d’or m’adressait un sourire sec de bienvenue aux enfers. En effet, j’étais entré dans un labyrinthe de tubulures, de griffes, de fils électriques à n’en plus finir. J’eus l’orteil écrasé par une soupape, je coulai dans une bielle, j’étais compressé par le climatiseur, puis vidangé, culbuté, culassé, passé en chambre de combustion… J’avais des sueurs d’huile. Des morceaux de viande traînaient sur des religions de ferrailles. Toute la chair du monde s’embarbelait sur les machines, les perforeuses, les encrasseuses, les râpeuses, les encastreuses, les charognardes… et en ressortait en lambeaux. Et la cause de tout ÇA, j’en suis persuadé,

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Précision :
Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, la fin de chaque texte est le début de celui qui suit. De sorte qu’il s’agit d’un livre non linéaire, mais circulaire. Le texte numéroté 1 ( par convention), est en fait dans la continuité de celui qui sera le (faux ) dernier, à savoir le 16. C’est pourquoi le titre est Un cercle d’histoires. Dans ce cas précis, les sculptures ont été faites avant, selon l’impulsion du moment. En les rangeant sur la très longue table de mon atelier, en forme de cercle, j’ai pensé que je pouvais écrire une et des histoires à partir des sculptures. Donc, dans un cessons temps,  le texte a été déterminé par les sculptures. Mais le travail achevé, il s’est avéré que l’écrit et les formes se complétaient. L’écrit déchiffrant l’énigme des formes sans pour autant les épuiser. Cette interaction permet de dire des choses et d’aller vers des inconnus.
(Je tiens à préciser que tout cela n’a rien à voir avec les Arméniens, même s’il m’arrive de faire appel à mes propres cauchemars).
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