Ecrittératures

13 avril 2015

Le monde d’après…

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:41
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Chacun savait que l’année 2015 allait connaître un pic dans l’indignation que suscite le déni du génocide des Arméniens depuis cent ans. Mais personne n’aurait osé imaginer l’ampleur des manifestations commémoratives, couplées à des revendications de plus en plus pressantes, non seulement de la part des Arméniens dans le monde, mais aussi des démocraties et des humanistes qui voient sous leurs yeux comment le silence sur les événements de 1915 a encouragé leur répétition. Ainsi à l’heure où nous écrivons ces lignes, le pape François vient lui-même de prononcer ces mots que lançait dans le silence général le si méconnu Centre d’Études Arméniennes : «  le premier génocide du XXème siècle ». De même, chaque jour des figures se lèvent contre l’oubli, des livres se publient pour prouver encore et encore, des manifestations s’affichent en criant : «  Premier génocide du XXème siècle ». C’est dire qu’en ce mois d’avril, la fièvre va monter d’un cran chaque jour et la Turquie négationniste n’aura d’autre choix que de baisser la tête et rentrer dans son trou. Et toutes les galipettes à la Gallipoli qu’elle voudra dresser contre ce déferlement n’y pourront rien. Erdogan lui-même deviendra inaudible. C’est l’honneur des Arméniens et des démocrates de rester fermes et dignes au regard des monstres qui érigent l’histoire en mensonge et finaudent pour faire croire que l’humanité se construit sur la barbarie, quitte à se virginiser ensuite par la diplomatie, le chantage et l’argent. Car non contents de nier leurs crimes, nos criminels affichent encore leur arrogance sans la honte que devraient leur inspirer leur bassesse et leur hypocrisie. Pour preuve, la présence du Premier ministre Davutoglu en première ligne lors des manifestations officielles en faveur de Charlie Hebdo n’aura pas empêché quelques mois plus tard la Turquie d’inculper deux journalistes du quotidien Cumhuriyet, Ceyda Karan et Hikmet Cetinkaya, pour avoir illustré leur éditorial d’une caricature controversée du prophète Mahomet extraite de l’hebdomadaire satirique français.

Il reste que cette année ne devrait apporter aucune réponse ni morale, ni politique aux inquiétudes arméniennes. Penser que la Turquie va lâcher les vannes après cent ans de constipation historique, c’est croire qu’une poule pourrait pondre des œufs en cube. Autrement dit, le trop qui se produira en cette année du centenaire, tant en livres qu’en manifestations, risque de voir le ballon se crever de son propre excès de fièvre. On se demande même si les années qui vont suivre ne seront pas des années de relâchement. Or, à nos yeux, le plus important doit venir après le centenaire. C’est en 2016 que les publications et les manifestations devraient faire la preuve que les Arméniens ne lâchent rien, ni la bride commémorative, ni la justice pour l’ombre de l’oubli. De fait, l’année 2016 sera cruciale car ils vont devoir s’inventer une existence collective fondée sur la revendication par le droit et sur la survie par la culture.

Avec le centenaire, les Arméniens auront acquis d’être reconnus d’une manière définitive et indubitable dans leur malheur et leurs spoliations. Or, cette année du centenaire devrait leur permettre de jouer un jeu complémentaire à celui de la remémoration, à savoir de rappeler partout où la Turquie souhaiterait faire son entrée dans le concert des grandes nations démocratiques qu’elle a d’abord le contentieux arménien à résoudre. Cette stratégie d’empêchement est essentielle car à la moindre faiblesse de la communauté arménienne, la Turquie pourrait en tirer profit pour ouvrir une brèche et les pays se laisser aller à n’entendre que leurs intérêts stratégiques et économiques. Le peuple arménien a un devoir de rappeler ces mêmes pays où il se trouve à un impératif éthique quant à sa cause. Tant que cette cause ne sera pas résolue, la civilisation restera malade et incapable de grandir. Car si la civilisation veut avoir un sens elle devra en passer par là. Si l’humanité souhaite la pacification des conflits, elle ne peut faire l’économie du génocide arménien.

Parallèlement, les Arméniens de la diaspora vont devoir continuer à dire que leur origine géographique les rend aptes à entretenir le dialogue sur des bases saines avec la société civile turque qui sait bien que l’obstination négationniste de ses gouvernants conduit à des pathologies qui à la longue affecteront en premier lieu les enfants. En maintenant le mensonge historique, les conflits intergénérationnels au sein de la société turque relativement à la question arménienne vont immanquablement gripper toute démarche vers plus d’évolution démocratique. On est en droit de se demander même si le formatage des esprits par les fictions officielles se substituant à la réalité historique ne va pas enrayer aussi l’évolution psychique des Turcs eux-mêmes. Les jeunes Turcs appelés à voyager seront obligatoirement confrontés au regard désapprobateur des étrangers désormais au fait du crime commis en 1915 et de son déni. La «  faute » qui va peser sur la société turque ne va pas manquer de perturber une jeunesse de plus en plus en désir de normalité au sein du monde actuel.

Le danger qu’a déjà soulevé Taner Akçam serait que la Turquie laisse parler du génocide sans pour autant se mettre dans l’obligation d’un revirement politique vers une reconnaissance officielle. De la sorte, les Arméniens seront confrontés au ventre mou d’une Turquie qui fera bonne figure sans jamais changer d’un iota le négationnisme profond qui maintient les assises de la nation. Or, c’est justement dans cette phase de tolérance indifférente que devront œuvrer la diaspora et l’Arménie. A savoir, harceler la Turquie pour l’acculer au mur de sa propre responsabilité.

De fait, c’est l’européanisation de la Turquie qui permettra de résoudre bien des problèmes, tant ceux qui relèvent de l’ouverture des frontières que celui d’une reconnaissance assortie de réparations. L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! Voilà le champ des idées où les Arméniens pourraient porter leur action.

Denis Donikian

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UN CERCLE D’HISTOIRES (7)

Filed under: UN CERCLE D'HISTOIRES — denisdonikian @ 6:37

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c’est le serpent monétaire qui sert de guide à l’économie d’un monde mis en coupes réglées. Sa tête crache le feu de tous côtés, sa queue coupée en tranches laisse derrière lui des ronds de métal portant des effigies d’hommes connus dans leur pays d’origine pour leur vertu, leur savoir, leur courage, leur fonction : Aristote, Pasteur, le roi Juan Carlos, Roosevelt, Jean Moulin, Jacques Rueff, Guynemer, Le Caudillo, Napoléon III. On dirait des têtes de noyés qui flottent au fil de l’eau en épousant les remous provoqués par l’horrible animal économique. Mais, examinez bien ces pièces, vous y découvrirez des intrus : un bouton à quatre yeux, une pièce percée en son centre, une rondelle métallique, un joint de robinet, une médaille (cherchez laquelle). Ils jouent à parodier l’argent, présents comme lui à la parade de la grande finance universelle pour l’insulter avec leur vide au ventre et le peu de poids qu’ils représentent. Et puis il y a le roi. Caché dans un trou individuel entre le reptile cuivré et la menue monnaie qui roule derrière, il laisse émerger un bout de couronne et un œil fort inquiet. Je suis sûr qu’il est assis sur ses réserves d’or, si bien assis qu’il parvient à les dissimuler entièrement avec son gros ventre. Il voit venir la monétaille, venir sur lui, grandir, avec la peur de mourir écrasé. Car il aura beau rentrer dans sa coquille, un jour les autres seront là à vouloir le déterrer afin qu’il restitue au peuple ce qui lui appartient. C’est-à-dire le pouvoir, tout le pouvoir,

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Précision :
Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, la fin de chaque texte est le début de celui qui suit. De sorte qu’il s’agit d’un livre non linéaire, mais circulaire. Le texte numéroté 1 ( par convention), est en fait dans la continuité de celui qui sera le (faux ) dernier, à savoir le 16. C’est pourquoi le titre est Un cercle d’histoires. Dans ce cas précis, les sculptures ont été faites avant, selon l’impulsion du moment. En les rangeant sur la très longue table de mon atelier, en forme de cercle, j’ai pensé que je pouvais écrire une et des histoires à partir des sculptures. Donc, dans un cessons temps,  le texte a été déterminé par les sculptures. Mais le travail achevé, il s’est avéré que l’écrit et les formes se complétaient. L’écrit déchiffrant l’énigme des formes sans pour autant les épuiser. Cette interaction permet de dire des choses et d’aller vers des inconnus.
(Je tiens à préciser que tout cela n’a rien à voir avec les Arméniens, même s’il m’arrive de faire appel à mes propres cauchemars).

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