Ecrittératures

15 avril 2015

UN CERCLE D’HISTOIRES (9)

Filed under: UN CERCLE D'HISTOIRES — denisdonikian @ 6:31

09:3

9
notre pierre sur le mont de cote 881. La pente nous brisait les jambes, on nous tirait dessus de tous côtés. Les blessés voyaient leur sang faire les délices de la boue ; on ne savait plus si on marchait sur terre ou dans la viande ; des tripes, des bras, des pieds, des foies, des yeux, des cervelles couvraient les pierres, la ferraille et d’autres tripes, d’autres bras, d’autres pieds, etc. Speederman bondissait devant nous comme un invincible, Spacemouse glissait entre les morts, Canonball serrait les dents avec férocité (pas une couronne). Ces trois-là faisaient les mousquetaires royaux, entraînant les traînards à leur suite. Toute la colline débordait d’une souffrance de chien à cœur ouvert, maculée de tragédies sanglantes comme une peau de léopard dont chaque tache aurait été une plaie en état d’explosion. Des bouches lançaient des cris, ou poussaient des râles, appelaient maman, appelaient des femmes inconnues de tous les papillons qui agitaient leur éventail juste au-dessus des fleurs. «Je jure que si j’atteins le sommet de la colline… » Le gars était tombé brutalement comme un poids lourd. À peine s’il avait pris conscience que ce qui lui arrivait n’était qu’une fraction de seconde contenant l’infini. Celui-là s’appelait Rock et il avait 19 ans. J’ai écouté son cœur. Plat sans résistance. Je suis reparti en hurlant : « Je vais tous les tuer ! » Au fur et à mesure qu’on s’élevait, les coups de feu ennemis suffoquaient sous les nôtres. Les obus tirés par les navires avaient mis fin à l’hégémonie des chacals. J’ai regardé derrière moi. Les rescapés étaient couchés dans les plis du terrain et canardaient les coins suspects. Nous n’étions plus que quatre à jouer aux guignols avec nos surnoms américains tirés de B.D. pour gosses. Speederman avait gagné les autres de vitesse. La coutume voulait que les vainqueurs soient pris en photo avec un drapeau US. On a trouvé un tube qui faisait bien six mètres, on y a accroché notre bannière. Speeder a vu un mort, ou presque mort, pas tout à fait nu, et couché sur le dos. Il lui a fiché le tube dans la poitrine et on a tous poussé derrière, si bien qu’il a traversé le corps pour aller s’enfoncer dans la glaise avec un bruit d’arme blanche en train de pénétrer dans une viande vivante en pleine stupéfaction. Le type avait gardé le sourire, un sourire de transit pour l’au-delà. Et Joe nous a pris en photo, au moment où je cherchais le mât pour appuyer avec les autres de tout notre poids d’Américains sur ce corps qui ouvrait grand les bras au ciel. Je me souviens qu’après

 

*

Précision :

Pour ceux qui ne l’auraient pas compris, la fin de chaque texte est le début de celui qui suit. De sorte qu’il s’agit d’un livre non linéaire, mais circulaire. Le texte numéroté 1 ( par convention), est en fait dans la continuité de celui qui sera le (faux ) dernier, à savoir le 16. C’est pourquoi le titre est Un cercle d’histoires. Dans ce cas précis, les sculptures ont été faites avant, selon l’impulsion du moment. En les rangeant sur la très longue table de mon atelier, en forme de cercle, j’ai pensé que je pouvais écrire une et des histoires à partir des sculptures. Donc, dans un cessons temps,  le texte a été déterminé par les sculptures. Mais le travail achevé, il s’est avéré que l’écrit et les formes se complétaient. L’écrit déchiffrant l’énigme des formes sans pour autant les épuiser. Cette interaction permet de dire des choses et d’aller vers des inconnus.

(Je tiens à préciser que tout cela n’a rien à voir avec les Arméniens, même s’il m’arrive de faire appel à mes propres cauchemars

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