Ecrittératures

22 avril 2015

Le génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée.

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:29

Mise en page 1 1 – Avec son essai paru aux Éditions Albin Michel en 2015, Michel Marian, historien et démocrate engagé dans le dialogue arméno-turc, souhaiterait « ouvrir les portes d’Erzerum » où fut assassiné une partie de sa famille, pour donner un avenir à la mémoire. Distinguant la fable des faits relatifs à l’ « annihilation éclair » des Arméniens, il récuse la thèse de la révolte générale, des exactions antimusulmanes, du caractère provisoire des déportations ou des dérapages de guerre… Le revirement des Jeunes-Turcs par rapport à 1908 s’expliquerait par une volonté de consolidation territoriale couplée à une modernisation du pays grâce à la destruction des Infidèles. Spectateurs impuissants, sinon complices, les Alliés auraient ainsi conduit les Ottomans à perdre la guerre, mais aux Turcs de la gagner.

2 – Faisant écho au tribunal de Nuremberg, l’éditorial de Chavarch Missakian intitulé « Génocide ? » sera au commencement du « combat inclassable » des Arméniens pour faire reconnaître la conformité des faits survenus en 1915 aux critères de la convention de l’ONU de 1948. Il reste que les actions de l’ASALA dans les années 70 ne pouvaient faire de la cause arménienne un mouvement de libération, faute d’Arméniens en Turquie. Mais, l’esprit du temps, fondé sur l’émergence des philosophies des droits de l’homme, va créer un climat favorable aux « revendications de la mémoire ». La centralité de la Shoah produisant une universalité de l’horreur permettra dès lors de donner sa place au génocide arménien.

3 – « Puissant facteur d’identification », le génocide est devenu pour les Arméniens, « un moyen de recréer un territoire commun ». Le 24 avril 1965, l’Arménie bascule dans une « identité réinventée », quitte à se tourner ensuite vers d’autres questions, tandis que la diaspora s’attellera à la reconnaissance, obtenant des résultats mitigés. De ce fait, la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne restera subordonnée à cette reconnaissance. En France, la protection juridique de la vérité historique du génocide se heurtera au principe d’une nécessaire séparation du politique et du judiciaire et à la libre expression. Restait aux Arméniens à faire du génocide un moyen de « remettre de la justice dans la politique et de la morale dans l’histoire ».

4 – En Turquie, intellectuels de gauche et Kurdes convergeront sur l’enjeu moral et démocratique que constitue le sujet arménien, de même que l’intérêt des Turcs d’aujourd’hui pour les Justes va permettre de « recréer une mémoire des figures positives ». Toutefois, toute « réconciliation dans la justice » devrait impliquer la pleine volonté des États et de la Turquie « une admission claire de ses fautes », accompagnée nécessairement de gestes concrets. Dès lors, il s’agira de « faire rentrer l’histoire arménienne chassée de Turquie, de l’incarner dans la géographie ». Dans ce cas, seule une mise à jour d’une nouvelle identité turque peut entraîner un phénomène d’irréversibilité.

5 – L’avenir d’un peuple arménien confronté à une indispensable « mutation identitaire » est d’autant plus inquiétant que l’Arménie présente un solde migratoire négatif et que la diaspora occidentale, pratiquant une « culture fragmentée », risque d’être absorbée à long terme par les pays d’accueil. Toutefois, «  la période qui s’ouvre appelle à un déplacement des valeurs pour redéfinir le noyau d’arménité », lequel resterait à construire entre « l’universalité d’un statut de victime absolue » et la relation avec le pays d’origine.

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