Ecrittératures

28 mai 2015

Témoins européens et américains (2) : Johannes Lepsius

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1 – Considéré comme le « témoin occidental par excellence » par le professeur Hans-Lukas Kieser (Le Génocide des Arméniens, Armand Colin, 2015), Johannes Lepsius approuvait l’engagement d’une Allemagne favorable au plan de réformes de 1914 et au projet de chemin de fer Berlin-Bagdad avant que les évènements de l’été 1915 ne l’obligent à dénoncer l’égoïsme de ses intérêts patriotiques. Son organisation, la Deutsche Orient-Mission, devait s’impliquer davantage dans l’avenir de l’Empire ottoman après la révolution jeune-turque de 1908. Dans ce but, Lepsius soutint personnellement le lobbying arménien en Europe en vue de faire aboutir le plan des réformes.

2 – En bon chrétien européen, membre allemand d’une « internationale protestante » moderne et principalement anglophone, il croyait à la mission engagée par l’Occident pour « l’accomplissement d’une histoire du salut biblique ». Plus précisément, il espérait la survenue d’un « millennium » apte à produire une ère de progrès, alliant civilisation occidentale et Évangile.  Mais si la Première Guerre mondiale et le cataclysme qu’elle provoqua ébranlèrent ses convictions tant politiques que théologiques, ils ne réussirent pas pour autant à atteindre sa solidarité et son engagement envers les victimes.

3 – En octobre 1915, à Berlin, fort des informations recueillies à Istanbul en juillet et août, auprès du patriarche arménien Der Yeghiayan, des missionnaires américains comme William W. Peet ou de l’ambassadeur Henry Morgenthau, il réunit pour les éclairer les représentants des missions et des Églises. Le mot d’Enver Pacha, lors de l’entrevue du 10 août, « Nous pouvons en finir avec nos ennemis de l’intérieur. Vous, en Allemagne, vous n’y arriverez pas. Dans ce sens nous sommes bien plus forts que vous », n’augurait rien de bon pour une Allemagne qui serait livrée aux frustrations après 1918.

4 – Ayant conclu son rapport sur les massacres d’Arménie, alors même qu’il n’était pas encore publié, à leur extermination, le pasteur Lepsius s’exposa à de vives critiques tant de la part du gouvernement allemand que de l’Église luthérienne, au sein de la Deutsche Orient-Mission et dans la vie publique. On l’accusait de violer les lois de la censure et d’attaquer l’Allemagne dans le dos. Pour autant, Lepsius résista en opposant à ses détracteurs « l’impératif de l’humanité » qui ne pouvait souffrir d’aucun compromis. Mais sa renommée et l’influence de ses amis permirent de mener à bien son travail jusqu’à sa publication.

5 – Le parti pris de Lepsius dans son rapport était de faire la lumière sur ce qu’il appelait le Völkermord [des Arméniens] (un terme utilisé en 1919 et qui devint en 1948 le mot génocide). Multipliant les sources, faisant preuve d’un esprit d’analyse et de synthèse remarquable, Lepsius allait livrer un travail d’autant plus sérieux que le pouvoir politique chercha à le bloquer. Mais son ambition de vouloir montrer « l’histoire des dix dernières années dans une représentation complètement objective au monde entier », d’exposer les catastrophes en Europe et dans l’Empire ottoman «  à la vertu curative de la vérité » comme il le fera remarquer, était une tâche que seules les générations futures pouvaient accomplir.

Témoins européens et américains (1)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:51

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Karen Jeppe

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1 – La contribution de Hans-Lukas Kieser de l’Université de Zürich au recueil consacré au Génocide des Arméniens (Armand Colin, 2015) porte sur ces témoins européens et américains qui finirent par admettre qu’ils assistaient à une destruction et à une extermination « inouïes » du peuple arménien. Si les témoins par excellence restent les victimes arméniennes et chrétiennes ou les survivants, les étrangers auront au moins permis « de confirmer la dimension universelle d’un crime qui concerne l’humanité ». Missionnaires chrétiens, diplomates étrangers, militaires allemands mais aussi personnes remarquables livreront des témoignages liés à des contraintes politiques, à un devoir d’humanité ou aux exigences d’une approche scientifique.

2 – Les rapports des diplomates allemands (Erwin von Scheubner-Richter, Walter Holstein et Walter Rössler respectivement en fonction à Erzerum, Mossoul et Alep) décrivent le grand crime comme « extermination » (Ausrottung), « éradication meurtrière de l’Arménie » (Ausmordung Armeniens) et volonté « d’en terminer avec les Arméniens » (ein Ende machen). De fait, en 1914, l’Allemagne s’était investie pour un plan de « réformes arméniennes ». Or, fin 1915, le soutien de Wangenheim à un déplacement des populations limité aux zones de guerre fut interprété par les Unionistes comme un accord pour une déportation massive des Arméniens. A cette documentation allemande s’ajoute celle des diplomates danois, américains (Henry Morgenthau, Abram Elkus, Jesse Jackson, Leslie Davis) et suisse (W. Peter à Samsun).

3 – Les missionnaires avaient tendance à inscrire « les évènements inouïs dans le contexte de l’Histoire et sous l’œil du ciel ». Leurs témoignages, livres ou manuscrits, ne furent exploités qu’à la fin du XXe siècle. Tandis que les auteurs diplomatiques et militaires justifiaient la violence de masse au nom d’une « histoire du réel », les missionnaires présentaient le vécu dans la perspective d’une justice supérieure aux desseins cachés. C’est le cas Johannes Ehmann, de Henry H. Riggs et de Tracy et Henry Atkinson à Harput, mais aussi de Mary L. Graffam à Sivas, de Clarence D. Ussher à Van, de Karen Jeppe et de Jakob et Elisabeth Künzler à Urfa, de Daniel M. Thom à Mardine, de Floyd O. Smith à Diyarbékir, d’Ernst Christoffel et de Hans Bauernfeind à Malatya, et de Béatrice Rohner à Alep.

4 –Références chrétiennes et critique du système international des écrits missionnaires ne s’inscrivaient que partiellement dans la propagande de l’Entente dénonçant les abus des pouvoirs centraux. Réfugié en Suisse en 1916, le journaliste allemand à Istanbul Harry Stürmer signala le sort des Arméniens tout en accusant l’Allemagne et les milieux juifs istanbuliotes proches du CUP. Ainsi, certains témoignages riches d’informations et de préoccupation humaniste ont-ils été accusés à tort de servir la propagande de guerre. C’est le cas de James Brice et d’Arnold Toynbee en 1916, de Johannes Lepsius en 1916 et 1919, et même du Ambassador Morgenthau’s Story de Henry Morgenthau, qui malgré ses défauts historiographiques, apporte un regard vif sur les rapports de Talaat avec les Arméniens.

5 – Les mémoires de Rafael de Nogales restent indispensables à la connaissance des faits survenus à Van et ailleurs, ou ceux de Henry W. Glockler sur Urfa « utilisé comme un camp de concentration pour des milliers d’Arméniens ». L’espion Aaron Aaronsohn, qui cherchait à garantir l’avenir des juifs en Palestine en collaborant avec les Anglais, montre qu’à Damas des marchés d’esclaves arméniens étaient organisés au profit de vendeurs musulmans.

25 mai 2015

Mémoire de ma mémoire

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 9:01

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1 – Croisant confessions et documents, le texte que Gérard Chaliand écrira entre 1978 et 2002, reconstitue les sources tragiques données à lui en héritage et qui détermineront ses propres choix existentiels (Éditions Julliard, 2003). Rebelle à toute inféodation tribale, répugnant à vivre en victime afin d’assouvir librement sa quête d’un monde en révolution, il n’en assumera pas moins sa dette de mémoire en mettant ses compétences au service de la reconnaissance du génocide des Arméniens. Au sacrifice des siens qui combattirent sur tous les fronts de la liberté, l’auteur mêle son épreuve du terrain, cette « chair du monde [et] patrie d’aventure » qui fit de lui le « guerrier solitaire » d’un siècle en constante fermentation.

2 – «Héritier d’un peuple massacré, d’un pays à peu près aboli sur les cartes », Gérard Chaliand reconstruit « l’amont de [sa] saga » : un grand-père né vers 1875 à Marache ayant fait fortune dans le commerce d’huile et un beau-frère chirurgien défendant Deurtyol en 1908. Des évènements de 1915 ne survivront que deux des neuf membres de sa famille paternelle, tandis que son oncle, avocat et kaïmakane de Hadjine mourra les armes à la main après le repli du corps expéditionnaire français. De Hadjine qui symbolise le « paradis perdu de la chaleur des siens, soudain tranché comme une tête », Gérard Chaliand ne gardera que le sang, «  prix de l’image » qu’il aura de lui-même.

3 – Ainsi, Gérard Chaliand se reconnaît pleinement dans la « geste des combattants », ces fedaïs qui avaient préféré la lutte armée à la soumission durant la dernière décennie du XIXe siècle. Alternant leur histoire avec ses souvenirs de compagnonnage parmi les partisans des mouvements de libération, parfois chasseurs, parfois gibiers, il revit dans sa chair les révoltes arméniennes de Sassoun, Van ou Zeïtoun. Tantôt d’un lyrisme frisant le suranné, tantôt historien flamboyant, il retrace à travers les figures des grands résistants, Yeprem Davitiants, Rouben ou Andranik, « chevaliers pathétiques d’une tragédie aveugle », les derniers soubresauts de l’Empire ottoman.

4 – La malédiction arménienne avec ses morts sans sépulture des années 1915-1916 est l’occasion d’une plongée dans les délires destructeurs des hommes mis en écho avec sa propre expérience de la bestialité. « Toute l’architecture de la cruauté des hommes dont, plus tard, j’ai, de mes yeux vu, de par le monde, les sinistres contours ». Mais loin de verser dans un manichéisme puéril, il reconnaît que si quelques bourreaux pouvaient faire preuve de compassion, certaines victimes pratiquaient la délation et le cannibalisme ou faisaient du commerce avec la mort. En tirant les leçons de cette catastrophe, Chaliand conclut : «  Les États ne font rien pendant les tragédies » et «  il n’y a jamais eu de présence arménienne dans ce pays-là ».

5 – L’échec des procès intentés contre les responsables jeunes-turcs va permettre aux « vengeurs » de passer à l’acte. «  La rage. Le désir d’effacer les cauchemars ». L’opération Némésis, sans doute «  la chasse à l’homme la plus extraordinaire du XXe siècle », aboutira à l’élimination des initiateurs du génocide de 1915. Mais l’histoire continue avec le cynique négationnisme de l’État turc. Pour Gérard Chaliand, qui « n’aime pas les nationalismes fondés sur l’exclusion de l’Autre », ne reste qu’à accepter «  l’ordre des choses où la naissance mène à la mort, comme le jour engendre la nuit ».

23 mai 2015

Génocide des Arméniens et insouciance sémantique

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:40

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Dessin de Dzovinar

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1 – Dans son article intitulé Entre histoire, loi et politique : le génocide des Arméniens face à l’insouciance sémantique (Le Monde Histoire, 9 mai 2015), Philippe Huneman, philosophe des sciences, revient sur les débats récurrents relatifs à la question, ranimés par les célébrations du centenaire en avril 2015. Les prises de position publiques et l’appellation «génocide» par le Pape François ont soulevé, dès le 25 avril, des protestations de la part d’une Turquie prompte à défendre sa propre version de l’histoire. 2 – De fait, l’argument du génocide des Arméniens comme aboutissement de la recherche historique est antinomique de celui d’une légifération à la française qui conduit au risque d’empêcher la libéralisation de la Turquie et, par voie de conséquence, la reconnaissance des évènements de 1915. « Le premier [de ces arguments] voit comme un résultat à acquérir ce que le second prend pour une donnée initiale, à savoir la réalité du génocide. » Dès lors, toute loi sur le génocide des Arméniens va se heurter à des arguments de principe, mais aussi à des arguments d’ordre pragmatique. En réalité, l’argument pragmatique n’est pas déterminant au regard d’une familiarisation effective de la société civile turque avec l’idée du génocide en dépit des diverses reconnaissances internationales. 3 – Sur le plan des principes, les historiens ne sont pas unanimes (comme Gilles Veinstein ou Pierre Nora) pour accorder aux faits de 1915 l’appellation de génocide, contrairement à l’extermination des Juifs et des Tziganes. Ils font preuve d’une « insouciance sémantique » qui contraste avec la « rigueur terminologique appliquée au génocide nazi ». Cette différence de traitement est d’autant plus inexplicable que toutes les étapes du processus génocidaire sont largement documentées par des rapports, lettres officielles, correspondances, mémoires de diplomates étrangers, mais aussi des ouvrages d’historiens qui valent autant que ceux relatifs à la Shoah. Mais si les preuves de l’intention génocidaire sont peu nombreuses, c’est que tout génocideur accompagne les faits de son crime de leur dissimulation et même de l’effacement de sa victime. 4 – Si l’ « hypersceptique » est celui qui refuse « les critères élémentaires de la preuve empirique » (document, monument ou témoignage), ni le crime nazi, ni celui des Jeunes-Turcs ne résisteront à son négationnisme qui rejette les règles mêmes du débat. Mais la différence entre les deux génocides vient de la reconnaissance juridique internationale du premier tandis que le second en aura été empêché par le négationnisme acharné de l’État turc. En fait, l’application du terme génocide à l’extermination des Juifs, loin d’être le produit de la recherche historique, a émergé dans la « reconnaissance même de celle-ci au procès de Nuremberg » et sera donc utilisée ultérieurement par les historiens. Or, les procès des dirigeants jeunes-turcs n’ont pas eu le même effet concernant les évènements de 1915. 5 – Cette dissymétrie dans l’articulation entre l’historique et le juridique conduit nécessairement à considérer les « hypersceptiques » du génocide des nazis comme des pervers, mais ceux du génocide des Arméniens comme des historiens honnêtes. De plus à cette dissymétrie s’ajoute celle d’un négationnisme qui pour le premier est le fait d’individus, et pour le second celui d’un État qui s’acharne à l’institutionnaliser. Dès lors, « tous les historiens légitimes qui font preuve d’insouciance lourde quant à l’usage du mot «génocide» donnent à leur insu des arguments à la machine négationniste turque. »

20 mai 2015

Denis Donikian à la Rencontre poétique chez Tiasci – Paalam en mai 2015

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:10

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La mémoire de Denis Donikian dépasse largement sa propre mémoire. Il en va sans doute ainsi de celles et ceux qui portent en eux les souffrances de leurs parents, quand celles-ci sont niées, ou non dites, « assoiffés de ce qu’ils ne voient pas mémoire d’une perdition / maudite ». Il questionne donc « le vieux pays agonisant » et le parcourt sans relâche, découvrant amoureusement les paysages, homme mobile « à la rencontre de sédentaires » par une promenade « de quête poétique ou de santé mentale »….

La suite ICI

19 mai 2015

Le Sindjar : un refuge dans la montagne

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:53
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1 – L’article d’Yves Ternon, dans la Revue d’histoire de la Shoah (Ailleurs, hier, autrement, connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens, N° 177-178, Janvier-Août 2003) porte sur l’exceptionnel refuge que constitua, pour les Arméniens de l’Empire ottoman durant les persécutions de 1915, la montagne du Sindjar, à l’instar du Dersim (vilayet de Kharpout). En effet, « toute fuite [était] impossible, ni par mer, ni au sud, par le désert, dans les régions hostiles où [n’existait] aucune présence arménienne ». Même déguisé, tout Arménien qui se présentait dans un village souvent composé d’un seul groupe ethnique ou religieux (kurde, arabe, nestorien, jacobite, chaldéen, syrien catholique, turc, laze…) était vite démasqué. Et s’il était accueilli ou enlevé, surtout en pays kurde, il était à la merci des humeurs de son maître.

2 – Immense plateau calcaire, percé de multiples grottes, qui se dresse au-dessus de la Mésopotamie, le Sindjar, caza du merkez-sandjak de Mossoul, possédait, en 1884, 18 000 habitants dont 50% étaient des Yézidis arrivés au XIIe siècle pour se mettre à l’abri des nomades kurdes et arabes. Hérésie de l’islam, fondée par le mystique soufi d’orthodoxie sunnite, Cheik Adi (1073-1162) le yézidisme serait la religion nationale du Kurdistan, dans le Bohtan, le Haut-Tigre et le Sindjar. Manichéens, respectueux des croyances chrétiennes et méfiants vis-à-vis des musulmans, les Yézidis se refusent d’offenser le diable et vénèrent Dieu et les sept anges, dont le chef est melek Taous, le dieu Paon, oiseau à tête de coq.

3 – Seul Hammo Chero, maître du Sindjar, permettra à des centaines de chrétiens, à majorité arménienne, de survivre et d’échapper au massacre et au pillage par les tribus arabes des Taï et des Chammar, durant la Première Guerre mondiale. Au début de juillet 1915, des réseaux vers le Sindjar sont organisés à partir de Nisibe et Ras-ul-Aïn avec des convoyeurs arabes ou circassiens. Devant le nombre croissant des arrivants, les réfugiés partagent leur argent ou font la collecte auprès de quelques riches donateurs de Mardin syriens catholiques et chaldéens restés en liberté. Sinon, ils travaillent la terre ou échangent contre des céréales des aiguilles, du sucre ou de l’argent envoyés par leurs familles de Mardin. Hammo Chero les protègera contre les tentatives de vol de certains Yézidis.

4 – Dans le Sindjar, les réfugiés chrétiens célèbrent leur culte tout en respectant les coutumes des Yézidis. Rentré à Mardin en 1916, le père Tfinkdji sera remplacé par le laïc Fardjallah Kaspo qui collectera les dons et les vivres, les partagera et organisera les soins avant de mourir quelques mois plus tard. Au cours de l’été 1917, certains réfugiés vont se faire employer au chemin de fer à Tel Alif et El Derbassieh pour aider leurs familles restées au Sindjar.

5 – En mars 1918, devant le refus d’Hammo Chero de livrer ses protégés, un corps d’armée ottoman décide d’en finir avec le réduit rebelle de Sindjar. Sans attendre la décision des autres cheikhs de la montagne, Hammo Chero et quelques hommes vont multiplier les embuscades. Mais les adversaires atteignent et pillent Mamissa, puis le village de Chero où ils installent une administration turque. Entre-temps, les réfugiés gagnent les sommets ou se réfugient chez des Arabes Taï. La reprise du Sindjar par les Yézidis n’empêchera pas les chrétiens qui ont regagné les villages où ils habitaient de vivre dans la peur.

16 mai 2015

Les Arméniens 100 ans après

Filed under: LIVRES — denisdonikian @ 5:58
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On ignore souvent d’un livre qu’il a demandé l’expérience d’une vie pour naître. Même si ce livre la masque, elle circule comme une eau souterraine et vient irriguer chaque question de sa force et de son espérance pour que la vie, la vraie vie, la vie belle et entière se manifeste pleinement aux yeux du lecteur. L’Arménie est décevante, on le sait. Mais que serait l’espérance sans les tenaces gardiens du temps arménien, qui ne fuient pas quand le navire coule, qui battent de leurs pattes le lait de l’histoire en marche pour qu’il devienne beurre, à l’instar de ces petites souris qui s’activent à l’idée de pouvoir sortir du pot où leur gourmandise les a jetées. Sèda Mavian est de celles-là. Qu’on la prenne ou qu’on laisse, ce qu’elle prend, elle ne le laisse pas. C’est une battante qui livre régulièrement au mensuel des Nouvelles d’Arménie Magazine la Croix et la Bannière d’un pays où elle a tenu à vivre voici plus de vingt ans. Elle ajoute à ce journal une profondeur qui fait sens depuis qu’elle a décidé de mettre dans sa pratique journalistique l’acide lucidité d’une curiosité qui ne lâche rien. Je ne partage pas toujours ses vues, et même s’il ne m’arrive aujourd’hui de la lire que temps en temps, j’avoue qu’elle me permet parfois de mieux voir la trame des intrigues basses ou hautes qui font l’Arménie d’aujourd’hui. On attendrait d’elle un grand livre, une grande enquête comme en donnent les journalistes des pays occidentaux, ce qu’elle seule pourrait faire en raison de sa longue présence en terre arménienne. Seulement voilà, pas le temps. Sèda Mavian se doit à ses lecteurs, affamés menstruels de ces informations qui infusent les corps de leurs frères petits et grands qui fondent l’Arménie.

La pléthore de livres qui viennent de paraître sur la mort centenaire des Arméniens en 1915 n’a pas empêché la parution d’ouvrages plus actuels capables de dépasser l’enfermement de la mémoire par les paroles de quelques témoins qualifiés pour donner foi en l’avenir. Le nouveau livre de Sèda Mavian, Les Arméniens 100 après après, paru aux éditions HD, atelier henry dougier, est une livre multiple. Non seulement l’auteur prend la parole pour présenter la chose arménienne au lecteur profane, mais aussi et surtout elle la donne. Consciente que l’Arménie appartient à ceux qui la pensent et qui la font, qui la souffrent et qui la rient, qui en meurent et  qui en vivent, elle en a interrogé quelques-uns pour faire monter la courbe d’espérance, sans taire ce qui la trouble, ni empêcher ce qui nous donne la fierté d’appartenir à une nation combative et inventive, tragique et persévérante. Sachant que les têtes sont là, prêtes à donner tout ce qu’elles peuvent à condition que l’éducation et la politique activent le terreau intellectuel d’une jeunesse que l’absence de démocratie écrase pour qu’elle puisse donner toute sa mesure.

Tout y est ou presque. Aux questions sur l’identité répond Hranouche Kharatian, sur le choix d’être arménien, Olivier Rakedjian et Cristina Popa, sur la mixité, Pascal Légitimus, sur le voyage, Karine Arabian ou Armen Aroyan, sur les éternelles migrations des Arméniens, Zavèn Yéganian et Khatchik Djozikian, sur la « question arménienne », Gérard Guerguerian. Sans oublier les figures les plus dévouées à la société civile arménienne comme Ralph Yirikian, PDG de VivaCell-MTS, Sam et Sylvia Simonian, créateurs du centre Tumo, ou Gérard Cafesjian, le fondateur du musée d’art à la Cascade de Yèrèvan.

Il faut aussi ajouter les points de vue de quelques personnalités étrangères sur la créativité des Arméniens, et les portraits de deux talents internationalement reconnus : Tigran Hamasyan et Alain Altinoglu. Donc un livre qui dit combien en Arménie l’espérance est possible et qu’il suffit de le dire pour que cette espérance ait un jour le dernier mot dans sa lutte infinie avec les histoires de sang et de corruption.

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Les ARMENIENS 100 ans après, de Sèda Mavian, Editions HD ateliers henry dougier, prix 12euros.

Les Alévis durant le génocide des Arméniens

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:32
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1 – Erwan Kerivel consacre un chapitre entier des Fils du Soleil, Arméniens et Alévis du Dersim (SIGEST, 2013) au génocide de 1915, appelé Medz Yeghern par les premiers, Tertelê Hermeniu par les seconds, lesquels cohabitaient dans les mêmes villages. Témoins et historiens concordent pour affirmer que le Dersim fut un refuge pour les Arméniens contre l’entreprise génocidaire. On estime à 30 000, le nombre d’Arméniens rescapés, dont 10 000 sauvés de la déportation par les clans kurdes. La plupart des Alévis firent le choix de désobéir aux ordres des autorités centrales au nom de leurs principes religieux pour abriter les victimes ou les aider à fuir vers l’Arménie de l’est ou la Russie.

2 – La défiance qui empêcha les clans et tribus alévis du Dersim de céder à l’appel à la « guerre sainte » avancé par les autorités du CUP pour qu’ils s’associent une armée turque dont ils avaient subi les opérations punitives en 1908, 1911 et 1914 et les pillages, les poussa même à rejoindre les bandes arméniennes. De la même manière, ils refusèrent de collaborer avec l’armée russe pour mener sur place leur propre guerre de libération contre les Turcs. Mais en prenant le parti sous serment de protéger les Arméniens, ils encouraient les risque d’être jugés en cour martiale et exécutés. Les clans et tribus alévis dersimis protecteurs des Arméniens étaient concentrés dans le centre, l’ouest et le sud du Dersim.

3 – Fidèles à leur droit coutumier, les Alévis dersimis appliquèrent le baht, ou devoir sacré de fournir l’asile à un réfugié. Non seulement, ils organisèrent des filières d’évasion mais aussi soignèrent les gens de leurs blessures et les nourrirent, souvent pour de longs mois, malgré leurs maigres ressources et l’hiver très rigoureux de 1915-1916. Cette protection dura jusqu’à l’avancée des Russes en été 1916, date à laquelle, avec l’aide des Kurdes, les réfugiés arméniens purent traverser le nord du Dersim et rejoindre les zones occupées. Selon le pasteur Riggs, même s’il y eut des cas d’extorsion, d’une manière générale les Kurdes du Dersim se conduisirent loyalement envers leurs protégés, souvent au risque de leur vie.

4 – Pour autant, l’appât du gain, les impôts, la pauvreté et le féodalisme expliqueraient les cas isolés de spoliations et de meurtres d’Arméniens chez les Alévis. Il arrivait aussi que les sujets fussent protégés par le chef d’un clan comme sa propriété. Mais au Dersim la haine envers les chrétiens comme matrice génocidaire n’avait pas cours comme dans d’autres régions kurdes. Seuls deux cas font exception : Mir Mustafa Bey, du clan des Çarekan, agent du gouvernement ottoman et commandant d’un régiment hamidiye, qui massacra des Arméniens et des Alévis insurgés au Dersim en 1908 ; Gül Ağa alévi, du clan alévi des Balaban, commandant des escadrons (çete) qui attaquèrent les Arméniens de Tercan et Mamahatun, mais aussi les déportés traversant la région.

 

5 – Les Arméniens cachés par les Alévis dersimis payèrent leur protection et leur survie par leur assimilation à l’alévisme. Cet assujettissement, qui se traduisit par la perte de leur langue et une fusion de leur christianisme dans l’alévisme, n’était qu’un refuge contre la peur de nouveaux massacres. Mais pour avoir refusé de collaborer à l’effort de guerre contre la Russie et à l’extermination des Arméniens, les Alévis dersimis furent massacrés en 1937-1938.

15 mai 2015

Justes et attitudes justes (2)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:17
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 Djelal bey et Faïk Ali bey

1 – Dans l’introduction de son livre, Les grandes puissances, l’Empire ottoman et les Arméniens dans les archives françaises (1914-1918) (pp. LII, LIII, publication de la Sorbonne, 1983) Arthur Beylerian donne quelques noms de fonctionnaires turcs, « suffisamment épris de justice », pour avoir su résister aux instructions de leur gouvernement. Il s’agit des gouverneurs Djelal bey, vali d’Alep, Mahzar bey, vali d’Angora, Djemal bey, mutasarif de Yozgad ou Rechid pacha, vali de Kastamouni, préférant leur destitution à leur complicité. Il faut aussi compter les refus des kaïmakan de Bechiri, Sabit bey El-Sueïdi, un Arabe, et de Lidjé, Nessimi bey, un Turc né de mère crétoise, qui en perdit la vie. Celui de Kutahia, Faïk Ali bey, resta à son poste tout en protégeant les Arméniens de son district.

2 – Jusqu’alors en poste à Alep, du 11 août 1914 au 4 juin 1915, Djelal bey vient le 18 juin 1915 remplacer Azmi bey, ancien préfet de police d’Istanbul, nommé comme vali au Liban. Raymond Kévorkian (op. cit. pp. 712-713) souligne le refus de Djelal bey de déporter les Arméniens de sa province. Les Jeunes-Turcs vont profiter de son départ à Istanbul pour des soins, pour diriger vers le sud trois mille Arméniens de Konya. Rentré d’Istanbul le 23 août, Djelal bey parvient à sauver le second convoi composé de 300 familles. Ces Arméniens subsisteront jusqu’en octobre, prodiguant des soins aux dizaines de milliers de compatriotes transitant par la gare de Konya, avant d’être déportés à leur tour avec la mutation de Djelal bey.

3 – Le cas de Faïk Ali bey est d’autant plus intéressant qu’il maintint les Arméniens de la région dans leurs foyers du fait de l’opposition de la population turque locale et principalement de deux familles de notables, les Kermiyanzâde et les Hocazâde Rasik (R. Kévorkian, op. cit., page 702). Curieusement, Talaat laissa faire et permit ainsi à des déportés de Bandirma, Bursa et Tekirdagh d’échapper à leur sort, jusqu’à leur liquidation par la Grande Assemblée d’Ankara quelques années plus tard.

4 – Le refus de relayer les ordres de massacres donnés par le Dr Atif, responsable du CUP à Malatia, valut sa révocation à Hassan Mahzar, préfet d’Angora/Ankara en 1915 (R. Kévorkian, site Imprescriptible : Pour une typologie des « Justes » dans l’Empire ottoman face au génocide des Arméniens). Sa non implication dans l’extermination des Arméniens fut une garantie pour le nommer à la tête de la commission d’enquête instituée le 23 novembre 1918, après l’armistice, en vue d’instruire le dossier des criminels jeunes-turcs. En dépit des pressions, malgré la mauvaise foi manifeste des inculpés, les procès permirent la mise au jour de documents et de révélations de première importance. Si les « papiers » du CUP furent détruits avec la fuite des principaux responsables, le dossier Mazhar, conservé dans les Archives turques, suffit à montrer l’évidente planification des massacres.

5 – Officier du renseignement attaché à l’état-major turc durant toute la durée de la Première Guerre mondiale, l’historien Ahmed Refik [Altınay] osera publier un ouvrage dénonçant les crimes anti-arméniens et révélant le rôle de l’Organisation spéciale (R. K, op.cit). Malgré les demandes de Moustapha Kemal, dont il était un ami proche, il ne renoncera pas à la sortie de son livre, fruit de son expérience et de ses observations. Exclu de l’université, privé de toute fonction officielle, il fut marginalisé jusqu’à sa mort sans jamais se dédire.

13 mai 2015

Maître Moussa Prince, précurseur libanais de la reconnaissance.

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1 – Paru dans l’ouvrage collectif Du génocide des Arméniens à la Shoah (Éditions Privat, 2015), l’article de Myra Prince porte sur l’activité de son père : Maître Moussa Prince (1925-1998), Un précurseur libanais de la reconnaissance juridique du génocide des Arméniens, juriste et auteur d’une Pentologie consacrée aux crimes de masse. Le second volume, qui fit l’objet d’une édition spéciale le 24 avril 1975, intitulé Un génocide impuni, l’Arménocide, est l’ouvrage augmenté d’un premier essai de 96 pages, paru à l’occasion du IIe congrès international de prophylaxie criminelle, tenu à Paris du 10 au 14 juillet 1967.

2 – En étudiant d’un volume à l’autre les données ethnologiques, géographiques, politiques et psycho-pathologiques des crimes collectifs, le « cas clinique » de l’arménocide, le judaïcide et les racines historiques de l’antisémitisme, le « crime contre l’humanité » sous l’angle juridique et les mesures préventives contre le génocide, Moussa Prince ouvrait le procès de l’Empire ottoman alors que ni la France, ni l’Europe ne l’évoquaient ouvertement. Le chapitre Ier de L’Arménocide détermine le contexte socio-culturel de la Question arménienne comme partie intégrante de la Question d’Orient jusqu’aux traités de San Stefano (1877) et de Berlin (1878).

3 – Le chapitre II traite du continuum qui commence avec les massacres hamidiens de 1894-1895 et aboutit à ceux d’Adana (1909) avec la complicité des Jeunes-Turcs. Le chapitre III est consacré aux deux idéologies dominantes de l’Empire ottoman à la veille de la Grande Guerre : un panturquisme assimilationniste et un pantouranisme devant s’étendre du Bosphore à l’Asie centrale. Par ailleurs, s’appuyant sur une riche documentation, Moussa Prince démontre l’ordonnancement rigoureux de l’exécution génocidaire, par contraste avec les massacres précédents. Il souligne enfin la réaction timorée de la France compte tenu du « socialisme jeune-turquiste » tandis que la presse répercutait les campagnes de Clémenceau, Jaurès, Bernard Lazare, Bérard ou Péguy.

4 – Accusant d’ignorance délibérée les responsables jeunes-turcs, l’auteur dénonce, dans le chapitre IV, l’indifférence de l’Angleterre, la prudence excessive de la France et le soutien officiel de l’Allemagne à la Turquie. Avec son achèvement par Mustafa Kemal, «  le dernier des bourreaux » (ch. V), l’arménocide se solderait, selon l’auteur, par un bilan d’environ deux millions de victimes (ch.VI), mais aussi un « déni de justice flagrant des puissances alliées », dans la mesure où il s’agirait d’un « crime demeuré impuni par la grâce des « Puissances » et la politique des « Grands »».

5 – Dans son essai, Moussa Prince aura pris soin de stigmatiser l’interruption brutale de la renaissance culturelle arménienne par le génocide, comme s’il fit « décapiter « l’Esprit » » avec « l’emprisonnement, la déportation et l’extermination sauvage » des trois cents intellectuels arméniens qui occupaient « l’avant-scène sur tous les plans de l’activité nationale ». Quant au vandalisme qui affecta les œuvres et les monuments artistiques, à l’anéantissement des trésors ecclésiastiques, à la destruction des monuments par l’artillerie turque dès 1915, comme à Van et à Mouch, ils affectèrent non seulement le peuple arménien mais également la civilisation humaine.

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