Ecrittératures

25 mai 2015

Mémoire de ma mémoire

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 9:01

9782260016380 

1 – Croisant confessions et documents, le texte que Gérard Chaliand écrira entre 1978 et 2002, reconstitue les sources tragiques données à lui en héritage et qui détermineront ses propres choix existentiels (Éditions Julliard, 2003). Rebelle à toute inféodation tribale, répugnant à vivre en victime afin d’assouvir librement sa quête d’un monde en révolution, il n’en assumera pas moins sa dette de mémoire en mettant ses compétences au service de la reconnaissance du génocide des Arméniens. Au sacrifice des siens qui combattirent sur tous les fronts de la liberté, l’auteur mêle son épreuve du terrain, cette « chair du monde [et] patrie d’aventure » qui fit de lui le « guerrier solitaire » d’un siècle en constante fermentation.

2 – «Héritier d’un peuple massacré, d’un pays à peu près aboli sur les cartes », Gérard Chaliand reconstruit « l’amont de [sa] saga » : un grand-père né vers 1875 à Marache ayant fait fortune dans le commerce d’huile et un beau-frère chirurgien défendant Deurtyol en 1908. Des évènements de 1915 ne survivront que deux des neuf membres de sa famille paternelle, tandis que son oncle, avocat et kaïmakane de Hadjine mourra les armes à la main après le repli du corps expéditionnaire français. De Hadjine qui symbolise le « paradis perdu de la chaleur des siens, soudain tranché comme une tête », Gérard Chaliand ne gardera que le sang, «  prix de l’image » qu’il aura de lui-même.

3 – Ainsi, Gérard Chaliand se reconnaît pleinement dans la « geste des combattants », ces fedaïs qui avaient préféré la lutte armée à la soumission durant la dernière décennie du XIXe siècle. Alternant leur histoire avec ses souvenirs de compagnonnage parmi les partisans des mouvements de libération, parfois chasseurs, parfois gibiers, il revit dans sa chair les révoltes arméniennes de Sassoun, Van ou Zeïtoun. Tantôt d’un lyrisme frisant le suranné, tantôt historien flamboyant, il retrace à travers les figures des grands résistants, Yeprem Davitiants, Rouben ou Andranik, « chevaliers pathétiques d’une tragédie aveugle », les derniers soubresauts de l’Empire ottoman.

4 – La malédiction arménienne avec ses morts sans sépulture des années 1915-1916 est l’occasion d’une plongée dans les délires destructeurs des hommes mis en écho avec sa propre expérience de la bestialité. « Toute l’architecture de la cruauté des hommes dont, plus tard, j’ai, de mes yeux vu, de par le monde, les sinistres contours ». Mais loin de verser dans un manichéisme puéril, il reconnaît que si quelques bourreaux pouvaient faire preuve de compassion, certaines victimes pratiquaient la délation et le cannibalisme ou faisaient du commerce avec la mort. En tirant les leçons de cette catastrophe, Chaliand conclut : «  Les États ne font rien pendant les tragédies » et «  il n’y a jamais eu de présence arménienne dans ce pays-là ».

5 – L’échec des procès intentés contre les responsables jeunes-turcs va permettre aux « vengeurs » de passer à l’acte. «  La rage. Le désir d’effacer les cauchemars ». L’opération Némésis, sans doute «  la chasse à l’homme la plus extraordinaire du XXe siècle », aboutira à l’élimination des initiateurs du génocide de 1915. Mais l’histoire continue avec le cynique négationnisme de l’État turc. Pour Gérard Chaliand, qui « n’aime pas les nationalismes fondés sur l’exclusion de l’Autre », ne reste qu’à accepter «  l’ordre des choses où la naissance mène à la mort, comme le jour engendre la nuit ».

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Un commentaire »

  1. Je souscris au souhait de Gérard Chaliand « Puisse une génération d’intellectuels turcs, qui n’est pas sans savoir la somme de mensonges et de répression dont use l’Etat en Turquie, reconnaître que ces déportations et les conditions dans lesquelles elles se sont déroulées constituent un chapitre de l’agonie de l’Empire ottoman dont il n’y a pas lieu d’être fier. Est-​​il déraisonnable de souhaiter qu’en Turquie aussi on comprenne que la tenue de ce Tribunal n’est pas un geste de haine, mais l’expression d’un besoin de justice trop longtemps refusé ? » J’attends toujours aussi cette reconnaissance du gouvernement turc !

    Commentaire par Louise Kiffer — 26 mai 2015 @ 7:49 | Réponse


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