Ecrittératures

29 juin 2015

Face à l’innommable. Avril 1915

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1 – Entré en clandestinité après la rafle de 1915, Chavarche Missakian fut trahi au moment de passer en Bulgarie. De mars 1916 à janvier 1917, il ira de prison en prison avant d’être libéré à la faveur de l’armistice en novembre 1918. En 1935, il publiera dans le journal Haratch son point de vue de victime pour compléter les souvenirs, relatifs à son arrestation, du policier Ali Riza Öge parus dans le journal Zaman (Istanbul) en mars-avril de la même année. Sous le titre Feuilles d’un carnet jauni, son texte sortira en livre (Aztag, Beyrouth, 1957), puis dans une traduction de sa fille Arpik Missakian, faite à partir de l’édition de 1935 et comportant une postface de Krikor Beledian (Éditions Parenthèses, 2015).

2 – Les souvenirs d’Ali Riza Öge révèlent le piège tendu par l’huissier bulgare Vladimir et Rechad bey contre Chavarche Missakian. Les deux carnets du captif remis à Artin efendi Meguerditchian pour être transcrits en turc seront sciemment traduits à charge. La phrase «  Résoudre l’œillet à trois » devint «  Attentat contre Talaat, Enver et Chukru ». De même, les termes indignés du Vali de Konya, Djelal bey, opposé aux déportations : « Que Dieu punisse ceux qui ont commis ces actes » ! avaient disparu dans la traduction. C’est grâce à la bienveillance de Mehmet Süreya bey, inspecteur d’éducation des écoles arméniennes, que le texte original des carnets fut restitué.

3 – Durant les interrogatoires, Chavarche Missakian niera être le propriétaire des carnets et ne livrera aucune information, aucun nom, aucun secret malgré toutes les ruses et les formes de tortures utilisées à son encontre. La dureté des trois mois passés dans la prison de police le pousseront à songer au suicide. Un jour, tandis qu’Ali Riza l’introduit chez Rechad bey, Chavarche saute du troisième étage sans réussir ni à fuir ni à mourir. Rétabli malgré une fracture du pied, il subira d’autres interrogatoires, toujours sans résultat. Transféré dans les geôles surchargées et crasseuses de la Prison centrale (Mehterhane) en janvier 1917, avec 70 détenus arméniens, il est autorisé à travailler le fer-blanc et à tenir boutique.

4 – De fait, les carnets que Chavarche Missakian contenaient pour l’un le relevé quotidien des arrestations, pour l’autre celui des transferts des trois cents livres-or que le Comité central des Balkans envoyait pour les familles des déportés. Chavarche Missakian jugeait ces carnets d’autant plus importants qu’y étaient consignés aussi des notes codées permettant « de suivre le cours des évènements et la situation ». Homme de parti, il avait pris l’habitude de détruire toute lettre lui parvenant de l’étranger ou de l’intérieur et d’en retranscrire le contenu en langage secret. Les papiers importants du comité avaient été transférés à l’étranger immédiatement après les arrestations d’avril 1915.

5 – « Un des points forts de ce récit » selon Krikor Beledian est de mettre le lecteur en présence de deux personnages obscurs de la littérature du génocide : Hidayet et Haroutioun Meguerditchian.   Le premier, prêtre arménien défroqué, converti à l’islam, qui avait coutume de détrousser ses victimes avant de les livrer à la police, s’enfuira en Anatolie à l’armistice, alors que le second, qui prépara la liste des Arméniens de la rafle du 24 avril 1915, sera exécuté en 1919 par Soghomon Tehlirian. Hemayag Aramiants sera abattu devant sa maison à Guédig Pacha et Vladimir, «  le monstre bulgare », sera liquidé comme plusieurs autres.

24 juin 2015

Haratch, journal arménien.

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ArpikMissakian

Arpik Missakian

1 – Dans son éditorial du 16-17 mai 2009, Arpik Missakian comparait sa décision de cesser au 31 du mois la parution du journal Haratch à « la mort définitive » de son fondateur, Chavarche Missakian, son père. En assurant sa succession, elle l’avait maintenu en vie durant plus de 50 ans, au prix de nombreux sacrifices. Dernier quotidien arménien d’Europe occidentale, Haratch aura été confronté à la concurrence des moyens modernes d’information et à l’érosion du lectorat communautaire et arménophone. Emprunté à l’organe du SPD (parti social-démocrate allemand) publié à Leipzig par Wilhem Liebknecht et intitulé Vorwärtz (En Avant), Haratch fut créé juste après le 10ème Congrès de la FRA à Paris (novembre 1924- janvier 1925).

2 – Né à Zmara, près de Sébastia (Sivas), en 1884, Chavarche Missakian, après avoir travaillé pour les journaux dachnak Droschak et Razmig, va créer avec Zabel Essayan l’hebdomadaire littéraire Aztak et la librairie Ardziv. Entré dans la clandestinité en avril 1915, mais dénoncé, arrêté et torturé l’année suivante, il sera libéré après l’armistice. Après avoir été rédacteur en chef du quotidien de la FRA, Azadamard, il s’exile à Sofia où il se marie avec Dirouhie Azarian. Le journal Haratch, qu’il fonde à Paris en 1925, lui permettra de structurer la communauté arménienne de France. Son éditorial du 9 décembre 1945, intitulé « Génocide », fera la preuve que le terme de Lemkin pouvait s’appliquer aussi aux évènements de 1915. Il sera enterré au Père Lachaise le 31 janvier 1957 après des funérailles nationales.  

3 – La fréquentation de la direction de Haratch destinait Arpik Missakian, née en 1926, à assumer l’héritage paternel, grâce aussi à sa connaissance de la communauté arménienne et de l’arménien occidental, et aux soutiens de Chavarche Nartouni (1898-1968) et de Hrand Samuel (1891-1977) qui fournira un éditorial quotidien durant 20 ans. L’histoire tourmentée des Arméniens trouvera place dans plusieurs rubriques : « Front arménien », « Artsakh », « Bolis », « Génocide », etc., permettant ainsi un juste équilibre entre l’Arménie et la diaspora. Le supplément littéraire mensuel de 4 pages, Midk yèv Arvest (Pensée et Art), créé en décembre 1976, mettra en circulation les idées dans tous les domaines. Arpik Missakian sera inhumée au Père Lachaise le 25 juin 2015.

4 – En entrant en 1984 dans la direction de Haratch, Arpi Totoyan, née en 1945 à Istanbul, apportait sa connaissance du turc et de l’arménien occidental. Son arrivée coïncidera avec les bouleversements que connaît alors l’Arménie : Perestroïka, séisme de 1988, effondrement de l’URSS, accession à l’indépendance, libération du Haut-Karabagh, revendication de la diaspora pour la reconnaissance du génocide arménien… De son côté, Dirouhie Missakian, née Azarian (1891-1964), qui fut enseignante à Dörtyol en 1913, puis comptable du journal Djagadamard, non seulement elle soutint son mari, signant des billets d’humeur sous les pseudonymes de Sossi ou Nodji, mais fut aussi l’une des fondatrices de la Croix Bleue des Arméniens de France.

5 – Après plusieurs changements d’adresse et d’imprimerie, Haratch s’installa en 1973 au 83 rue de Hauteville à Paris, dans une pièce pour la rédaction et un atelier pour la linotype de marque allemande acquise en 1953. Devenu quotidien en 1927, Haratch, de format 32/50, distribué par abonnement et vendu en banlieue parisienne ou dans certains kiosques, comportait toujours l’éditorial de Charvarche, Mèr Khoske (Notre Parole), un billet, des analyses politiques ou littéraires, et un feuilleton ouvert aux jeunes écrivains.      

23 juin 2015

GENOCIDE(S) – 6

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:45
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Après le génocide physique des victimes,

le génocide mental des survivants.

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(Graphisme d’Alain Barsamian)

22 juin 2015

GENOCIDE(S) – 5

Filed under: APHORISMES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:31

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Résonne tes pères. Raisonne tes pairs.

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( Graphisme d’Alain Barsamian)

21 juin 2015

Le Bois de Vincennes

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:01
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Unknown 

1 – Biographie intime de l’exil à l’état brut, l’essai de Nicolas Sarafian (1902-1972), Le Bois de Vincennes (Éditions Parenthèses, 1993), traduit de l’arménien par Anahide Drézian avec une présentation de Marc Nichanian, se situe dans un genre qui échappe aux catégories classiques pour devoir dessiner sous l’espace aboli d’un temps suspendu, celui d’un siècle « possédé par les démons ». Publié dans Arevmoudk et Haratch en 1946 et 1947, « riche de l’expérience accumulée pendant les années 1930 dans ce type d’écriture en prose » selon Krikor Beledian, il symbolise l’état d’esprit oscillant « du chaos à la dualité » (K.B.) que vont connaître dans leur exil les survivants de la catastrophe de 1915.

2 – Les premiers mots métaréalistes du texte plongent d’emblée dans une géographie à la fois onirique et paradoxale. Pratiquant une écriture de l’entre-deux et de l’ubiquité (« Les mondes intérieur et extérieur sont confondus. Aucune frontière. Et moi, je suis partout »), Sarafian se sert du Bois de Vincennes, décliné selon toutes les modalités du temps, climatique, historique et psychologique, comme toile de fond et terreau d’inspiration, comme contexte et prétexte à une parole tour à tour inquiète, désabusée ou extasiée.

3 – De fait, les mots de Sarafian s’inscrivent non seulement sur le vide laissé par deux catastrophes : les massacres anti-arméniens de 1915 et la Seconde Guerre mondiale, mais aussi dans la décennie même où Albert Camus publient les textes majeurs illustrant sa philosophe de l’absurde. En effet, malgré son « obstination à donner un sens à une vie absurde », Sarafian n’éprouve que « dégoût envers ce monde détruit, en ruines, perdu dans la fumée », souffrant de voir que toute beauté s’enlaidit, que les sagesses restent des jeux de l’esprit et que «  les saintetés se souillent ». Fils d’une époque marquée par le cauchemar, il erre comme « un condamné à mort qui ignore sa faute ».

4 – Cependant, avec Le Bois de Vincennes, Sarafian se donne pour objectif de « conquérir son exil » (Marc Nichanian) contre le doute et la dilution de son identité : «  Finalement inconnu à moi-même. Qui suis-je ? Le fils de quelle nation et de quel pays ? » Pour l’esprit qui subit la tyrannie de son intelligence, pour l’Arménien en désir de patrie, la faute est d’être « né en diaspora, entre le déclin de la religion et l’aube de la science, doté d’une amère hérédité, avec le don de s’adapter à tous les climats », d’avoir «  des dispositions pour l’universel » tout en devenant « national à outrance ». Tel serait « le secret de [sa] force, de [sa] souffrance dans l’écriture ».

5 – « Egaré », « persécuté, persécuteur », Sarafian se voit comme « l’arbre qui tire sa substance du déchet de ses feuilles », enfant d’un peuple qui avait pour mission la fraternité des hommes et qui en a pâti au point de se faire massacrer hier et assimiler « avec avilissement » aujourd’hui : « Nos valeurs niées par l’étranger, par la diaspora, et même par notre patrie ». Après être « passé à travers les années comme un fantôme, portant en [lui] la privation, la douleur d’un peuple méprisé », avec le sentiment d’aller « vers la mort sans avoir vécu », il rendra grâce à la magie du Bois de Vincennes et à sa capacité de le transporter « jusqu’à l’extrême extase ».

20 juin 2015

GENOCIDE(S) – 4

Filed under: APHORISMES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:58

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A ressasser la mort donnée en héritage,

tout survivant d’un génocide

erre

de victime de ceux qui le nient

en bourreau de sa propre vie.

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(Graphisme d’Alain Barsamian)

19 juin 2015

GENOCIDE(S) – 3

Filed under: APHORISMES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 2:28

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Pour se sauver d’un crime contre l’humanité,

sauver l’amour de l’humanité.

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( Graphisme d’Alain Barsamian)

18 juin 2015

GENOCIDE(S)-2

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:25

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Fixer les cadavres innocents couler avec le fleuve, c’est risquer de couler avec eux.

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(Graphisme d’Alain Barsamian)

17 juin 2015

GENOCIDE(S) -1

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 2:20

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Les survivants d’un génocide sont encore le génocide

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( graphisme d’Alain Barsamian)

16 juin 2015

La société turque vit dans le déni quotidien du génocide arménien

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 2:06
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ayse

1 – Paru sur le site de la plate-forme arméno-turque Repair (http://repairfuture.net/) le 28 mai 2015, en turc, arménien, anglais et français, l’entretien d’Ayşe Günaysu, activiste des droits de l’homme en Turquie, sur le déni du génocide arménien par la société turque est d’autant plus intéressant qu’il vise à déconstruire le discours négationniste orchestré par l’État. Cette négation se lit dans le concept de « douleur et deuil communs » qui met sur un même pied d’égalité l’auteur du crime et sa victime. Reproduite à chaque instant par tous les citoyens, sous forme brutale ou même subtile, elle serait même applaudie par les milieux progressistes soucieux de déculpabiliser la société turque en incriminant l’étranger.

2 – De fait, ces formulations ont pour but d’éviter la honte, même dans un monde culturel de gauche et progressiste qui prétend n’avoir aucun lien avec la « turcité ». Or, cette honte est d’autant plus justifiée que certains bénéficient d’avantages liés au fait de n’être pas arméniens. Par ailleurs, ils appartiennent à une identité ethnique ou religieuse qui est à l’origine du génocide, à des groupes sociaux qui se sont enrichis grâce à « l’absence des peuples détruits » par ce même génocide. Enfin, ils respectent les règles d’ « un État qui assure sa continuité en se basant sur des mythes fondateurs qui font que le génocide se poursuit ». Selon Barış Ünlü, « leur point commun est de ne pas réfléchir sur leur turcité et les privilèges d’être turcs ».

3 – 
Avec sa politique des « condoléances » l’État est passé du négationnisme brut fondé sur des insultes à un négationnisme plus subtil. Tout en reconnaissant les situations « tristes » vécues par les Arméniens, le Premier ministre met leurs souffrances au même niveau que les pertes de guerre. Dire que les Arméniens « ont perdu la vie dans les conditions du début du 20e siècle » pour souhaiter qu’ils reposent en paix, c’est évacuer leur extermination systématique et organisée et réduire ces causes à des situations de guerre, climatiques, économiques ou autres.

4 – Mais pour le Premier ministre, si la libre expression des idées et des opinions sur les évènements de 1915 sert d’exigence démocratique à une société pluraliste, elle ne doit pas fournir l’occasion pour énoncer « des arguments accusateurs, offensants et même provocants » à l’encontre de la Turquie. Dès lors, il est clair que toute évocation du génocide commis envers les Arméniens par l’État ottoman constituera toujours une offense inadmissible pour la Turquie.

5 – La probable présence du Parti démocratique des peuples ou HDP (Halkların Demokratik Partisi) à l’issue des élections à venir permet d’espérer un changement car « les Kurdes sont à un point plus avancé que les Turcs en matière de reconnaissance du génocide ». Écrivains, intellectuels et politiciens kurdes ont maintes fois admis le génocide comme un fait historique, même si certains d’entre eux, comme Abdullah Öcalan ou Besê Hozat ont tenu des propos proches de ceux du gouvernement. Quant au coprésident du HDP, Selahattin Demirtaş il a expressément déclaré : « Nous reconnaissons sans la moindre hésitation la réalité du génocide arménien ».

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