Ecrittératures

21 juin 2015

Le Bois de Vincennes

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:01
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1 – Biographie intime de l’exil à l’état brut, l’essai de Nicolas Sarafian (1902-1972), Le Bois de Vincennes (Éditions Parenthèses, 1993), traduit de l’arménien par Anahide Drézian avec une présentation de Marc Nichanian, se situe dans un genre qui échappe aux catégories classiques pour devoir dessiner sous l’espace aboli d’un temps suspendu, celui d’un siècle « possédé par les démons ». Publié dans Arevmoudk et Haratch en 1946 et 1947, « riche de l’expérience accumulée pendant les années 1930 dans ce type d’écriture en prose » selon Krikor Beledian, il symbolise l’état d’esprit oscillant « du chaos à la dualité » (K.B.) que vont connaître dans leur exil les survivants de la catastrophe de 1915.

2 – Les premiers mots métaréalistes du texte plongent d’emblée dans une géographie à la fois onirique et paradoxale. Pratiquant une écriture de l’entre-deux et de l’ubiquité (« Les mondes intérieur et extérieur sont confondus. Aucune frontière. Et moi, je suis partout »), Sarafian se sert du Bois de Vincennes, décliné selon toutes les modalités du temps, climatique, historique et psychologique, comme toile de fond et terreau d’inspiration, comme contexte et prétexte à une parole tour à tour inquiète, désabusée ou extasiée.

3 – De fait, les mots de Sarafian s’inscrivent non seulement sur le vide laissé par deux catastrophes : les massacres anti-arméniens de 1915 et la Seconde Guerre mondiale, mais aussi dans la décennie même où Albert Camus publient les textes majeurs illustrant sa philosophe de l’absurde. En effet, malgré son « obstination à donner un sens à une vie absurde », Sarafian n’éprouve que « dégoût envers ce monde détruit, en ruines, perdu dans la fumée », souffrant de voir que toute beauté s’enlaidit, que les sagesses restent des jeux de l’esprit et que «  les saintetés se souillent ». Fils d’une époque marquée par le cauchemar, il erre comme « un condamné à mort qui ignore sa faute ».

4 – Cependant, avec Le Bois de Vincennes, Sarafian se donne pour objectif de « conquérir son exil » (Marc Nichanian) contre le doute et la dilution de son identité : «  Finalement inconnu à moi-même. Qui suis-je ? Le fils de quelle nation et de quel pays ? » Pour l’esprit qui subit la tyrannie de son intelligence, pour l’Arménien en désir de patrie, la faute est d’être « né en diaspora, entre le déclin de la religion et l’aube de la science, doté d’une amère hérédité, avec le don de s’adapter à tous les climats », d’avoir «  des dispositions pour l’universel » tout en devenant « national à outrance ». Tel serait « le secret de [sa] force, de [sa] souffrance dans l’écriture ».

5 – « Egaré », « persécuté, persécuteur », Sarafian se voit comme « l’arbre qui tire sa substance du déchet de ses feuilles », enfant d’un peuple qui avait pour mission la fraternité des hommes et qui en a pâti au point de se faire massacrer hier et assimiler « avec avilissement » aujourd’hui : « Nos valeurs niées par l’étranger, par la diaspora, et même par notre patrie ». Après être « passé à travers les années comme un fantôme, portant en [lui] la privation, la douleur d’un peuple méprisé », avec le sentiment d’aller « vers la mort sans avoir vécu », il rendra grâce à la magie du Bois de Vincennes et à sa capacité de le transporter « jusqu’à l’extrême extase ».

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