Ecrittératures

15 juillet 2015

Les éclairs signés d’Alain Barsamian.

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:40

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A première vue, ces graphismes relèvent de la fulgurance pure. On les perçoit comme les projections mentales de foudres faisant éclater sur la toile l’éphémère signe de leur énergie. Ici, le travail n’est que préparatoire, mise en train, quête du rythme jusqu’au moment où le geste devient mûr, où la chose advient, tourne à plein régime. Comme dirait Picasso, peindre, c’est découvrir ce qu’on est en train de chercher. A peine la machine créatrice a-t-elle trouvé sa voie, que le courant passe entre l’homme émetteur et la toile réceptrice. Une affaire de couple en somme. Mais une affaire plus électrique qu’esthétique. Plutôt geste primitif qu’acte conscient. On est au cœur battant de l’instinct. Au moment où l’apprentissage se perd, où l’artiste s’oublie, où l’homme extrait de son fonds obscur un éclat flagrant de sa joie. Fulgurance pure, car Alain Barsamian a la chance d’être aujourd’hui toujours aussi ignoré des circuits classiques de l’art qu’en ses débuts. Son travail n’est pas perverti par une cote à maintenir ou à conquérir. Son geste n’est pas troublé par la répétition d’un tic esthétique qui plaît et qui se vend ou se prostitue. Il n’est d’aucune école, ne se réclame d’aucun maître, n’est le suiveur de personne. Bien sûr, ses toiles peuvent renvoyer à Hans Hartung, à Mathieu, à l’abstraction lyrique. Mais alors, appliquer ce genre de grille sur du Barsamian, c’est troubler la pureté d’une démarche quasi paléolithique, d’avant les figurations académiques. Car ce peintre est fou qui déploie pour nous en figures fugaces et figées, les irruptions pressantes surgies de nos profondeurs.

Né en 1947, Alain Barsamian a toujours alterné exercices et silences, dessinant, peignant, usant de la plume ou de l’appareil photographique pour rester éveillé, ouvert, actif.

Avec un grand-père et un père faisant carrière comme chirurgiens dentistes, sa vie semblait toute tracée. Mais ce même grand-père ayant la passion de la photographie, vers l’âge de 10 ans, le jeune Alain s’essaie à la prise de vue et baigne dans la chambre noire. Avec lui, la photographie fait œuvre de révélation, à la lueur des ampoules inactiniques d’un laboratoire de fortune installé dans un cagibi au fond du couloir de leur appartement parisien. A l’école, seul le dessin l’intéresse. Puis vient la gouache et le papier qu’il achète chez un marchand du quartier dont il devient le plus fidèle client. La patronne lui laisse carte blanche pour  fouiner dans les moindres recoins du magasin. Il est constamment à la recherche d’un nouvel outil ou d’un ingrédient digne d’être mis à l’épreuve.

En 1965-66, réussissant à contrer les exigences paternelles, Barsamian se prépare au concours d’entrée des Arts décoratifs de Paris à l’atelier Guillaume Met  de Penninghen, dans le quartier de St Germain des Prés. Son échec l’oblige à suivre la voie voulue par le père. Malgré tout, il restera marqué par son année d’atelier. Et pour conjurer, le sort il court chez son papetier pour acquérir toiles et tubes de peinture à l’huile. De retour, utilisant le chevalet sur lequel il a vu son père s’essayer à des peintures figuratives, il vide ses tubes et remplit sa toile au couteau et à l’automatisme. D’autres suivront, comme s’il habitait enfin la gestuelle et la spontanéité qui n’allaient plus le quitter. Esprit du temps, il fait de l’abstraction lyrique sans le savoir et sans même connaître ce mouvement. Il dira à ce propos : « Ces lignes que je traçais d’une façon naturelle et purement instinctive devenaient avec le temps de plus en plus stylisées, et puisque ce graphisme me convenait, je l’ai adopté comme une écriture ».

En 1980, sa rencontre avec le peintre Guy Bertholon sera déterminante. Elle coïncide avec l’opportunité d’une première exposition personnelle à Cergy Pontoise prévue pour mai 1982. Barsamian s’y prépare assidûment et réussit son pari. A cette occasion, Guy Bertholon écrira : «  Alain Barsamian est à l’aube d’une carrière de peintre authentique, s’il ne gaspille pas son talent ». Mais l’année suivante, Barsamian s’expatrie en Bretagne avec sa famille. Installé dans le Morbihan, il intègre le cercle des peintres professionnels qu’il côtoie, cherchant un juste équilibre entre exigences esthétiques et nécessités du quotidien. Après quelques expositions ici ou là de vingt années de travail, vient le trou noir, avec le manque, des reprises incertaines et le décès de son épouse.

Il refait surface dans le sud, se remarie puis devient veuf pour la seconde fois. Mais Barsamian se sauve dans la peinture. Et s’il s’expose depuis septembre 2014 dans une galerie à  Saint Paul de Vence, c’est montrer que son geste toujours aussi fulgurant est le gage d’une jeunesse intacte.

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12 commentaires »

  1. Merci Denis !
    Bel hommage à un grand artiste dont l’oeuvre picturale n’a rien à envier aux peintres connus.
    Nous avons fait connaissance grâce au blog de son voyage en Arménie en 2011 alors que j’y étais allé en 2008.
    Depuis, nous échangeons régulièrement et j’ai la présence de quelques-uns de ses éclairs sur mes murs.
    Alain, ceux qui n’ont pas vu tes toiles, ne savent pas combien ils sont passés à coté d’un art certain.

    Commentaire par antranik21a — 15 juillet 2015 @ 7:16 | Réponse

    • J’aurais pu écrire qu’Alain était un peintre zen. Mais ce sera pour une autre fois.

      Commentaire par denisdonikian — 16 juillet 2015 @ 2:26 | Réponse

    • Mon cher Antranik
      Merci d’apprécier mon travail.
      Merci de l’apprécier avec des mots et avec le cœur.
      C’est pour moi un plaisir chaque fois que je partage une part de moi même.
      On ne partage jamais assez.
      Quel que soit notre mode d’expression le partage est essentiel.
      Merci.

      Commentaire par Alain BARSAMIAN — 16 juillet 2015 @ 9:03 | Réponse

  2. Pas facile de commenter un tel texte quand on est le premier concerné.
    Être présent sur le Site de Denis dans un pur style Donikian est exceptionnel, rare et un honneur auquel je suis très sensible et particulièrement touché.
    Je réalise à quel point Denis a su trouver les mots justes, en dehors des compliments qui n’engagent que lui, pour exprimer l’essentiel de mon parcours.
    En tant qu’artiste, on passe sa vie à chercher et ce que l’on trouve ne nous satisfait pas forcément.
    Mais tant qu’il y a partage avec les autres, on est en droit de penser que tout le travail accompli jusqu’ici n’a pas été vain.
    Un Merci « Spécial » à mon ami Mkhit qui sait de quoi je parle.
    Il a toute ma reconnaissance, mon respect et ma profonde amitié.
    Guerguin yev Guerguin Chad Chenoragaloutyoun Siréli paregam.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 16 juillet 2015 @ 8:47 | Réponse

  3. Alain, j’aime vraiment ces élans, ces zébrures nés de ton imagination ! C’est toujours extrêmement harmonieux : rien à ajouter, rien à retrancher ! C’est la perfection (à mon avis – qui en vaut largement un autre !! LOL !)

    Commentaire par Dzovinar — 16 juillet 2015 @ 11:13 | Réponse

    • Merci Dzovinar
      Certes je me répète lorsque je parle constamment de partage.
      Mais si au départ, mon expression picturale était une réaction pour affirmer mes choix et ma personnalité, la suite a prouvé que je ne pouvais vivre mon expression que dans le partage.
      Merci.

      Commentaire par Alain BARSAMIAN — 16 juillet 2015 @ 12:04 | Réponse

  4. Effectivement , et une fois de plus comme quand Denis parle de l’Arménie ou de ses dirigeants politiques , Denis a les mots les plus justes , les plus forts et les plus beaux dans le cas particulier d’Alain Barsamian et que l’on ne peut que partager quand on découvre l’œuvre reproduite dans cet article pour la première fois , ce qui est mon cas . Merci Denis encore et toujours . Merci Alain pour offrir aujourd’hui à nos yeux et à nos cœurs une œuvre qui , selon moi , nous entraine loin dans nos passés et dans toutes les occupations de notre Patrie d’origine . Heureux d’avoir grâce à vous des nouvelles de Dzovinar .

    Commentaire par Donig — 16 juillet 2015 @ 3:21 | Réponse

  5. Oh mais je suis toujours fidèle au poste (et aux posts) Donig !

    Commentaire par Dzovinar — 16 juillet 2015 @ 6:55 | Réponse

  6. Quand l’écriture se fait signature, invente une langue nouvelle : le barsamien. Idéogrammes ou hiéroglyphes du moi, marqués du sceau des khatchkars.

    Commentaire par George — 17 juillet 2015 @ 7:52 | Réponse

  7. J’en profite aussi pour remercier Denis pour le qualité de son blog, un trait d’union entre hommes et femmes dispersés dans un monde où les visions manquent parfois de clairvoyance.
    Le regard porté sur les autres, sans à priori et avec recherche de vérité permet de comprendre un univers parfois obscur.
    Que ce soit des mots, des couleurs ou des formes l’expression humaine est en constante évolution et l’idéal serait de réaliser un univers compréhensible pour tous…serait-ce une utopie ?

    Commentaire par antranik21a — 17 juillet 2015 @ 12:42 | Réponse

  8. Bonjour d’une ancienne admiratrice de vos oeuvres. J’ai toujours l’affiche d’une expo au Credit Agricole de Vannes avec vos magnifiques « éclairs ». Merci pour l’exposition que vous aviez faite dans mon resto.
    Bonne continuation.
    J’ai vu vos photos d’Arménie de 2011, splendides.
    Clothilde

    Commentaire par CHERRIER Clothilde - ex Don Camillo — 19 septembre 2015 @ 12:50 | Réponse

    • Commentaire par Anonyme — 19 septembre 2015 @ 1:18 | Réponse


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