Ecrittératures

28 juillet 2015

La retraite sans fanfare

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 11:37

41I86aL0a7L._SY344_BO1,204,203,200_

1 – Le roman de Chahan Chahnour (alias Armen Lubin), sous-titré Histoire illustrée des Arméniens à leur arrivée à Paris suite au génocide de 1915-1916, paru en arménien en 1929, et traduit en français sous la direction de Krikor Beledian (Éditions L’ACTEMEM, 2009), se présente comme l’histoire du conflit entre assimilation et préservation auquel l’identité cultuelle des survivants en exil devait être confrontée. La retraite sonne donc comme une seconde défaite des Arméniens : après celle qu’ils subirent avec le génocide survient celle qui consiste « à reculer, à oublier, à renier ».

2 – À une première partie narrative du roman relatant l’histoire d’une passion amoureuse succède son pendant théorique où se pose la question de «l’esprit national», même si l’une et l’autre se pénètrent mutuellement. Photographe travaillant chez un certain Lescure, le jeune Arménien Pierre/Bédros découvrira que sa maîtresse Nénette/Jeanne dont il tombe amoureux lui a servi de modèle pour des nus destinés aux soldats. Apprenant qu’elle a un enfant nommé Bibi confié à des paysans normands, Bédros dégoûté, va retrouver ses compatriotes dont Sourên, l’intellectuel et Lokhoum, le fils de curé qui sombrera dans la folie. Lescure meurt dans un accident et Nénette, qui en sort infirme, se met en couple avec Bédros. Enceinte, Nénette se suicidera après l’enlèvement de Bibi par son ancien amant.

3 – Sans parvenir au degré de réussite esthétique, comme le reconnaîtra l’auteur lui-même, La retraite sans fanfare est d’autant plus intéressant qu’il décrit la ligne de partage entre les mondes passé et présent où se déchire l’exilé arménien. Étranger dans un environnement qui lui devient de plus en plus familier et dans lequel il rentre par le sexe, il éprouve dans sa chair le chemin de sa propre dilution. Ainsi les photos de nus découvertes par Bédros et sa tentative de dénoncer Lescure jouent dans le roman comme lutte entre « fascination de l’Autre » (K.B.) et réprobation par le soi. Le cas d’un Lokhum, perdu faute de repères traditionnels, montre que le refus de toute soumission à l’aliénation socio-culturelle conduit nécessairement à l’aporie de l’aliénation mentale.

4 – Tandis que Bédros cherche à « être l’Arménien d’avant, beau dans sa gaucherie, sublime dans sa simplicité » en fuyant Paris et en s’engagent dans l’usine Renault, Sourên déconstruit les faiblesses des Arméniens collectivement « empoisonnés » par « leur livre le plus mauvais, le plus répugnant, le plus faux, le plus malsain et le plus immoral : le Narek ». Il accuse l’Arménien dont l’âme est émoussée par son indifférence envers la collectivité, qui « croit moins à l’indépendance » et qui « hait moins le Turc », internationaliste, esthète, admirant les valeurs de l’étranger. Critique envers son peuple, son âme «frémit à l’idée d’une allégeance ». Et de fait, cette « mollesse maladive » est le signe d’une retraite des Arméniens dans leur combat pour être une nation. Sourên avoue : « J’ai pêché contre l’Ararat ».

5 – Roman d’un amour qui se dégrade, La retraite sans fanfare est aussi l’histoire d’une dégradation collective des Arméniens en exil. Moraliste, Pierre/Bédros préconise une sorte de désaliénation volontaire pour échapper à l’affrontement entre « l’individu pensant et le corps physique », tous deux régis par des lois impérieuses. Ainsi, pour connaître l’allégresse, il faudrait « être maître de son âme, déchirer la chair, briser l’étroite carapace, dépasser le corps, transcender le champ d’activité du physique, s’élever toujours, plus haut ».

Publicités

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :