Ecrittératures

14 août 2015

Trois pommes sont tombées du ciel

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 3:50
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1 – Traduit en français par Georges Festa, le roman de Micheline Aharonian Marcom (MetisPresses, 2015) paru en 2001 chez Riverhead books à New York, se situe à Kharpert, dans une Anatolie ottomane faite d’imaginaire poétique et de cruauté historique, entre 1915 et 1917. Sans ressortir au roman familial proprement dit, Trois pommes sont tombées du ciel entrelace fiction et document, s’affranchissant de toute dramaturgie dans le but d’exposer une mosaïque de drames sur fond de génocide. En ce sens, l’écriture du roman va puiser aux sources obscures du mal dans lesquelles s’inscrit l’identité de l’auteur.

2 – En choisissant une structure éclatée de préférence au traditionnel récit linéaire, Micheline Aharonian Marcom conduit son lecteur à éprouver le chaos produit par le génocide. Or, l’intime déstructuration des personnages provoque un malaise qui va s’amplifiant avec l’accumulation de ces destins broyés par la machinerie génocidaire. La légèreté du conte qui tient lieu de tonalité permanente du roman est constamment pervertie par son contenu où le démentiel côtoie le scatologique (« J’écris des poèmes sur mon caca », dit Sarkis), où les repères ordinaires des choses s’interpénètrent ou s’effacent (« Le monde est sens dessus dessous, les hommes sont des femmes, les croyants sont des païens, le mal est le bien… »).

3 – S’appuyant sur des personnages réels comme Hagop, Youghaper, Anaguil, Nevarte, Nichan, Stépan et Jiraïr Démirdjian, mais aussi le consul américain Leslie Davis, Micheline Aharonian Marcom réussit à jouer, sur cette trame historique, sa propre partition. A travers les regards de ses personnages, elle reconstitue le climat délétère d’une époque minée par le soupçon et pénètre dans leur intimité par le monologue intérieur. En effet, chacun semble parler sa vie au lecteur qui devient ainsi le spectateur impuissant des horreurs et des injustices en usage dans ce monde. Mots turcs ou arméniens contribuent à restituer les couleurs et les douleurs d’une humanité en proie à sa propre dissolution.

4 – Ainsi la jeune Anaguil se fait traiter de pute par le « kakod » marchand d’œufs Khalil Agha. Pour épargner à son fils Sarkis le traitement infligé au professeur Nadjarian obligé de danser nu dans les rues, puis torturé à mort, sa mère l’habille en femme et le cache dans le grenier où il échappe à l’ennui en écrivant jusqu’à en perdre la tête. La jeune recrue turque du village de Tadim considère tous les Arméniens comme des traîtres cherchant à poignarder l’armée dans le dos. Volontairement abandonnée par sa mère sur le chemin de la déportation, la « fille d’Erzindjan » raconte les viols, l’humiliation des grandes dames, avouant : « Mon cœur pue lui aussi, comme une maison en ruines ou un animal mort de maladie ».

5 – Maritsa, la prostituée turque, se plaint que « les Arméniens ont disparu avec leurs poinçons et leur talent ». « Soit c’était à eux de partir, soit à nous », dit-elle tout en se demandant : «  Reviendront-ils tous nous hanter ?» Tandis que Leslie Davis écrit à l’ambassadeur des États-Unis Henry Morgenthau : « le mensonge, la ruse et un goût immodéré pour l’argent constituent le défaut majeur chez presque tous [les Arméniens] », de son côté, Sarkis précise : « Je crois qu’il n’est pas dans la conscience arménienne de prendre en compte l’anéantissement, car en dépit de tout, durant toutes ces années sous le joug cruel des Turcs, nous avons toujours survécu ».

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