Ecrittératures

24 septembre 2015

NON !

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NON à la condamnation à mort du jeune Saoudien Ali Al-Nimr

22 septembre 2015

Le livre des chuchotements

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 9:32
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1 – Traduit du roumain, Le livre des chuchotements (Éditions des Syrtes, 2013) de Varujan Vosganian embrasse dans leur totalité les évènements du XXe siècle qui ont bouleversé le peuple arménien tant en Anatolie qu’en Roumanie. Mariant habilement chronique historique et récit familial sur le ton du conte pour restituer des « états de conscience », Le livre des chuchotements reste « plutôt un recueil de psaumes, car il parle surtout des vaincus ». En effet, l’auteur réussit à évoquer sur le mode d’un humour teinté de nostalgie et de compassion l’histoire d’un peuple poussé par la haine des hommes à la connaissance des gouffres.

2 – C’est pour se démarquer du Livre des lamentations de Grégoire de Narek, que Vosganian, né dans un siècle où « pour chaque larme versée coula autant de sang que pour un siècle de guerres jadis », choisit de parler des « pleurs étouffés » vers un Dieu qui ne semble plus disponible. Ce récit où la vie des uns s’imbrique dans la vie des autres, où le conteur se raconte à travers les siens tandis que la matière de son livre se transforme « en une réalité qui se multiplie elle-même », ne serait que chaos de faits et de souvenirs si l’auteur ne suivait le filigrane d’énigmes obsessionnelles : le caveau vide de Seferian, le cheval de bois de Missak Torlakian, les armes cachées de Dro ou la déesse Némésis.

3 – Chronique en douze chapitres « de choses témoignées », le livre se développe à partir des figures centrales des grands-pères Setrak Melikian et surtout Garabet Vosganian, qui permettront le déroulement de l’histoire sans fin des Arméniens. Suit une galerie de portraits singuliers : Minas l’aveugle, Anton Merzian l’interrogateur, le bon monsieur Bougepazian, le commandant Onik Tokatlian, le communiste Messia, eshek Simon, Hartin Fringuian et son testament, et tant d’autres vivant à Focşani. A ces histoires dans l’histoire, Vosganian ajoute celles de Mikaël Noradounguian, « le mage des cartes », de Levon Zohrab, leur gardien, du justicier Missak Torlakian qui assassina Bekhboud Khan Djivanshir et surtout de Drastamat Kanayan, dit général Dro.

4 – Soucieux d’inscrire ses personnages dans l’ère tragique des Arméniens, Varujan Vosganian va jalonner son récit de ses catastrophes les plus marquantes : les massacres de 1894-1895, la prise de la Banque ottomane, les sept cercles de la déportation (Mamoura, Islahiye, Bab, Meskene, Dipsi, Rakka, Deir-ez-Zor), l’assassinat de Talaat par Solomon Tehlirian, le rapatriement des Arméniens sur le Rossia au milieu des années 40, la répression bolchévique ou l’utopique Légion arménienne levée par le général Dro. Sans oublier les trahisons des uns, les générosités des autres, leurs actes de bravoure ou leurs rêves. « Les Arméniens de mon enfance vivaient plus dans les photos que parmi les hommes », écrira-t-il.

5 – Dépourvu de personnages imaginaires, comme si son auteur, à la manière de son grand-père Setrak, « entretenait une conversation avec son propre sang », Le Livre des chuchotements fait des va-et-vient constants entre le réel et l’invisible, le témoignage et la légende, la blessure et le souvenir de la blessure. Comme un film composé de flashbacks, de ruptures, de fondus enchainés, le roman cherche à rendre par l’accumulation, couche sur couche, des faits et des personnages, des lieux et des époques, le flux et le reflux des mémoires personnelle de l’auteur et collective du peuple arménien.

15 septembre 2015

Agos

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 10:52

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1 – Soucieux de s’ouvrir aux membres turcophones d’une communauté arménienne possédant déjà deux journaux en arménien, Jamanak et Nor Marmara, l’hebdomadaire Agos (sillon), rejoint par des chroniqueurs non arméniens, devait devenir rapidement un défenseur de la démocratisation du pays dans une perspective d’adhésion à l’Union européenne et par voie de conséquence de dialogue et de réconciliation entre Turcs et Arméniens. Créé le 5 avril 1996 et édité à Istanbul, comprenant douze pages dont deux en arménien, Agos tire à 5 000 exemplaires et paraît chaque vendredi. Dérangeant par ses positions les milieux ultra-nationalistes turcs, son rédacteur en chef Hrant Dink fut assassiné le 19 janvier 2007 devant les locaux du journal.

2 – Etyen Mahçupyan (né en 1950) assumera la succession de Hrant Dink de 2007 à 2010, avant de devenir, en octobre 2014, le conseiller du Premier ministre Ahmet Davutoğlu jusqu’à son retrait, en avril 2015, pour avoir reconnu le génocide arménien. Dans un entretien pour le site Repair (repairfuture.net) du 13 juin 2013, le rédacteur en chef Robert Koptas, déjà chroniqueur à Agos du vivant de Hrant Dink, revient sur la nécessité de poursuivre son héritage. Agos a permis à la communauté arménienne de Turquie, structurée autour du Patriarcat, de se donner une voix vers l’extérieur, propre à refléter les changements survenus en Turquie. De la sorte, les Turcs sont devenus mieux à même de connaître les Arméniens, leurs problèmes et leur passé, mais aussi «  de respirer, discuter, dialoguer ».

3 – La création d’Agos fut accueillie avec enthousiasme par certains Arméniens de Turquie, mais avec crainte par d’autres en raison des risques qu’il faisait encourir à leurs intérêts propres. La personnalité de Hrant Dink, ses connaissances, ses intuitions ont nécessairement joué sur l’impact d’un journal qui prend appui sur l’information et la réflexion, l’adoption d’une attitude arménienne non nationaliste pour transformer le système d’endoctrinement qui a cours en Turquie. De ce fait, il est moins important pour le journal de définir les évènements de 1915 comme génocide que d’engager un processus de compréhension et de connaissance par l’élaboration d’un langage adéquat.

4 – Devenu aujourd’hui plus institutionnel que professionnel, sans avoir le souci du profit, Agos s’est enrichi en multipliant le nombre de pages et en traitant des sujets extérieurs à la question arménienne. Outre ses abonnés étrangers (500 environ), il a vu le nombre des lecteurs non-arméniens augmenter, grâce à une diffusion plus large dans d’autres villes qu’Istanbul. Si la mort de Hrant Dink a permis à une grande partie de la société de connaître la question arménienne, elle a aussi provoqué une prise de conscience sur les actes illégaux de l’État et sur les discriminations au quotidien dont souffrent aussi bien les musulmans que les Arméniens.

5 – L’immobilisme de l’État et de sa propagande à travers les livres d’histoire gène forcément la maturation civique de la société et de l’opinion publique. Mais les progrès n’en demeurent pas moins tangibles. Toutefois, l’État turc n’est pas prêt à renoncer à son idéologie de la force dans la mesure où il est le seul qui puisse régler à sa convenance le rythme du changement. Si ses relations avec l’Arménie restent tributaires de la conjoncture internationale, concernant la question du génocide, la Turquie demeure insensible aux pressions extérieures d’autant qu’elle constitue un allié important des pays occidentaux.

12 septembre 2015

Apatride

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Mayrig

1 – Composé du préfixe privatif a- et du mot grec patris (terre des ancêtres) le terme apatride désigne, selon la convention de New York de 1954, « toute personne qu’aucun État ne considère comme son ressortissant par application de sa législation ». L’apatride, n’étant reconnu par aucun État et dépourvu de nationalité, est de ce fait privé de toute protection. Aux Allemands voulant échapper au nazisme durant la Seconde Guerre mondiale s’appliquait le synonyme germanique heimatlos. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, il y aurait actuellement dans le monde environ 12 millions d’apatrides.

2 – À l’initiative de Fridtjof Nansen, premier Haut-commissaire pour les réfugiés de la Société des Nations, fut créé le 5 juillet 1922 le passeport NANSEN. En bénéficièrent les réfugiés de l’ancien Empire russe fuyant la révolution d’Octobre et devenus apatrides par le décret soviétique du 15 décembre 1922 révoquant la nationalité de tous les émigrés. Le passeport NANSEN constitua le premier instrument juridique permettant la protection internationale des apatrides. Il fut étendu aux Arméniens en mai 1924, puis aux Assyriens et autres minorités de l’ancien Empire ottoman en 1933.

3 – En 1918, seuls 4 000 Arméniens vivaient en France (étudiants, intellectuels, commerçants). Leur entrée massive ne commence qu’en 1923 après l’abandon de la Cilicie par la France (1920) et la signature du traité de Lausanne qui fera perdre aux Arméniens l’espoir d’un foyer national en Turquie. Après un pic maximum en 1926, l’émigration arménienne sera ralentie en raison de la crise économique de 1929 et de ses suites jusqu’en 1931. Mais cette émigration reprendra après la Seconde Guerre mondiale suivant les différents bouleversements traversés par le Proche-Orient : luttes israélo-palestiniennes, régimes nationalistes en Égypte, Irak, Chypre, Turquie, guerre civile libanaise, révolution iranienne, et aujourd’hui guerre en Syrie.

4 – En fait, comme le fait remarquer Anahide Ter Minassian, ( La question arménienne, Éditions Parenthèses, 1983) : « Perpétré dans l’Empire ottoman, prolongé à l’époque kémaliste, le génocide, qui a peut-être fait disparaître la moitié de la nation, est vraiment  « l’événement-matrice » de l’histoire des Arméniens ». L’exode massif des Arméniens de Turquie vers la France ne commence qu’avec leur conviction qu’ils ne pourront plus vivre dans un pays administré par leurs bourreaux. Particulièrement touchée sur le plan démographique par les pertes subies durant la Première Guerre mondiale, la France va absorber une grande partie de Arméniens dont la naturalisation n’aura lieu qu’après 1a fin du second conflit international.

5 – Par ailleurs, si la France paraissait toute désignée pour accueillir les réfugiés arméniens, c’est en raison du rôle actif qu’elle y joua en Syrie et au Liban où elle fut en situation de proximité avec les Arméniens qui s’y étaient rendus. La première ville à leur offrir des opportunités d’emploi fut Marseille. Les embauchèrent les raffineries de sucre et de savonnerie, alors en plein développement. Peu à peu se créèrent des quartiers ouvriers constitués d’émigrés arméniens avant qu’ils ne se dispersent dans la banlieue. Beaumont et Saint-Julien formèrent ainsi de petites patries reconstituées par une communauté structurée autour de sa culture et de son histoire. D’une génération à l’autre, les Arméniens, devenus pleinement citoyens français, allaient participer à la vie économique et démocratique de la région.

Droits de l’homme

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:41

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On aura toujours du mal à être intelligent avec les cons.

11 septembre 2015

Fantômes d’Anatolie

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 6:49

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1 – Interpellée par la présence/absence des Arméniens sur le territoire même de leur histoire Pascaline Marre, épouse d’un Arménien de la diaspora, eut l’idée d’un périple photographique en Anatolie qui rendrait sensible le phénomène de leur disparition. Il importait pour la photographe de faire émerger par une « écriture visuelle évocatrice » la permanence de cette destruction tant dans le pays des négateurs que chez les victimes de leur négation. Photographier la perte pour recomposer un passé en prenant appui sur son effacement, telle était la mission de résurrection et de justice dont l’auteur souhaitait charger son album, qui sera publié en 2014.

 

2 – Guidé par Osman Köker, expert en mémoire arménienne mise en cartes postales, Pascaline Marre a pu sonder les trous symboliques de l’abandon laissés par les Arméniens depuis cent ans. Ainsi, son objectif s’emploiera, par la couleur ou le noir et blanc, à retenir l’écriture d’un vide en décomposition qui se sera figée sur les murs comme le suint d’un néant définitif ou d’une attente espérée. Églises mortes, murs maculés de mots turcs, ruines sans visage, chambres chiffonnées, ou paysages endormis qui furent les théâtres de monstrueuses cruautés (p. 78), partout pèsent les signes d’une cessation et d’un effondrement. Ici ou là, en manière de contraste, un être humain, souvent jeune, sert à déchirer le mutisme du lieu (pp 95,112, 127). Même les restaurations et les muséifications, marquées du drapeau turc, constituent des évocations ironiques du grand crime.

 

3 – Les travaux d’écriture qui accompagnent la quête photographique épuisent les ressources graphiques ou ajoutent de l’information aux images données. Si les caractères du titre et des sous-titres accusent brisures et amputations, si les textes oscillent entre calligramme et haïku pour marquer l’effilochement, l’étouffement ou la révolte, les légendes viennent, en fin d’ouvrage, rendre aux images leur contexte historique sciemment occulté et préciser la situation topographique des lieux volontairement turcisés ou « truqués ». Ainsi, à la dominante photographique, Pascaline Marre a su habilement marier chronique du désastre et poésie de la néantisation en vue d’aboutir à une œuvre polyphonique sur le deuil à vif du génocide.

 

4 – Loin de se confiner dans un passéisme nostalgique que reflèterait cette longue litanie de clichés figurant l’ombre d’une époque révolue, Fantômes d’Anatolie, sous-titré Regard sur le génocide arménien, se décline avant tout comme un contentieux resté ouvert et qui suppure le manque, la mutilation et surtout l’injustice. Le portrait de l’éditeur et dissident Ragip Zarakolu, saisi parmi ses livres, auréolé d’un néon quasi céleste, joue comme une icône de « l’engagement indéfectible d’un homme pour la liberté et l’humanité ». Lui fait écho celui d’un Hrant Dink, au cimetière arménien de Şişli, figé en martyr de cette même volonté de libérer la parole.

 

5 – Auteure photographe indépendante, résidant à Paris, Pascaline Marre, née en 1972, a étudié l’histoire de l’art et la photographie aux États-Unis. Après avoir exposé sur le monde rural, l’Arménie et les intellectuels turcs, elle a publié deux albums : Nos maisons de famille (Paris, La Martinière, 2012) et Mon travail n’intéresse personne (Bruxelles, Husson, 2011). Résultat d’une enquête qui a duré une dizaine d’années, Fantômes d’Anatolie marque comme un engagement du songe contre le mensonge : « Cent ans de morts. / Les oublier serait te condamner/ Toi, tes enfants et tes petits-enfants. L’âme des morts et l’âme des vivants ».

8 septembre 2015

Mayrig

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 2:33

 

Mayrig

 

1 – Le récit autobiographique du réalisateur Henri Verneuil, de son vrai nom Achod Malakian, évoque les années d’adaptation d’un enfant de quatre ans, évoluant vers sa maturité entre culture d’origine et culture étrangère (Robert Laffont, 1985). Comme tous les rescapés arméniens, expulsés de force de leur pays natal, la famille Malakian devra assumer, par la sagesse du travail, l’adversité et l’hospitalité qu’un pays inconnu, rendu exsangue par la guerre, va offrir à sa volonté de survivre aux évènements de 1915. En ce sens, cette chronique d’une intégration réussie par le sacrifice des aînés est emblématique de tous les destins d’exilés arméniens.

 

 

2 – Composée du père, employé aux raffineries de sucre Saint-Louis, de son épouse « Mayrig » (petite mère), et des sœurs de celle-ci, Anna et Kayané, travaillant pour un atelier de chemiserie, la famille d’Achod s’est installée à Marseille dans des conditions précaires. Achod sera inscrit à la plus grande et très chère école de Marseille, l’Institution Mélizan, au prix du travail de nuit de son père et du labeur des trois femmes. Au fil des ans, les Malakian parviendront à ouvrir leur propre boutique tandis qu’Achod sera admis à l’école des Arts et métiers d’Aix-en Provence. Le livre s’ouvre et se ferme sur l’agonie de Mayrig, veillée par Achod, ses tantes et son père s’étant déjà effacés au fil des pages.

 

3 – Sur chaque épisode de ces mémoires pèse la condition d’apatride que les réfugiés arméniens traîneront jusqu’aux lois de naturalisation, soit en 1949 pour le jeune Achod. Les passeports NANSEN en porteront l’inscription, pour définir ces « vivants par accident », « passagers d’une classe indéterminable ». Le 24 avril 1927, au cours d’une réunion commémorative, le jeune Achod accède à son arménité en écoutant «  ces hommes aux visages de requiem évoquer leurs morts », mais déplorant plus tard, « la conspiration du silence qu’observaient les livres d’école ».

 

4 – Ces « étranges étrangers » à la Prévert que sont alors les Arméniens, menant « une existence besogneuse au quotidien désespérant », ponctuée de «  si vous n’êtes pas content… retournez dans votre pays !» n’auront pour tout rempart contre l’exil que l’amour inconditionnel de la famille, infaillible carburant de leur rage de vivre. Plus qu’un livre à la mère à la manière d’Albert Cohen, Mayrig est avant tout un hymne à la femme arménienne représentée ici en trois dimensions, «…trois bons visages de […] saintes sentinelles : Mayrig, Anna et Kayané. Trinité de l’amour, […] trois mères, toutes trois confondues dans une même tendresse… ».

 

5 – Conteur chaleureux, pétri d’humanité, sans pour autant tomber dans le sirupeux ou le compassé, Henri Verneuil laisse entendre dans son écriture la truculence, la douce ironie et l’humour tendre du parler marseillais. Maître de la métaphore savoureuse qui tombe juste, de l’image qui fait mouche ou de la diatribe qui va droit au but, disant tantôt le noir et tantôt le blanc, il mène son lecteur dans le clair-obscur de la nostalgie et de la reconnaissance, dans le feu mourant d’une époque intimement épique, au nom de tous ces Arméniens apatrides qui, sans avoir sa parole, ont partagé la même solitude, déchirés entre les épreuves de la mémoire et les impératifs de l’assimilation.

7 septembre 2015

Chiens de rues d’Istanbul: histoire d’un massacre sur un îlot désert

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:45

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1 – Dans son article paru sur le site Slate.fr (5 août 2015), Catherine Pinguet, spécialiste des études turques et ottomanes, auteur de Les Chiens d’Istanbul (Bleu Autour, 2008), s’intéresse au massacre des chiens d’Istanbul en 1910, tantôt mentionnés comme « nuisance » dans les guides touristiques, tantôt comme « curiosité », au point même d’intéresser les éditeurs de cartes postales. Largement évoqués par les voyageurs européens de la seconde moitié du XIXe siècle, choqués autant par leurs « hordes » que par la bienveillance des Turcs à leur égard, ces chiens, le plus souvent faméliques, n’appartenant à personne, semblaient bénéficier aux yeux des adeptes de la science et du progrès, de croyances inculquées par les religieux musulmans.

2 – Moins d’un an après leur accession au pouvoir, les Jeunes-Turcs procèdent à l’élimination des chiens par la destruction des portées, puis par la capture des adultes au lasso ou à l’aide de grosses pinces. Reprenant une vieille idée du XIXe siècle de les reléguer sur une île, l’administration jeune-turque choisit, dans un premier temps, cette mesure d’éloignement sur l’île d’Oxia, dite « la Pointue », avant de cesser tout approvisionnement en eau et en nourriture. Talat Pacha eut beau affirmer que les chiens «étaient bien soignés et nourris aux frais de l’État», le dessinateur français Sem, témoin des « rafles », se rendit sur place le 12 juillet 1910, et décrivit l’endroit comme une «sorte de Stromboli vomissant des plaintes et des râles». En effet, les 60.000 chiens furent réduits à s’entredévorer avant de mourir.

3 – Considérées «plus rationnelles et plus humaines», des alternatives de décanisation par le gaz avaient été proposées par le Dr Remlinger, directeur de l’Institut Pasteur, ajoutant aux pratiques déjà en cours à Londres et Paris, des objectifs de rentabilité et de salubrité publique, par le recyclage des peaux, poils, os, graisse muscles et même intestins qui rapporterait jusqu’à 3.000.000 de francs à la municipalité. Mais cette solution fut rejetée par le conseil d’hygiène d’Istanbul. La capture des chiens fut d’autant plus difficile que les musulmans considéraient comme méritoire de porter secours à une créature affamée et comme un péché de lui faire du mal. La sale besogne de capturer les chiens fut confiée aux plus pauvres et aux exclus.

4 – Faute de voir renouvelée l’opération par le gouvernement jeune-turc, le maire d’Istanbul, le Dr Cemalettin réussit à éliminer 30.000 chiens dans les fourrières. Mais l’épisode de 1910 frappe encore les esprits, souvent vu comme la métaphore du génocide arménien. Aujourd’hui, la protection des chiens vaut comme celle de la nature, au regard des croyances qui, selon la tradition musulmane, considèrent comme une atteinte à la Création de s’en prendre à une créature innocente et sans défense. Après les campagnes de stérilisation, certaines municipalités ont décidé de reléguer les chiens dans les forets de Beykoz et de Belgrade.

5 – Il reste que la question des chiens de rues à Istanbul fait toujours l’objet de débats passionnées. Les militants de la cause animale oublient que si une loi était adoptée sur l’errance animale en milieu urbain, comme en Angleterre et en France, les chiens risquent d’être systématiquement éliminés.

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6 septembre 2015

Démocrates turcs et génocide arménien (8) : Osman Kavala

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:27
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1 – Homme d’affaires turc, Osman Kavala, né à Paris en 1957, appartient à une famille originaire de la ville grecque de Kavala, (annexée en 1913), qui, en 1924, après la chute de l’Empire ottoman, viendra s’installer à Istanbul. Après des études en sciences sociales à Ankara à la fin des années 1970, il part étudier les sciences politiques et la sociologie à Manchester et passe près une année à New-York dans les années 1980. Rentré à Istanbul, en 1982, il reprend les affaires familiales au décès de son père, héritant avec sa famille d’une des plus importantes fortunes de Turquie. A partir de 1985, il se rapproche des milieux culturels fréquentés par l’intelligentsia.

2 – En 2002, Osman Kavala crée Anadolu Kültür, afin de promouvoir les activités culturelles et faciliter des collaborations artistiques à Istanbul et en Anatolie. Dans ce but, des centres culturels seront ouverts à Diyarbakir et à Kars. Dès lors, seront mis en œuvre des échanges avec des artistes et institutions culturelles d’Arménie, en 2005, ainsi qu’une plate-forme commune de cinéma et des recherches en histoire orale. Un orchestre symphonique formé en juillet 2010, composé de jeunes musiciens des deux pays a pu donner un concert à Istanbul et à Berlin. Anadolu Kültür a coproduit la pièce de Gérard Torikian, Le concert arménien ou le proverbe turc, (jouée à Diyarbakir et à Istanbul en novembre 2009) et Chienne d’Histoire, film d’animation de Serge Avédikian (2010).

3 – Au surlendemain des commémorations du génocide arménien dans le monde et à Istanbul , Osman Kavala, directeur du Centre culturel DEPO, accueillit l’exposition d’Antoine Agoudjian intitulée « Les Yeux Brûlants » du 26 avril au 5 juin 2011. Avec Osman Kavala, avouera Agoudjian, « nous avons spontanément éprouvé l’envie d’agréger nos énergies, rejetant délibérément nos appréhensions, ayant pour seule motivation le vœu d’ouvrir une brèche face au rempart sectaire de l’obscurantisme pour enfin devenir les initiateurs d’un dessein utopique, celui de rendre pas à pas audible une voix qui ne l’était plus depuis 96 ans en Turquie. »

4 – Le 25 octobre 2014, participant à un symposium organisé par la Fondation İsmail Beşikci de Diyarbakır intitulé « Diyarbakır et les Kurdes en 1915 », avec l’avocat Erdal Doğan et le coordinateur en charge du projet, Namik Kemal Dinçer, Osman Kavala a invité la société civile turque à se mobiliser pour la reconnaissance du génocide arménien, problème devenu international « car le génocide a créé la diaspora arménienne et cette diaspora œuvre pour la reconnaissance du génocide par les Parlements dans les pays où vivent des Arméniens ».  Par ailleurs, cette question intéresse d’autant plus les Turcs eux-mêmes, qu’il importe moins de compenser une injustice contre le peuple arménien, que de « faire de la Turquie un État plus civilisé et démocratique ».

5 – « Lors de nos entretiens avec des Arméniens de la diaspora, nous avons réalisé que pour eux établir des liens avec leur terre ancestrale est plus important que la reconnaissance du génocide, car pour maintenir leur identité, ils ont besoin de faire le lien avec cette terre », observera-t-il. « Des années après le génocide, ils considèrent les Turcs comme des salauds, tout comme nous les considérons de même. Mais, grâce à Hrant Dink, quelque chose a commencé à changer, car il travaillait à une réconciliation. Après son assassinat, une sensibilité à cette question s’est développée en Turquie. »

5 septembre 2015

Démocrates turcs et génocide arménien (7) : Osman Köker

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:19
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1 – Fondateur des Éditions Birzamanlar Yayıncılık, traitant de la diversité culturelle de la Turquie ancienne, Osman Köker, né en 1957 à Marach, fut directeur de publication de la revue Toplumsal Tarih [Histoire sociale], de 1997 à 2001, avant de faire paraître la collection complète en quatre volumes des articles de l’historien arménien Kevork Pamukciyan : Ermeni Kaynaklarından Tarihe Katkılar [Contributions des sources arméniennes à l’Histoire] aux Éditions Aras. En 2005, il publie le livre-album de la collection Orlando Carlo Calumeno de cartes postales :100 Yıl Önce Türkiye’de Ermeniler [Les Arméniens en Turquie il y a 100 ans], qui deviendra une exposition itinérante à Istanbul, en Europe et à Erevan (du 22 au 26 septembre 2009).

2 – Dans un entretien à The Armenian Reporter (3 octobre 2009) avec Maria Titizian à Erevan, Osman Köker raconte qu’à Marach chaque 12 février était fêté comme le jour où les habitants s’étaient libérés des Arméniens usurpateurs et sources de conflits. Or, deux cathédrales, dix églises et autant d’écoles désertées témoignaient de leur présence. Plus tard, devenu spécialiste des minorités, Köker comprendra que l’histoire turque était sciemment erronée. « Ils ne disent pas que les Arméniens vivaient ici, qu’ils jouaient un rôle très important dans le développement du commerce et de la culture, qu’ils faisaient partie de cette terre », note-t-il.

3 – Sans être historien, sa carrière de journaliste et d’éditeur s’orientera vers l’histoire des minorités après avoir travaillé, en 1992, dans une section de l’Union pour les Droits de l’homme à Istanbul consacrée à leurs problèmes. Il s’implique alors dans la création en 1996 du journal Agos et dans les éditions Aras. Cherchant des ressources visuelles sur les Arméniens il y a cent ans, sur leur rôle dans l’économie, l’enseignement, la culture, il apprit l’existence de la collection d’Orlando Calumeno, fils d’une famille d’origine italienne ayant vécu durant deux ou trois siècles en Turquie. De ces cartes représentant villes, villages, édifices, manufactures et populations relatifs aux Arméniens surgit l’idée d’en faire un album et des expositions.

4 – Devant les réticences et les exigences de modifications formulées par les éditeurs pressentis, Osman Köker décide de créer sa propre maison d’édition qui prendra le nom de Birzamanlar [Il était une fois]. Il importait d’expliquer aux Turcs que la seule manière de résoudre le problème des minorités (Arméniens, Kurdes, Grecs ou Roms) inhérent à la position même de l’État, était le savoir et la compréhension. Or, déportation et massacres, s’ils furent une tragédie pour le peuple arménien, coïncidèrent pour les Turcs à un indéniable déclin de la vie culturelle. D’ailleurs, « notre vision unilatérale des minorités affecte même la conception historique des hommes de science », souligne-t-il.

 5 – L’exposition des cartes postales à Istanbul de janvier 2005 (une autre aura lieu en octobre), réalisée sans autorisation de l’État, fut relativement bien couverte par les médias. Les visiteurs arméniens et turcs cherchaient les villes dont ils étaient originaires. Ainsi, les Turcs constataient que des Arméniens pouvaient être natifs de la même ville qu’eux. Dès lors, l’échange d’anecdotes, le partage d’une histoire commune dans une même ville permirent de remplir la mission que s’était donnée Osman Köker, à savoir encourager le dialogue entre les deux peuples.

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