Ecrittératures

2 septembre 2015

« Banque ottomane »

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Premier acte terroriste publicitaire commis par des justiciers arméniens, le 26 août 1896, à 13 heures, à Constantinople, la prise de la Banque ottomane sert de trame au roman d’Alexandre Toptchian, (Le cercle d’écrits caucasiens, 2011, traduit de l’arménien par Hratch Bedrossian). Tandis que les historiens décrivent l’opération comme l’effet d’une revendication désespérée, le romancier l’utilise à sa fantaisie dans le but d’orchestrer les faits et méfaits d’une pléiade d’acteurs occasionnels qui vont permettre de « pimenter » l’intrigue en introduisant du comique dans la tragédie. L’héroïsme fragile des principaux protagonistes alterne avec le solide ridicule du tyran et de ses sbires.

2 – Si, dans le roman, les Karo Babadjanian, Mekertitch, Bagrat, Aram, Vartkès et autres se substituent aux Armen Garo Pasdermadjian et Papken Suni du groupe historique, Sir Edgar Vincent reste le gouverneur de la banque mais fait partie des otages, tandis que Maximov, drogman de l’ambassade russe, négocie effectivement entre le pouvoir et les résistants. A ces derniers, l’auteur ajoute le gentleman cambrioleur, Jean-Luc Vidal, qui convoite les pierres précieuses du sultan, les faux-monnayeurs Molla Yunus et Yachka Voron,   le commerçant Ismaïl Ichpiroglou, la Belle Kiki, coquette croqueuse d’hommes, tous clients de la Banque brusquement pris au piège. Mais à l’extérieur, Topal Hasan rêve d’orgies sexuelles avec la femme et les enfants du médecin arménien, victimes de viol.

3 – Enfermé dans Yildiz, le sultan emploie une armée d’informateurs pour déjouer les complots ittihadistes, et Safirab, sa cartomancienne, qui prédit un bain de sang. Les séquences comiques du palais croisent les scènes paniques de la banque, accentuant le décalage entre le pouvoir et ses sujets et justifiant les rêves d’égalité et de justice assumés par le commando. La peur qui entoure le sultan est tournée en ridicule par son perroquet acquis en Angleterre et dont personne n’ose traduire la phrase qu’il crie au padichah : «  Suck my cock and call me Johnny ! »

4 – La structure en séquences éclatées (lieu et date, puis heure précise au moment de l’opération) permet à la dramaturgie de prendre progressivement forme, aux personnages d’être emportés par les lignes de force qu’anime le centre névralgique du roman, à savoir la Banque ottomane. De fait, cette Banque qui sert de toile de fond à toutes les scènes demeure le personnage principal, exerçant sur tous les protagonistes, de près ou de loin, sa force de gravité et sa puissance symbolique. Elle devient le final où se conjuguent toutes les intrigues et où éclatent  les morales du récit : le cambrioleur est berné, les révolutionnaires rentrent dans le rang et le sultan massacre des innocents, Arméniens et perroquets victimes de leurs récriminations et de leurs cris.

5 – Banque Ottomane serait le roman d’une révolte arménienne, figé dans l’ironie critique exercée par un auteur arménien contre un sultan et un peuple barbares, si, loin de sombrer dans un manichéisme nationaliste, il n’était avant tout l’histoire d’un échec autant que d’une aporie. Les révolutionnaires feront connaître leur cause sans pour autant empêcher de nouveaux massacres. Dès lors, comment ignorer que tous les Arméniens soient habités du monstre de la vengeance et de la réparation. « Ce monstre ténébreux s’est logé en nous, nous devons nous en délivrer, mais seulement après avoir satisfait sa volonté, sinon il restera à jamais en nous et, comme la rouille qui ronge de l’intérieur, il nous anéantira. »

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