Ecrittératures

8 septembre 2015

Mayrig

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 2:33

 

Mayrig

 

1 – Le récit autobiographique du réalisateur Henri Verneuil, de son vrai nom Achod Malakian, évoque les années d’adaptation d’un enfant de quatre ans, évoluant vers sa maturité entre culture d’origine et culture étrangère (Robert Laffont, 1985). Comme tous les rescapés arméniens, expulsés de force de leur pays natal, la famille Malakian devra assumer, par la sagesse du travail, l’adversité et l’hospitalité qu’un pays inconnu, rendu exsangue par la guerre, va offrir à sa volonté de survivre aux évènements de 1915. En ce sens, cette chronique d’une intégration réussie par le sacrifice des aînés est emblématique de tous les destins d’exilés arméniens.

 

 

2 – Composée du père, employé aux raffineries de sucre Saint-Louis, de son épouse « Mayrig » (petite mère), et des sœurs de celle-ci, Anna et Kayané, travaillant pour un atelier de chemiserie, la famille d’Achod s’est installée à Marseille dans des conditions précaires. Achod sera inscrit à la plus grande et très chère école de Marseille, l’Institution Mélizan, au prix du travail de nuit de son père et du labeur des trois femmes. Au fil des ans, les Malakian parviendront à ouvrir leur propre boutique tandis qu’Achod sera admis à l’école des Arts et métiers d’Aix-en Provence. Le livre s’ouvre et se ferme sur l’agonie de Mayrig, veillée par Achod, ses tantes et son père s’étant déjà effacés au fil des pages.

 

3 – Sur chaque épisode de ces mémoires pèse la condition d’apatride que les réfugiés arméniens traîneront jusqu’aux lois de naturalisation, soit en 1949 pour le jeune Achod. Les passeports NANSEN en porteront l’inscription, pour définir ces « vivants par accident », « passagers d’une classe indéterminable ». Le 24 avril 1927, au cours d’une réunion commémorative, le jeune Achod accède à son arménité en écoutant «  ces hommes aux visages de requiem évoquer leurs morts », mais déplorant plus tard, « la conspiration du silence qu’observaient les livres d’école ».

 

4 – Ces « étranges étrangers » à la Prévert que sont alors les Arméniens, menant « une existence besogneuse au quotidien désespérant », ponctuée de «  si vous n’êtes pas content… retournez dans votre pays !» n’auront pour tout rempart contre l’exil que l’amour inconditionnel de la famille, infaillible carburant de leur rage de vivre. Plus qu’un livre à la mère à la manière d’Albert Cohen, Mayrig est avant tout un hymne à la femme arménienne représentée ici en trois dimensions, «…trois bons visages de […] saintes sentinelles : Mayrig, Anna et Kayané. Trinité de l’amour, […] trois mères, toutes trois confondues dans une même tendresse… ».

 

5 – Conteur chaleureux, pétri d’humanité, sans pour autant tomber dans le sirupeux ou le compassé, Henri Verneuil laisse entendre dans son écriture la truculence, la douce ironie et l’humour tendre du parler marseillais. Maître de la métaphore savoureuse qui tombe juste, de l’image qui fait mouche ou de la diatribe qui va droit au but, disant tantôt le noir et tantôt le blanc, il mène son lecteur dans le clair-obscur de la nostalgie et de la reconnaissance, dans le feu mourant d’une époque intimement épique, au nom de tous ces Arméniens apatrides qui, sans avoir sa parole, ont partagé la même solitude, déchirés entre les épreuves de la mémoire et les impératifs de l’assimilation.

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3 commentaires »

  1. Un temps que les moins de vingt (même quarante) ans n’auront pas connu, une époque où l’Arménien était traité (impunément) de sale étranger !
    Nous avons démontré comment et combien, un peuple civilisé, avec une culture millénaire, peut apporter à son pays d’accueil.
    Un livre et un film de témoignage de grande valeur.
    Merci Denis de l’avoir mentionné.

    Commentaire par antranik21a — 8 septembre 2015 @ 7:04 | Réponse

  2. Un livre – et un film – qui ont fait l’unanimité en leur temps tant ils étaient emblématiques du vécu d’une majorité de familles arméniennes – dont la mienne.

    Commentaire par Dzovinar — 8 septembre 2015 @ 9:23 | Réponse

  3. Mayrig : un film clé, universel, que toute ma famille voit, revoit quasi religieusement.

    Un film qui démontre l’universalité de la cause arménienne.

    Commentaire par George — 10 septembre 2015 @ 7:14 | Réponse


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