Ecrittératures

23 octobre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (1)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 7:50

 donikian

Je me vois encore, marchant dans les cendres désertes, vers les fumées. Ici, on a brûlé les ordures anciennes de la ville. Et d’autres, plus fraîches, plus loin, brûlent encore. J’avance sur des laves mortes en direction du feu. Puis, vient le moment brutal du choc avec le cœur du chaudron. Des vapeurs s’y déchirent et laissent paraître des hommes affairés et frénétiques. Des bennes se vident et des chiens circulent, des crochets grattent et des bruits de moteurs brassent le silence. Là-haut est le ciel pur. Mais ici-bas, c’est l’ordure générale qui grise les hommes et les tue tandis qu’ils s’acharnent à survivre. Ils me regardent. Ils n’aiment pas qu’on les regarde. Certains hésitent à me le faire comprendre. Mais je reste, abîmé dans ma fascination et la désespérance des lieux. La ville au loin ignore ces gens qui n’ont pas d’autre salut. Et je me demande si dans le fond, ce n’est pas le pays qui fait que des hommes en soient là. Vidures est né dans ces limbes. D’un lourd travail d’écriture après le choc d’une confrontation avec les restes humains de nos sociétés follement industrieuses.

 

C’était en Arménie, comme c’eût été ailleurs. Mais en Arménie, Vidures devint en traduction Aghpastan’, un titre et un roman qui ne pouvaient pas être du goût des Arméniens en mal de résurrection. Vidures choisi au fameux Festival de Chambéry de 2013 parmi les 15 meilleurs premiers romans français de l’année précédente par des comités de lectures réunissant 3 000 membres en France, mais Aghpastan’ controversé à Erevan lors de sa présentation (voir la video ICI). En réalité, le roman agit comme le révélateur d’une certaine mentalité qui juge la littérature selon des critères qui lui sont extérieurs. Que demander de mieux ? Il arrive, oui, qu’un livre puisse malgré lui révéler l’état profond d’un pays. Au-delà de ce qu’il décrit, par ce qu’il provoque.

 

Des amis, sans complaisance, ont accepté de m’interroger et de m’aider ainsi à faire la lumière sur les signes cachés du roman. Après les avoir présentés, je reviens sur Vidures par nécessité. Celle de défendre mon travail. En répondant aux questions sur le roman, viendronti ainsi d’autres thématiques, qui ne manqueront d’intéresser mes lecteurs habituels.  Cet entretien ayant vocation à être traduit et publié en Arménie.

***

Ana Arzoumanian. Membre de l’International association of Genocide scholars. Ses travaux académiques portent sur la transmission de la mémoire traumatique dans le cas du Génocide arménien et de la Shoah, elle dirige actuellement un séminaire sur les écritures créatrices et la communication à la FLASCO (Facultad latino-american de ciencias sociales). Elle est l’auteure de recueils de poèmes( dont Labios (1993), El ahogadera (2002), Kaukasos (2001)), de proses (dont La mujer de ellos (2011), Mer Negro (2012)) d’essais divers. Son dernier roman Del vodka hecho con moras (Vodka aux mûres) vient de paraître à Buenos Aires.

 

Annick Asso. Professeur agrégée de lettres modernes, enseigne à l’Université de Montpellier III. Est l’auteur de Le Cantique des larmes (Éditions de la table ronde, 2005), Sur les chemins de Deir-Zor (Éditions de l’Amandier, 2008). Sa thèse : Le Théâtre du génocide. Shoah et génocides arménien, rwandais et bosniaque a été publiée aux éditions Honoré Champion.

 

Anahit Avetisyan. Après un DEA en études européennes (Institut Européen de l’Université de Genève, 2003) et un Master en traduction français-anglais-russe (Université de Genève. École de traduction et d’interprétation, 2013), travaille à Erevan (Arménie) comme interprète et traductrice indépendante, tenant également le rôle de responsable éditoriale auprès de la maison d’édition Actual Art. A publié une dizaine de traductions dont La langue maternelle de Vassilis Alexakis  (Éditions Apollon, Erevan, 1999), Fable de Robert Pinget (Éditions Actual Art, Erevan, 2008), Dialogue sur le tabou arménien de Michel Marian et Ahmet Insel (Éditions Actual Art, 2009), Préface à une vie d’écrivain et Jalousie d’Alain Robbe-Grillet (Éditions Actual Art, 2014). Dernière traduction en collaboration avec Anna Charbatian, Parce qu’ils sont arméniens de Pinar Selek, (Éditions Actual Art, 2015).

Georges Festa. Spécialiste de Sade et de la littérature de voyage au XVIIIe siècle, poète et traducteur (anglais, italien et espagnol), il tient un blog exceptionnel, Mes Arménies-Armeniantrends, dans lequel il fait paraître ses traductions de textes précieux et instructifs sur le génocide et la cause arménienne, repris régulièrement par le Collectif VAN et Armenews. Trois de ses traductions ont été publiées chez MētisPresses : Le chien noir du destin de Peter Balakian (2011), Le garçon qui rêvait le jour (2014) et Trois Pommes sont tombées du ciel (2015) de Micheline Aharonian Marcom. Il a codirigé deux colloques avec Jacques D’Hondt (Présences du matérialisme, Cerisy-la-Salle, 11-18 août 1990) et Denis Donikian (Arménie : de l’abîme aux constructions d’identité, Cerisy-La-Salle, 22-29 août 2007) dont les Actes ont paru aux éditions L’Harmattan.

 

Tigrane Yegavian. Né à Paris, Jjurnaliste, spécialiste du Moyen-Orient et de la diaspora arménienne, Tigrane Yégavian a grandi à Lisbonne au Portugal. Il est diplômé de Sciences Po Paris et des Langues’O. Rédacteur en chef de la version française du site 100 LIVES, il est un collaborateur régulier des magazines France Arménie, Conflits, Moyen Orient et Afrique Asie. Il a voyagé dans les deux Arménies, l’actuelle et l’historique. Auteur d’un recueil de poésie (Insolations), paru en 2011 aux éditions Le Cercle des écrits Caucasiens, son dernier livre, Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée (Éditions Nevicata, 2015), aide à décrypter l’énigme de l’âme arménienne à l’aune du génocide et de la modernité.

Christopher Atamian. Diplômé de l’Université de Harvard, écrit dans plusieurs revues dont le New York Times Book Review, The New Criterion, 100Lives.com. Il a traduit Le  Bois de Vincennes de Nigoghos Sarafian et 50 ans de littérature arménienne en France de Krikor Beledian. Il l’auteur d’un roman Parler français. Ses courts-métrages ont été projetés dans le monde, y compris à la Biennale de Venise (2009) et il a obtenu un prix Obie en 2006 pour la pièce qu’il a produite Trouble in Paradise. Il a reçu plusieurs distinctions dont le Prix littéraire Tololyan en 2013 et la médaille d’honneur Ellis Island en 2015.

***

1 –

Tigrane Yegavian : Peut-on dire de Vidures qu’il est  ton premier roman? Par ailleurs, pourquoi avoir choisi cette forme d’expression et avoir adopté la métaphore pour décrire la réalité arménienne dans sa vérité la plus crue ?  Peut-on assimiler Vidures à  un pamphlet ?

Christopher Atamian : De mon côté, j’aimerais savoir quels sont les auteurs qui t’ont influencé ?

Denis Donikian : Vidures marque très nettement ma conversion au roman dans l’acception stricte du terme. En ce sens, ce n’est pas un récit, ni un document camouflé en roman, bien que la part documentaire y joue un rôle primordial. A mes yeux, cette distinction est d’importance. Et je pourrais y revenir par la suite. Pourquoi me suis-je mis au roman, alors que mon mode d’écriture habituel était plutôt la poésie, puis la prose poétique, le pamphlet ou l’essai ? En fait, j’en avais assez d’être un auteur confidentiel, et même un auteur à compte d’auteur à mes débuts, de tourner en rond avec de petits tirages au sein d’une petite communauté de quelques lecteurs. Par ailleurs, j’ai très longtemps éprouvé une certaine réticence à l’égard du roman, pensant que la poésie constituait un genre littéraire plus subtil, plus adapté à ma sensibilité. Seulement, les rares personnes qui me suivent depuis le début auront remarqué que, de livre en livre, j’ai expérimenté de nouvelles formes d’écriture, prenant plaisir à me lancer des défis et à me confronter à des textes d’une facture nouvelle. Par ailleurs, ma prédilection est toujours allée aux œuvres qui échappent aux formes classiques, nettement différenciées, pour en inventer d’autres qui les intègrent toutes dans un moule unique. En somme aux œuvres qui mixaient les genres traditionnels. Par exemple, La Recherche du temps perdu relève à la fois des Confessions de Rousseau, des Essais de Montaigne, mais s’apparente aussi à l’œuvre d’un moraliste, d’un mémorialiste (Mémoires d’outre tombe et Saint-Simon). Ne parlons de pas d’Ulysse de Joyce, roman expérimental qui englobe plus de genres encore et qui m’a vraiment et modestement servi de modèle. (A ce propos, un seul lecteur aura remarqué les parentés entre Ulysse et Vidures, à commencer par le début et la fin des romans comportant les mêmes mots. Chez moi Der Voghormia ! C’est d’autant plus curieux qu’en Arménie Ulysse a été traduit et publié par le regretté Samvel Mkrtitchian il y a quelques années). Il faudrait être aveugle pour ne pas avoir remarqué en effet, que dans Vidures, tous les genres sont représentés : théâtre, poésie, pamphlet, conte, monologue intérieur, et même musique, dessin et j’en passe. Il s’agissait moins de faire un roman total, ni de montrer mon habileté à jongler avec ces genres, que de garder toujours éveillé l’esprit du lecteur en l’obligeant à s’adapter à des paysages d’écriture toujours nouveaux, tout en gardant le cap narratif général. J’y même dans cette succession de formes une analogie avec une randonnée faite dans le Sinaï. On circulait dans un tableau minéral, puis passé un col ou une vallée, c’est un autre qui s’ouvrait à vous. Et l’œil s’enchantait chaque fois de la nouveauté tandis que votre esprit plongeait dans un autre monde.

Il y a du pamphlet dans Vidures, mais Vidures n’est pas qu’un pamphlet. Si je tourne en dérision certaines catégories de personnes, c’est que dans le fond leur comportement est du pain béni pour pimenter l’écriture et introduire du rire dans le râle. En revanche, j’ai construit Vidures comme un livre qui gravite autour du thème de la compassion. Compassion à l’égard de ceux qui en Arménie et ailleurs, mènent une « vie dure », d’aliénation quotidienne, à cause d’une poignée de personnes sans scrupules. Gam’ est un pamphlétiste qui rit de ses propres saillies. C’est à cause d’un pamphlet qu’il est recherché. Le pamphlet joue un rôle central dans le livre. Il est vrai aussi que les surnoms des trois présidents relèvent de pamphlet. Il y a d’autres exemples dont le plus savoureux à mes yeux est le passage où les pauvres sont conviés à manger en khorovadz la cochonne de Dro, surtout dans la version française.

(A suivre)

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