Ecrittératures

10 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (6)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 3:12

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Christopher Atamian : Parlons maintenant de sa réception dans la diaspora. Comment la qualifier étant donné le nombre dérisoire des Arméniens qui lisent. En Arménie aussi d’ailleurs les gens lisent peu.

DD : Il faut s’entendre d’abord sur ce que lisent les Arméniens de la diaspora. On remarque déjà que les parutions autour du génocide ne tarissent pas depuis cinquante ans. Nos historiens du génocide occupent le haut du pavé. Ils sont sollicités dans les conférences, colloques, radios et journaux. A l’autre extrémité, les écrivains arméniens proprement dits, si je prends l’exemple de la diaspora en France, se comptent sur les doigts d’une main. Quand je parle d’écrivains arméniens, je ne fais pas allusion aux origines, mais à la thématique de leurs livres. L’écrivain arménien écrit essentiellement sur l’état présent du peuple arménien. C’est son champ de prédilection. D’autres n’écrivent qu’épisodiquement sur les Arméniens, le gros de leur production n’ayant rien à voir avec les Arméniens. Entre les deux extrêmes, il y a une littérature hybride, écrite par des auteurs occasionnels, et qui mêle document historique et imagination, celle-ci venant compléter les défauts et les manques de celui-là. C’est le cas des récits familiaux dans lesquels l’auteur va retracer les tribulations d’un grand-parent durant le génocide et après. C’est presque devenu un genre à part entière auquel des jurés, arméniens ou sensibles à la cause arménienne, qui sont étrangers à la littérature, s’empressent de donner un prix. Ouvrages qui se ressemblent au point d’être parfois interchangeables. Mais chez les écrivains arméniens, au sens strict du terme, on constate également quelque chose d’hybride tellement pèse le poids du génocide sur eux et leur communauté. C’est qu’ils s’adressent à un lectorat formaté par le traumatisme génocidaire et qui n’a aucun goût pour la divagation romanesque. D’ailleurs, ils ont du mal à concilier écriture pure et veine génocidaire, dansant tantôt d’un côté et tantôt de l’autre. Si je regarde mon cas, à côté de Vidures figurent ma Petite encyclopédie du génocide arménien, mais également des essais portant aussi bien sur la situation politique de l’Arménie, que sur le négationnisme et la diaspora. Des œuvres qui ont demandé un travail d’écriture diamétralement opposé. Les uns étant de pure imagination, d’autres relevant du document ou de la polémique.

Je songe avec une certaine nostalgie à mes débuts quand mes livres de poèmes donnaient lieu à des articles dans les différentes revues communautaires, à commencer par la double page de Midk yèv Arvest du journal Haratch. Aujourd’hui, ce serait impossible tellement les esprits se sont tournés vers le document historique. Concernant la diaspora arménienne de France, l’un des effets de la lutte pour la reconnaissance du génocide a été le déplacement du lectorat communautaire vers l’histoire au détriment de sa littérature, si tant est que celle-ci ait eu une réelle consistance après la disparition de la génération d’écrivains arméniens issus du génocide.

Sans vouloir faire un historique de cette évolution, on pourrait voir dans La retraite sans fanfare de Chahan Chahnour (1929) relatant l’histoire d’une dégradation collective des Arméniens en exil et dans Le Bois de Vincennes de Nicolas Sarafian (1946-1947) s’interrogeant sur la dilution d’identité, les signes avant-coureurs d’une agonie de la littérature arménienne en diaspora. Par la suite, certains écrivains iront jusqu’à se ré-enraciner dans la langue française, à commencer par ce même Chahan Chahnour devenant Armen Lubin et d’autres comme Victor Gardon. Une manière pour ces deux écrivains venus d’ailleurs de constater l’épuisement du lectorat arménien et de se mettre à en conquérir un autre. Combat d’autant plus pathétique qu’il allait se doubler d’une obligation de compromission pour se couler dans la nouvelle réalité. Mais si Armen Lubin s’invente une personnalité littéraire en vue d’intéresser un nouveau lectorat, Victor Gardon universalise son histoire arménienne en la transcendant par une sorte de réalisme magique. Le premier pas de leur conversion fut de s’installer dans la langue de l’autre, qui était déjà en passe de devenir la langue des Arméniens en exil. Cette conversion fut à mes yeux d’autant plus réussie que, même au prix de grands efforts, elle a probablement élargi le champ de leur inspiration et celui de leur public.

Aujourd’hui, le rapt de la littérature en diaspora par l’histoire s’est opéré progressivement au cours des cinquante dernières années avec les revendications arméniennes contre le négationnisme. Si ma plume hésitait entre littérature pure ( Voyages égarés) et littérature « nationale » ( Le lieu Commun, Ethnos) durant les années 60-70, lesquelles coïncidaient avec le cinquantenaire du génocide, elle évoluera franchement vers des thématiques plus strictement arméniennes, mais avec l’idée de considérer le peuple arménien comme une étude de cas applicable à d’autres. Le Peuple Haï sera publié grâce à la Fondation Léa et Napoléon Bullukian qui lui octroie le Prix littéraire Arménie 1994. Le jury était composé mi-partie par des Arméniens, mi-partie par des Français. C’est dire qu’à l’époque, la jeune littérature arménienne avait, dans l’esprit de Monsieur Bullukian, assez de sens pour être encouragée. Mais après moi, le prix ne sera plus renouvelé. Vingt ans plus tard, c’est un jury français qui permet à Vidures d’être choisi au festival du premier roman de Chambéry. Même si le roman fait l’objet de plusieurs articles dans la presse communautaire, si Gérard Malkassian l’invite à ses conférences du salon, il sera boudé par nos institutions culturelles en dépit d’un accueil favorable par les radios françaises (France-Culture, France-Inter, RFI…). Il faut dire que, dans les salons du livre où il est invité, l’écrivain arménien est plus souvent réduit à un vendeur de soupes qu’au créateur d’une œuvre de l’esprit. Parfois relégué dans un coin, c’est à peine si on lui propose un verre d’eau. Échaudés, certains jureront de ne plus se laisser prendre à ce jeu de dupes. En étant publié, par une grande maison d’édition française, en l’occurrence Actes Sud, je sortais du statut d’écrivain arménien confidentiel pour retrouver une reconnaissance que ne m’accordait pas ma communauté. En témoigne la manifestation « Arménie-Arménies, Terre, diaspora et littératures » organisée en octobre 2011 par le Centre National du Livre pour honorer l’écrivain arménien. Cette différence de traitement en dit long sur la place de l’écrivain dans notre culture. Pour exemple, il se trouve que les premières lignes de Vidures, où Gam’ se soulage au petit matin, auront été lues lors de mon passage sur France-Inter en octobre 2011, mais aussi sur Radio Ayp. Alors que Tania de Montaigne lit le texte d’une traite, la lectrice de Radio Ayp s’interrompt pour signaler aux auditeurs que c’est bien l’auteur qui écrit ce « genre de choses ». Ce fait souligne assez de quelle manière sont traités par les Arméniens eux-mêmes ceux de leurs écrivains qui usent de leur liberté de parole. Dans le fond, ici, comme en Arménie, c’est le même état d’esprit qui prévaut. On ne pardonne pas à l’écrivain arménien de toucher à la sacro-sainte arménité.

Dès lors, il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître que l’écrivain arménien en diaspora est une espèce en voie de disparition. En France, cette mort est programmée. En tout cas, à ce jour, la relève n’est visible nulle part. On voit mal d’ailleurs un écrivain arménien, même avec les moyens modernes de diffusion, accepter d’écrire sans obtenir des retours. Qui plus est, d’écrire pour une communauté qui le méprisera. Un peuple a les écrivains qu’il mérite. S’il ignore que les livres d’écrivains sont les miroirs dans lesquels vit son image et survit sa mémoire, c’est qu’il n’a d’autre issue que la disparition en tant que peuple. Cet achèvement culturel signe en fait l’achèvement du génocide. Nos institutions qui ont donné à l’histoire la place qui revenait à la culture sont les fossoyeurs des écrivains arméniens. On multiplie les centres de la mémoire au lieu de faire vivre des centres culturels. Encore faut-il savoir ce qu’est la culture et ce qu’elle peut. Quand on méprise les écrivains, c’est qu’on ne le sait pas.

Dans le fond, et après coup, je me demande si le petit monde de la décharge décrite dans Vidures ne serait pas aussi la métaphore de la diaspora. Située dans un espace qui échappe à la conscience des autochtones, la diaspora est enlisée dans les déchets du capitalisme, souffrant d’une arménité appauvrie et culturellement inféconde.

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8 commentaires »

  1. Merci Denis !
    J’apprécie toujours les réponse à la DONIKIAN.
    Ça a l’avantage d’être clair.
    Amitié.
    A. B.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 10 novembre 2015 @ 3:56 | Réponse

  2. Tout à fait d’accord !
    Les écrivains modernes ne sont pas arrivés à se défaire du traumatisme latent qui nous mine tous.
    La conclusion est sans appel, mais osons espérer qu’elle soit un tant soit peu contredite par l’avenir…
    L’optimisme est un sentiment difficile à partager.

    Commentaire par antranik21a — 10 novembre 2015 @ 5:49 | Réponse

  3. Lire Donikian serait salutaire à tous, mais voilà … Encore faudrait-il le s’en persuader et en comprendre la nécessité. En même temps, il faut bien reconnaître qu’aucune publicité digne de ce nom n’est faite par ceux qui prétendent éclairer les lanternes arméniennes – pas le moindre prix, car il y en a eu, n’a été accordé à cet authentique écrivain qu’est Denis -le seul sans doute que nous ayons – par une « inteligentsia » arménienne bornée ! C’est lamentable et j’ai honte de faire partie d’une communauté incapable de clairvoyance au point de ne pouvoir reconnaître un « grand » parmi les grands !

    Commentaire par Dzovinar — 11 novembre 2015 @ 1:54 | Réponse

    • Je me joins à toi ma chère Dzovinar pour dire combien je suis d’accord avec toi !!!!
      Lire VIDURES est une aventure exceptionnelle qui sans cesse vous interpelle, vous remue l’esprit et les tripes, par son vocabulaire, par la couleur et l’odeur de ses phrases qui osent dire les choses avec une extrême lucidité.
      Plus c’est choquant et plus vous appartenez à cette atmosphère tragique et noire, avec cette folle addiction d’aller au delà de l’ouvrage sans fin…

      Commentaire par Alain BARSAMIAN — 11 novembre 2015 @ 2:25 | Réponse

  4. Après enquête et interrogatoire forcé jusqu’à la torture, le sieur Denis Donikian, prétendument écrivain, nous a juré sous serment par document dûment signé de sa main, qu’il ne faisait pas commerce de compliments à son avantage, que la sus-dite Dzovinar, chanteuse de son état, n’était pas sa maîtresse en titre, que le sus-dit Alain Barsamian, peintre sur toile et papier non hygiénique, n’était pas son mignon, et que ni l’une ni l’autre n’étaient appointés en sous-main pour tenir des propos frisant la dithyrambe, le débordement lyrique, la louange de haute voltige concernant un roman portant le titre assez fâcheux de Vidures, nonobstant primé et honoré par la ville de Chambéry en l’année 2013, tandis que le sieur Nicolas Sarkozy, dûment culbuté hors du champ de course électoral par le sieur François Hollande, n’était plus en mesure d’assumer la gouvernance de notre grande République.

    Commentaire par Police des Lettres — 11 novembre 2015 @ 2:58 | Réponse

    • Sauvés!
      Nous sommes hors de cause.
      Blanchis nous sommes blanchis.
      Merci Mkhit !

      Commentaire par Alain BARSAMIAN — 11 novembre 2015 @ 3:16 | Réponse

    • MDR

      Commentaire par Dzovinar — 11 novembre 2015 @ 8:11 | Réponse

  5. C’est qui Police de Lettres ? Encore un coup à Denis, je parie. Il n’arrête pas, ce big brother.

    Commentaire par denisdonikian — 11 novembre 2015 @ 9:39 | Réponse


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