Ecrittératures

12 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (7)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 8:55

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Lévon Khétchoyan

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7

 

Tigrane Yegavian : Roman coup de poing, Vidures rassemble un condensé d’éléments devant déboucher sur une prise de conscience. Cela participe au rôle d’écrivain engagé que tu as endossé. D’où la nécessité d’une bonne traduction en langue arménienne… Quatre ans après sa parution en France écrirais tu sur le même ton ?

DD : Vidures a fait l’objet d’un long travail de réécriture pour arriver à trouver ce ton. C’est celui qui m’a porté. Et quand on a choisi une tonalité, c’est qu’on a rejeté toutes les autres. Le roman écrit tel qu’il est a trouvé son équilibre dans la mesure où le type d’écriture déterminé a permis de tirer à lui tous les fils de son sujet.

(Pour l’anecdote, je signale qu’il y a eu une première version pour laquelle j’avais demandé conseil à une ancienne lectrice de Gallimard. Elle m’avait suggéré de tout reprendre. J’étais alors en pleine cure de chimiothérapie, avec 10 jours de répit relatif sur les 20 entre deux prises à l’hôpital. Dans les jours qui suivent une prise, on est trop barbouillé pour écrire. Alors, profitant de ces accalmies, je me suis levé chaque jour à trois heures du matin pour reprendre le livre à zéro, à commencer par le plan. Ce travail sur le roman m’a permis de traverser tant bien que mal mes problèmes de santé. C’était une épreuve dans l’épreuve, mais qui m’apportait une sorte de joie. Celle qui vous vient avec l’assiduité et vous place au-delà de toute plainte. Les lecteurs d’un roman ou de tout autre livre n’imaginent pas souvent quel acharnement et quelle ressource il exige de l’auteur pour vaincre les forces qui contrarient un projet, qu’elles soient ordinaires ou parfois même inhumaines.)

La traduction complète du roman a été assumée dans un premier temps par Ruzanna Vardanyan. Pour sa première traduction, c’était une tâche très ardue en raison des difficultés du texte à surmonter et de la « voix » à restituer. Elle a dû plier l’arménien classique dans lequel elle a été éduquée à un texte qui lui-même prenait certaines libertés avec la langue française. En dépit de mes compétences limitées en arménien oriental, nous avons bon an mal an travaillé de concert via Internet. Une relecture a été demandée à une tierce personne, Vahram Danielyan, spécialiste de l’arménien et ignorant le français, afin de veiller à l’ « arménisation » de l’ensemble. Malgré cela, il a fallu qu’Anahit Avetisyan, traductrice professionnelle, repasse dessus afin de corriger les erreurs et d’ajuster le ton du texte arménien à celui du texte français. Par conséquent, même si l’adéquation entre les deux textes n’est pas parfaite, comme dans toute traduction, j’imagine que le résultat final a atteint le niveau d’exigence souhaité.

Quant à l’écrivain engagé, il se considère trop souvent pris en défaut pour prétendre l’être pleinement. Je voudrais éviter le terme de Sartre, même si j’ai conscience qu’il faut être de ce temps et non d’un autre. Les Arméniens d’aujourd’hui sont nés d’une catastrophe d’il y a cent ans. Mais ils restent avant tout des Arméniens d’aujourd’hui. Si j’ai une responsabilité en tant qu’écrivain, elle me vient de mes premières années de militantisme et d’écriture qui inspirèrent mon recueil Le Lieu commun, mais aussi d’une réflexion à partir de mes lectures, construite sur une histoire collective et une histoire personnelle. Je dois préciser que mes engagements ne doivent rien à mon père, ni à ma mère, qui étaient des gens simples et sans histoire. Mais si je dois quelque chose à quelqu’un d’abord par l’admiration, puis par la répulsion, ce fut Georges Khayiguian, le créateur du Centre d’Études Arméniennes. Durant ces années, mon militantisme était arménien dans la mesure où il rattachait notre conscience à une histoire nationale déchirée par le génocide. Par la suite, cette conscience de la perte et de la déchirure a transformé ma cause arménienne en cause humaine, et plus tard, avec la création de Yevrobatsi.org quand la Turquie cherchait à faire partie de l’Union européenne. Déjà, lors de mon premier séjour en Arménie j’avais commencé à voir derrière les Arméniens que je côtoyais des hommes et des femmes dans la détresse. Orhan Pamuk écrit dans Neige : « On ne vit pas pour des principes, mais pour le bonheur ». Les chiffonniers de Vidures n’ont que faire d’être arméniens ou pas. Ce qu’ils cherchent, c’est le bonheur auquel ils ont droit au même titre que tous les autres citoyens. Mais surtout le droit d’avoir des droits comme le leur confère leur humanité. Avec mes voyages en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, le monde m’a offert sa cruauté, et de là m’a permis parfois de mettre à la place de l’Autre, même si je n’y suis pas toujours arrivé, comme au Viet Nam par exemple. C’est ainsi que j’en suis venu à mettre de l’indignation et de la colère dans mes mots. Pour en revenir à mes premiers contacts avec l’Arménie, tout a commencé en amont avec la lecture de Soljenitsyne. Ces contacts avec l’Arménie réelle, dans les années 70, coïncidaient chez moi avec un intérêt croissant pour la république d’Arménie tandis que mon engagement pour la reconnaissance du génocide s’essoufflait. La rencontre avec l’Arménie fut un moment d’exaltation, avant qu’elle ne produise le contrecoup d’un réveil. En effet, au fil du temps, une cure de désintoxication s’est s’opérée à mon insu. Aux images idéalisées du pays a succédé une réalité plus brutale. Soljenitsyne m’a rendu le tragique de l’existence plus lisible. C’est ainsi que je me suis reconnu en dissidence au regard des préjugés qu’on m’avait inculqués. Et depuis, cet esprit à vouloir détecter et dénoncer les absurdités qui gangrènent l’Arménie ne m’a pas quitté, sans que l’émerveillement initial ne se soit totalement estompé.

Je ne condamne pas l’approche des autres écrivains qu’ils soient d’Arménie ou de la diaspora. Chacun a ses raisons qui sont toutes respectables. Et pourtant, j’ai toujours du mal à comprendre l’écrivain arménien qui pratique comme une attitude esthétique une distance par rapport à ce qui touche aux conditions inhumaines des Arméniens les plus oubliés du système politique. La neutralité, le désintérêt, l’aveuglement, le narcissisme me répugnent tout autant, surtout s’ils prétendent ainsi épargner à l’art toute ingérence du réel. Il ne s’agit pas, dans le domaine qui nous occupe, de faire dans l’autre extrême, à savoir l’art patriotique. Mais je ne conçois pas un art de l’inactuel. Et encore moins que l’écrivain arménien soit « désengagé », comme l’a prétendu un auteur de la diaspora. Comment peut-on venir en Arménie avec ses mots, donner des mots à entendre dans des conférences, des mots à lire dans des livres, et refuser à ces mêmes mots la possibilité d’entendre, de voir et de dire la respiration des Arméniens, leurs râles ou le souffle noir de leur mélancolie ? Comment peut-on théoriser sur la compassion active d’une Zabel Yessayan devant les ruines du peuple arménien avant et après le génocide sans l’appliquer aux Arméniens d’aujourd’hui ? Cette littérature qui frise le discours distancié et consensuel relève d’une écriture qui, au nom de la sainte arménité, n’ose pas se mettre en danger. Or, l’écrivain arménien d’aujourd’hui, dans la situation où se trouve le système, n’a d’autre issue que celle d’une écriture juste qui le conduit au risque d’être détesté. Sa vertu est d’être dans la vérité, non dans le silence, ni dans l’opportunisme ou le compromis. Elle est d’entrer dans la souillure pour sauvegarder le sacré. De combattre la bêtise, même quand elle s’orne des oripeaux de l’esprit. L’écrivain arménien d’Arménie, en l’état actuel des choses, n’a d’autre choix que le refus, la condamnation ou l’exil. C’est le regretté Lévon Khétchoyan, écrivain et vétéran de la guerre du Haut-Karabagh, rejetant une récompense offerte par Serge Sarkissian pour attirer l’attention sur l’émigration massive des Arméniens et les conditions économiques de ses camarades de combat. C’est le jeune auteur Hovhannès Ishkhanian harcelé par la police de son pays à cause de son recueil de nouvelles Jour de démobilisation. C’est aussi Violette Krikorian obligée de s’exiler à Los Angelès pour échapper à une cabale menée contre elle. Sans parler du musicien Ohan Durian et de la poétesse Sylva Kapoutikian qui ont fait de même en guise de protestation. Je sais combien il peut être difficile pour un écrivain d’Arménie d’écrire et de se comporter en accord avec la conscience qu’il a de ses observations. Ils sont en première ligne et ils doivent aussi éviter de compromettre leurs proches. Je me demande pourtant jusqu’à quel point on peut être capable de bâillonner sa plume ou de vivre en feignant de ne pas voir les anomalies du régime. A force de faire l’aveugle, les aberrations et les absurdités finissent par se fondre dans la réalité et à devenir la norme. Le plus grave, c’est de s’en accommoder et de rengainer sa colère. Parfois je me demande s’il y a de la colère chez nos écrivains. Si la littérature seule suffit à vous dire écrivain. Que vaut une littérature d’esthète, une littérature intelligente si elle est une littérature de silence et de complaisance et dans le fond, une littérature de complicité ?

(Les artistes ont une part de responsabilité dans l’état de leur culture. Quand la culture domine les personnes et limite le champ de leur expression, elle peut engendrer des pathologies, produire du mal-être et enfoncer les esprits dans leur passé. C’est aux artistes qu’incombe le devoir de briser les moules pour faire respirer la société. Or, en Arménie, mis à part quelques timides exemples d’impertinence à l’encontre du politique, par le collage, le dessin humoristique ou le sketch, sans parler de ceux qui brisent les tabous du sexe, l’esprit d’une irrévérence radicale à l’égard des piliers de la culture est quasiment inexistant. Il n’y a pas en Arménie un artiste conceptuel et défenseur de la liberté d’expression équivalent à un Ai Weiwei faisant un doigt d’honneur à la Cité interdite. Au contraire, d’une manière générale, les artistes se réapproprient le patrimoine traditionnel pour le sauvegarder, le magnifier et lui marquer leur attachement, comme  le fait Tigran Hamasyan)

La littérature, c’est de l’actuel en art. Elle parle des hommes dans la langue que les hommes utilisent pour se parler. Elle représente leur conscience du moment et sera leur mémoire la plus juste quand ce temps sera révolu. Pour que soit amorcé le passage des Russes du mensonge à la vérité, des écrivains comme Soljenitsyne ont osé écrire des livres impossibles. A l’époque, être de son temps exigeait des écrivains qu’ils écrivent contre la mystique générale. Car la mystique idéologique, ce n’est pas forcément le bonheur. Sans eux, les années de plomb de leur histoire n’auraient pas de visage. Malheureusement, ces racines de la République indépendante d’Arménie manquent aux Arméniens. Leur manque l’équivalent d’un Soljenitsyne sur leurs années soviétiques. Mais grâce à Dieu, pour peu que je les connaisse, quelques auteurs actuels d’Arménie donnent un certain visage de l’Arménie pour qu’il soit transmis aux générations futures qui souhaiteraient le retrouver. Témoignent-ils librement de ce que vivent les Arméniens aujourd’hui, à la manière d’Orhan Pamuk pour les Turcs ? A eux de le dire.

Pour un auteur arménien, le génocide est impossible à éviter. La chose fait masse dans le psychisme, d’autant qu’elle persiste comme un meurtre toujours vivant, prêt à passer à l’acte. Mais comment faire de l’art avec un génocide qui appartient à l’histoire ? Le cinéma et la peinture ont réussi à en tirer quelque chose. Mais la littérature ? Catherine Coquio fait remarquer à juste titre qu’il n’y a pas eu chez les Arméniens l’équivalent d’un Primo Levi. Dès lors, reste à la littérature la possibilité de prendre le génocide comme une force qui travaille le présent. Mais les Arméniens d’Arménie, s’ils ont le souci du génocide d’hier, ont avant tout celui de leur survivance aujourd’hui. Alors que les menaces pèsent de tout côtés : au plus près, par le manque de travail, au plus loin par la guerre, au plus quotidien par le viol flagrant de la démocratie, au plus douloureux par le vide que laissent derrière eux ceux qui choisissent l’exil. Barouïr Sévag était le poète du génocide et le poète du quotidien, le poète de l’exaltation nationale et celui de la désespérance individuelle. A mes yeux, le second paraît plus authentique que le premier. C’est que pour un écrivain arménien, le génocide peut être un gouffre qui aspire son écriture dans l’histoire et peut rendre son cri artificiel. Le plus grave étant qu’il le conduira à négliger par dérivation les affres du temps présent, au grand bonheur du pouvoir en place. Que les Arméniens soient encore mal réveillés de leur cauchemar, n’oblige pas leurs écrivains à les y maintenir à coups d’écrits passéistes, même au gré d’une écriture moderne.

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Un commentaire »

  1. Merci pour toutes ces explications.
    Espérons qu’elles donneront à ceux qui n’ont pas encore lu « VIDURES », le désir de s’y mettre.
    J’ai soudain un manque et des blancs.
    Je compte bien le relire.

    A. B.

    Commentaire par Alain BARSAMIAN — 12 novembre 2015 @ 11:44 | Réponse


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