Ecrittératures

18 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (10)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 5:36

 

10

Tigrane Yegavian :  Les chiffonniers, héros de cette narration ont en permanence « les pieds dans la merde des entrailles de la ville et parfois une partie de leur tête dans les volutes nuageuses de lucidité, de camaraderie et d’humanisme » .   Est-ce là une synthèse de l’âme arménienne au XXIe siècle ?

 

DD : Encore faudrait-il savoir ce qu’est l’âme arménienne. Et quand bien même je l’aurais su, le roman aurait ressemblé à une démonstration au risque de devenir un affreux roman à thèse nationaliste. Or, ce n’est pas ce que j’ai voulu. On n’écrit pas un roman pour appliquer une procédure logique à quelque chose qui ressortit à l’ordre de l’humain, en l’occurrence l’âme arménienne. Un essai peut jouer ce rôle, mais pas un roman. Dans un essai, l’auteur est le maître de son texte, dans un roman, c’est l’inverse.

De plus, les chiffonniers ne sont pas les seuls « Arméniens » dans Vidures, sachant tout de même, je le répète, que le mot n’y figure pas. Mais on pourrait le supposer. Et dans cette hypothèse, il faudrait également intégrer tous les autres personnages, à commencer par Dro et Roubo, Gam’ bien sûr, Zara, mais aussi les sbires du président, les membres de la police et le tireur embusqué. Les agissements des uns et des autres, des uns contre les autres, n’autorisent à relever aucun trait commun capable de déterminer une constante, pour ne pas dire une « âme ».

 

Et puisqu’on parle des chiffonniers, on pourrait croire que l’auteur, animé de bienveillance, les crédite d’attributs positifs tandis qu’il noircirait les hommes acharnés à les déloger et à les détruire. Cela laisserait sous-entendre une description manichéenne de la réalité humaine. Or, il n’en est rien. Encore une fois, il faut lire attentivement le roman et se rappeler que dans la mesure où il respecte l’humanité de ses personnages, l’auteur est censé décrire leurs incohérences. Au chapitre 32, Gam’ assiste médusé au tabassage du satrape et à l’hystérie des chiffonniers devenus brusquement aussi furieux que des fauves. Il prend conscience d’une réalité qu’il ne soupçonnait pas, à savoir que les pauvres peuvent être aussi solidaires dans la cruauté.

 

Transposés à la société arménienne tout entière, les chiffonniers symbolisent tous les exclus. Et en Arménie, première nation chrétienne etc., les exclus sont légion. A commencer par ceux qui habitent des taudis depuis le tremblement de terre de 1988. Les exclus, ce sont les Arméniens invisibles, les derniers des Arméniens, et comme on ne les voit pas et on n’en parle pas, ils n’ont d’existence que physiologique. Dès lors, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Sauf que des femmes comme Hranouch Kharatian sont là pour les faire parler et pour les montrer. Les intellectuels arméniens qui participent au silence qui entourent les exclus sont complices des politiques qui entretiennent leurs malheurs par l’impéritie.

 

De fait, les chiffonniers appartiennent, dans le roman, à la catégorie des « citoyens étrangers ». De ceux que génèrent les pays pratiquant une politique inégalitaire, pour des raisons économiques, religieuses ou autres. Par exemple en Turquie où les non-musulmans sont des citoyens hors zone. Ou en Inde, les intouchables. Dans Vidures, les chiffonniers sont hors zone. Le pouvoir les pourchasse comme des rats. Et à ce titre, ils n’ont pas vocation à vivre sur le territoire national. Je laisse à la réflexion du lecteur tout ce que cette chasse à l’homme implique.

 

Plutôt que de chercher l’âme arménienne dans ce roman censé être écrit sur les Arméniens, il me semble plus intéressant de retenir combien les rapports entre les gens et les choses, entre le temps des vivants et le temps des morts contribuent à définir l’état général d’un pays à une époque donnée de son histoire. De même que Neige raconte dans le fond l’atmosphère délétère qui règne en Turquie, décrite à partir d’une ville, en l’occurrence Kars, les peurs qui animent les gens, leurs inquiétudes politiques et métaphysiques, les suicides des filles, les préjugés, les intolérances, les meurtres, les répressions, Vidures n’a d’autre intérêt que d’avoir cherché à saisir l’état d’esprit propre à un microcosme, celui de la décharge, qui serait le précipité d’une mentalité plus vaste, celle de tout un pays.

 

Mais puisque j’y suis, je tiens à souligner que les chiffonniers, s’ils en sont les personnages centraux, ne sont pas les seuls qui animent le roman. Les morts ne sont pas moins importants puisqu’il y a de nombreux « passages » entre le cimetière et la décharge. Ils sont mêlés aux vivants dans le khorovatz final de la même manière que la mère de Gam’ agit à l’intérieur de lui pour qu’il découvre le livre ASK HRÉCHDAGUI (le Dit de l’Ange). Cette part d’invisible animé joue dans le roman sa propre partition. Pour prendre un autre exemple, la décharge est décrite comme un monstre souterrain qui pousse ses tentacules en direction de la Ville en menaçant ses faubourgs.

De fait, les chiffonniers appartiennent, dans le roman, à la catégorie des « citoyens étrangers ». De ceux que génèrent les pays pratiquant une politique inégalitaire, pour des raisons économiques, religieuses ou autres. Par exemple en Turquie où les non-musulmans sont des citoyens hors zone. Ou en Inde, les intouchables. Dans Vidures, les chiffonniers sont hors zone. Le pouvoir les pourchasse comme des rats. Et à ce titre, ils n’ont pas vocation à vivre sur le territoire national. Je laisse à la réflexion du lecteur tout ce que cette chasse à l’homme implique.

 

Plutôt que de chercher l’âme arménienne dans ce roman censé être écrit sur les Arméniens, il me semble plus intéressant de retenir combien les rapports entre les gens et les choses, entre le temps des vivants et le temps des morts contribuent à définir l’état général d’un pays à une époque donnée de son histoire. De même que Neige raconte dans le fond l’atmosphère délétère qui règne en Turquie, décrite à partir d’une ville, en l’occurrence Kars, les peurs qui animent les gens, leurs inquiétudes politiques et métaphysiques, les suicides des filles, les préjugés, les intolérances, les meurtres, les répressions, Vidures n’a d’autre intérêt que d’avoir cherché à saisir l’état d’esprit propre à un microcosme, celui de la décharge, qui serait le précipité d’une mentalité plus vaste, celle de tout un pays.

 

Par ailleurs, je tiens à souligner que les chiffonniers, s’ils en sont les personnages centraux, ne sont pas les seuls qui animent le roman. Les morts ne sont pas moins importants puisqu’il y a de nombreux « passages » entre le cimetière et la décharge. Ils sont mêlés aux vivants dans le khorovatz final de la même manière que la mère de Gam’ agit à l’intérieur de lui pour qu’il découvre le livre ASK HRÉCHDAGUI (le Dit de l’Ange). Cette part d’invisible animé dans le roman joue sa propre partition. Pour prendre un autre exemple, la décharge est décrite comme un monstre souterrain qui pousse ses tentacules en direction de la Ville en menaçant ses faubourgs.

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