Ecrittératures

19 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (11)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 5:46

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Georges Festa : Il y a dans Vidures cette part de la Légende dantesque de Tcharents, où le poète scande les pires moments de la désespérance, du néant, mais aussi la gouaille des grands romanciers, dits naturalistes, alors qu’ils explorent eux aussi les failles et les éclats de lumière, je pense en particulier à Chirvanzadé et aussi Aksel Bakounts, bien sûr. Je veux dire par là cette attention portée aux plus humbles, ce souci d’humanité, sans jamais renier le plaisir du texte, de s’essayer à toute la gamme des registres. Le roman baroque, en somme, à la manière des grands auteurs d’Amérique latine. Y vois-tu une filiation ?

 

DD : On pourrait situer Vidures dans la tradition des romans dits naturalistes arméniens. Mais je n’ai pas pensé à eux en l’écrivant. Les écrivains qui m’ont fait, je les ai lus bien avant d’aborder les écrivains arméniens. Cela dit, j’ai toujours mis Aksel Bakounts très haut, autant que Toumanian. Les autres sont venus trop tard pour pouvoir recouvrir des admirations déjà très solides en moi. A commencer par Balzac, Céline et Joyce.

 

En Arménie, on a dit de Vidures/Aghpastan’ que c’était un livre « grotesque », en voulant dire rabelaisien. Or, Rabelais est aussi, avec Montaigne, une de mes plus ferventes lectures qui datent de mes années de collège. Mais j’imagine que sous le mot « grotesque », se cache celui de baroque. Je ne sais si on pourrait retrouver dans Vidures des accents de Cent ans de solitude. C’est plutôt à son réalisme magique que peut faire penser mon roman par certains endroits. Mais sans plus.

 

En revanche, et pour répondre à cette manie qu’ont les critiques de vouloir rattacher à tout prix un livre à d’autres qui l’ont précédé, il a été dit que Vidures rappelait le En attendant Godot de Samuel Beckett. On est avec Vidures dans une atmosphère de fin du monde, c’est-à-dire de fin de toute espérance. Je rappelle que l’inscription du portique d’entrée de la décharge joue sur une énigme (anéloug en arménien) et se présente comme le portail d’un camp de concentration. Mais c’est aussi un clin d’œil au fameux vers de Dante au seuil des enfers : « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance ». Roubo et Dro sont des personnages beckettiens en ce sens qu’ils sont plongés dans un univers sans Dieu, en situation d’attente, au même titre que les chiffonniers. Roubo est le gardien du cimetière devant qui passent les morts. Dès lors, cimetière et décharge deviennent les deux faces d’une même réalité. Les vivants qui travaillent sur la décharge, abandonnés de tous, sont dans l’ultime phase de leur lutte pour l’existence, ils sont collés à leur mort comme la décharge est collée au cimetière, et ils grattent dans les déchets pour y trouver ce qui leur permettra de rester un jour de plus du côté de la vie. Mais certains disparaissent engloutis par l’ogre de la décharge. C’est que cette décharge est à sa manière aussi un cimetière. On bascule dans la mort qui finit par triompher de votre lutte avec elle.

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