Ecrittératures

20 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (12)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:10

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Ana Arzoumanian : Dé-parole, dit Beckett, lorsqu’il se réfère à sa poétique. Pourrais-tu te référer à ton écriture comme dés-identitaire ? Et si tel est le cas, comment s’y élabore l’espace public ? Si dans cet espace public l’on rencontre des castrés, comment le voient-ils ou à partir d’où ?

 

DD : Je viens de dire que la référence à Beckett est en partie justifiée. Par ailleurs, j’ai évoqué le fait que les mots Arménie et Arméniens ne figurent nulle part dans le roman. Mais aussi que le Erevan du roman n’est pas superposable au Erevan de la réalité en ce sens que j’ai fait en sorte que le premier comporte une Avenue qui n’existe pas dans le second. Cette différence est de taille et devrait brouiller les repères habituels d’un lecteur attentif, ici comme ailleurs dans le roman.

 

Par ailleurs, pour un lecteur profane, ouvert à la surprise, les références à l’arménien de la version française qui pourraient être des indicateurs d’une langue étrangère, sont plus perçues comme un parler propre aux personnages que comme leur langue naturelle. Je veux dire que ces expressions ne disent rien, dans la version française, de la langue que devraient parler les protagonistes du roman. Elles relèveraient d’une langue inventée à partir de la langue par des personnages qui aiment la couleur, le relief, le baroque, la surcharge et qui fabriquent pour communiquer des images faisant appel au corps. Sur ce point, on ne retrouve pas le dépouillé de chez Beckett, le mot nu, le mot éructé, comme un râle, un cri ou un rire.

 

Il est évident que dans la version arménienne les héros demeurent arméniens par les expressions qu’ils utilisent et que le lecteur arménien peut reconnaître. C’est une perte évidente par rapport à la version d’origine forgée sur une « désarménisation » du texte. La dimension de déréliction métaphysique ne joue plus sa fonction dans la version arménienne. Dans la version française, la langue pratiquée au sein de la décharge ne rattache que très vaguement les personnes à une communauté. Alors que dans la version arménienne, ce lien demeure. Et si ce lien demeure, c’est qu’il y a un espoir de rédemption politique grâce à ce lien, aussi ténu fût-il. Même si dans le fond, tout milite à démontrer le contraire.

 

Les personnages sont situés dans un espace où ils n’ont pas d’existence identitaire définie dans la mesure où celle-ci s’estompe devant l’impératif de leur lutte pour la survie. Les chiffonniers ne parlent pas du fait qu’ils sont arméniens, car la décharge est un espace voué à l’abandon par les autorités. C’est un lieu de déchets où les objets, les hommes et les animaux sont situés à la périphérie du temps social. Et donc au sens strict, un no man’s land, un lieu où les hommes n’ont plus rien d’humain. Je fais remarquer que c’est la chose la plus terrible qui soit quand on y pense. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire de travailler sur la décharge pour se sentir un déchet de la société. Et s’il faut parler d’Arménie, disons qu’à l’heure même où j’écris ces lignes, nombre d’Arméniens pâtissent chaque jour de se voir comme des citoyens objectivement oubliés, privés de toute considération de la part du pouvoir et de toute compassion de la part des autres. Sur la décharge, le sentiment d’abandon y est tel que les hommes se trouvent dans une sorte d’état primitif, pris en tenaille entre le rien et le rien. Le seul rappel d’un monde créé par l’homme serait l’arrivage permanent de ses déchets.

 

Mais plus qu’abandonnés, les chiffonniers sont combattus par le pouvoir. Ils sont même voués à l’élimination. L’assaut final des policiers pourrait être interprété comme la volonté du pouvoir d’éliminer ces gens qui ne sont pas dans les normes. Le pouvoir, faute de trouver une solution pour les protéger par un emploi, n’a d’autre recours que celui de les supprimer. Cela devrait rappeler quelque chose aux Arméniens. Et dès lors qu’on interprète le roman comme un roman sur l’Arménie, ainsi que peut conduire à le penser la version arménienne, il faut reconnaître que les chiffonniers sont, dans le roman, des Arméniens qui font honte aux Arméniens. Ils entachent l’idée d’une Arménie une, généreuse et juste. En somme, les chiffonniers donnent de l’Arménie l’image d’un pays du tiers-monde et ils commettent, de ce fait, à leur corps défendant, un crime de lèse-arménité. C’est pourquoi, il faut les nettoyer comme des déchets. J’ai beaucoup pensé aux violences du 1er mars 2008 à Erevan en écrivant le chapitre de l’assaut final. Pour autant, faits réels et faits fictifs ne sont pas superposables.

 

Même s’il y a des amours qui se forment sur la décharge, d’une manière générale on est dans un monde où la sexualité n’aboutit pas. Le sentiment d’infécondité est surtout révélé par l’histoire des quatre femmes qui se détachent à heure fixe et vont sur la tombe de Djilo se frotter sur le phallus de pierre. Pourquoi Djilo ? Car Djilo fut poète et le poète représente dans leur esprit la fécondité. (J’ai écrit Djilo et non Tchilo, mon personnage n’étant pas exactement le poète Tchiloyan, même si le poème utilisé est authentiquement de lui. Encore une fois, il s’agit d’un indice qui montre que la réalité du roman n’est pas exactement compatible avec la réalité commune). Si elles cherchent à être fécondes, c’est bien que pèse sur elles cette atmosphère de puissante stérilité qui se dégage de la décharge. Cet épisode vise à montrer que les personnages sont « amputés » de leur part la plus précieuse, à savoir le besoin de se transmettre, tandis qu’ils luttent pour satisfaire le besoin de se nourrir. Quand on pense à l’état catastrophique des naissances en Arménie, aux pertes démographiques d’année en année liées à la chute de la natalité, on peut assimiler le pays à une terre vouée à l’épuisement, à l’impuissance et à la stérilité.

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