Ecrittératures

28 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (16)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:37

Ana Arzoumanian : La violence que l’on observe dans Vidures est-elle une sorte de réaction au statut de victime ?

 

DD : Violence morale et violence physique se partagent le roman. Le spectacle de la décharge n’est pas celui d’une rue où déambulent des passants et où circulent des voitures. La puanteur vous saisit aux poumons, le chaos général vous fait vomir, les fumées vous bouchent le ciel, le moteur de la tractopelle vous pète aux oreilles, les porcs, les chiens, les corbeaux grouillent de tous côtés, c’est un continent de merde où tout fait violence aux corps et aux âmes.

 

A cette violence s’ajoute la violence policière du chapitre 39. J’ai vécu in situ l’expérience du 1er mars 2008, d’abord place de la liberté, puis près de l’ambassade de France. J’étais tout près de la ligne des policiers harnachés pour la répression. C’est cette vision qui m’a guidé pour écrire ce chapitre et lui donner un climat de guerre civile qui fut celui de la nuit du Samedi 1er mars au Dimanche. Dans mon esprit, au moment d’écrire ce passage, j’assimilais les chiffonniers aux manifestants d’Erevan. Dans la matinée du 1er mars, les opposants qui campaient sagement derrière l’Opéra ont subi l’assaut violent des policiers déterminés à les en déloger. Dans le roman, mes chiffonniers subissent le même sort par surprise. D’une certaine manière, les deux cas de figure sont proches sans être exactement identiques quant à la volonté du pouvoir de nettoyer des lieux où des gens ne devraient pas se trouver. Or ces gens, à l’image de mes chiffonniers, auront éprouvé un même besoin de considération en tant que citoyens d’une république.

 

La terrible scène du chapitre 32 relève de la violence libératrice. Piégé par Bertha et conduit aux chiffonniers qui font cercle autour de lui comme une arène, le gros nabab se trouve face à face avec le porc Idi Gago pour une lutte inégale et sordide. Les chiffonniers s’en donnent à cœur joie comme s’ils avaient brusquement trouvé un exutoire au trop plein de leur animadversion. En réalité, de victimes ils deviennent momentanément des bourreaux. Ils basculent dans un état second du fait d’avoir sous la main leur bouc émissaire, celui dont le sacrifice sera d’endosser le malheur qui les accable au quotidien.

 

Cela veut dire, dans le fond, que les victimes de bourreaux peuvent devenir des bourreaux eux-mêmes à tout moment dans la mesure où, dans une société donnée, les désirs des uns désirent les désirs des autres (ce qui nous renvoie à la scène du viol). Ici, les chiffonniers ne sont pas loin, dans leur inconscient, de vouloir prendre la place du gros. Mais comme ils ne sont pas en état de le faire, ils en sont réduits à le transformer en victime, c’est-à-dire à le rabaisser au statut qui est le leur.

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