Ecrittératures

1 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (19)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 5:12

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19

Annick Asso : Vidures traite de l’Arménie actuelle, même si tu as pris soin de ne jamais évoquer le nom du pays. Et pourtant, il semble que le génocide soit présent dans ce roman contemporain, sous une forme explicite mais aussi d’une manière symbolique.

 

DD : Je ne pouvais pas m’y soustraire.

 

Pour l’explicite, on peut retenir la découverte du carnet noir au chapitre 16 où son auteur, vendeur d’eau à Smyrne, raconte comment lui et sa famille ont été nourris clandestinement par une voisine turque. Pour le moins explicite, il y a le viol sur les marches du Mémorial auquel j’ai déjà fait allusion afin de montrer comment la victime, dans une sorte d’expérience en abîme, revit le mal que ses sœurs ont subi cent ans auparavant.

 

Mais tout se trouve vraiment dans le commencement du livre. Pourquoi le génocide au commencement de ce roman sur l’Arménie actuelle ? C’est que le génocide est au fondement du pays. Il imprègne le monde arménien et il constitue un invariant inéluctable qui hante aussi bien les esprits que les institutions. Il fallait donc que l’écriture du roman commence par l’évocation de ce noyau dont la mélancolie se diffuserait au fil des pages et qui entrerait en concurrence avec l’humour des situations et des protagonistes.

 

Je ne ferai pas une analyse littéraire du premier chapitre, car ce n’est pas mon rôle. Je me contenterai d’indiquer quelques pistes. Un lecteur averti aura retrouvé le passage biblique : « Va vers la fourmi, paresseux ; Considère ses voies, et deviens sage » (Proverbes 6.6, traduction Segond). Les fourmis sont emportées par le déluge d’urine. Et Gam’ semble prendre plaisir à jouer au dieu qui préside à leur destin. Il rejoue chaque matin la scène du grand dérangement que les Arméniens ont connu avec le génocide un siècle plus tôt. Industrieux comme les fourmis, ne faisant de mal à personne, les Arméniens ont vu le ciel leur tomber sur la tête. « Les fourmis mouraient en grand nombre. Tchârt’ ! Tchârt’ ! Tchârt’ ! faisait sa tête comme des sacs de sang laissant échapper des bruits à mesure qu’on les crève à coups de lame. Et Gam’ souriait. » L’onomatopée Tchârt ! a d’ailleurs le mauvais goût de signifier massacre… en arménien. C’est l’écho que Gam’ connaît bien puisqu’il est hanté par le carnage général qu’a subi son peuple. Et s’il sourit, c’est comme si la victime prenait plaisir sinon à jouer le rôle de bourreau sur plus faible qu’elle du moins à revivre le sens dessus dessous de la catastrophe. En effet, c’est le dérangement qui continue, mais dans la tête des survivants et qui constituera l’autre pendant de la scène du viol. Car Gam’ sent bien l’ironie qui pèse sur son propre destin. Quelle sagesse lui demander quand tout concourt à donner du monde une image du chaos ? Puis vient la description d’un cauchemar de hurlements et de douleurs. Je me suis servi du fameux Guernica de Picasso pour animer cette vision d’apocalypse, mais aussi juste après, d’une séquence du film Pour qui sonne le glas et de l’évocation du massacre de Kémakh, non loin de Malatia, lors du génocide en 1915. Ce même Kémakh qu’on retrouvera encore une fois comme fond sonore au viol sur les marches du Mémorial.

 

Le chapitre 39 décrit l’assaut de la police contre les chiffonniers. C’est le massacre des innocents qui fait écho au déluge subi par les fourmis du 1er chapitre. Là encore, les victimes sont seulement coupables de vouloir exister. « Qu’avons-nous fait de mal ? » crie l’une d’entre elles. Ce serait un massacre de frères contre frères si les policiers harnachés et masqués pour le combat n’avaient perdu toute identité pour ne devenir que les fonctionnaires anonymes de la terreur. On se retrouve donc dans une configuration proche du génocide où les massacreurs jouaient ce rôle et sont décrits dans les livres d’histoire sous l’appellation générique de tchété. En d’autres termes, une masse sans nom portant l’effroi et la mort. A cette configuration, se surajoute une autre, celle de la répression du 1er mars à laquelle j’ai aussi pensé, comme je l’ai déjà signalé. Et là encore, comme dans l’épisode du viol, les manifestants font, mutatis mutandis, l’expérience du mal que connurent les Arméniens de l’Empire ottoman. Ce sont des scènes de paniques qui se jouent avec pour toile de fond le Grand Crime de 1915.

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