Ecrittératures

3 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (21)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 7:38

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21

Annick Asso : Peut-on revenir sur ces morts qui ne sont pas tout à fait morts et qui s’invitent parmi les vivants. Et quel rôle jouent les Japonais dans le roman ?

 

DD : J’ai évoqué à plusieurs reprises la présence des morts parmi les vivants. Moi-même, je me suis demandé quel était exactement leur statut dans le roman. Mais parlant du cimetière, il me paraissait difficile de ne pas leur donner un rôle. Avec Vidures, on est dans une configuration totalisante du temps. Le pays de Vidures est un pays où la mentalité des vivants est infusée par les morts, à commencer par ceux du génocide que symbolise le Mémorial. Cette osmose influence à tel point les « esprits » que les défunts sont comme des âmes flottantes qui se cherchent une place entre le temps qu’ils ont quitté et l’intemporalité où ils se trouvent. Des âmes qui ont parfois des poussées de nostalgie les conduisant à coloniser les vivants. Mais dans la scène des ripailles, où les morts traversent la route et viennent s’incorporer aux chiffonniers pour boulotter de la viande grillée, on pourrait se demander quelle est la raison profonde qui les oblige à cette migration temporelle et temporaire. Ce que je vais dire est probablement tiré par les cheveux, mais c’est une interprétation émanant des nébulosités de l’écriture, à laquelle l’auteur ne pensait pas forcément en écrivant. Cela voudrait peut-être signifier que pour l’auteur les morts arméniens de Vidures ne sont pas affranchis de leur arménité, même quand ils ont perdu leur identité officielle de citoyen en activité. Et s’ils ont conservé dans leur mort une vision arménienne de l’éternité, à savoir une vision historique de la pérennité arménienne et non une vision mystique de leur être même, c’est qu’ils restent morts à la dimension spirituelle de leur individualité. La puissance du sentiment collectif les aurait conduits à s’amputer de leur singularité divine pour l’avoir investie dans leur communauté terrestre, leur religion n’étant dans le fond qu’une manière de sublimer leur tribalisme. C’est la raison pour laquelle, durant ce festin, les morts sont attirés par l’odeur de leur réalité perdue, le parfum de leurs coutumes identitaires, dont l’une est de festoyer autour d’une viande grillée, comme si en humer le fumet leur donnait l’impression d’être vivant, c’est-à-dire ensemble. C’est montrer ainsi combien les Arméniens sont pétris de nostalgie, au point qu’elle habite même les morts. Mais nous sommes là dans un délire de romancier.

 

Quant aux Japonais, ils sont le symétrique inverse des Arméniens. Méticuleux, impeccables, scientifiques et besogneux, ils viennent sauver le pays de ses déchets grâce à leur savoir-faire. Mais ils ne vont pas y arriver car ils devront se heurter à des gens qui ne sont ni méticuleux, ni impeccables, ni scientifiques et ni besogneux, mais intrinsèquement corrompus. A chacun de trouver la morale qui lui convient.

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3 commentaires »

  1. Je me pose une question : est-ce qu’un-non arménien peut ressentir plus précisement ce que raconte Vidures.
    Ce roman émet des visions que l’imaginaire doit interpreter, demandant un effort intérieur que certains n’aurant pas la capacité ou la volonté de solliciter…
    Quant à nous, descendants des disparus, anéantis, volatilisés, nous vivons avec en nous des récits où les morts ont une place privilégiée.
    C’est ce qui nous permet de mieux « pénétrer » dans l’univers de Vidures.
    Il fallait un tel roman, merci Denis de l’avoir construit, écrit, d’une manière aussi originale.

    Commentaire par antranik21a — 3 décembre 2015 @ 7:56 | Réponse

  2. Cher Antranik, merci pour le compliment. En fait, ce n’est pas de gaieté de coeur que je fais ce travail de commentaire sur mon propre livre. Mais il me permet de savoir ce que j’ai écrit. Et surtout de dire à ceux qui font profession de lire la littérature en Arménie de mieux faire leur travail. je dois avouer que ces lecteurs-là m’ont plus qu’étonné. Les lecteurs français qui ont bien voulu me compter parmi les lauréats du prix du 1er roman à Chambéry semblent avoir été plus scrupuleux. J’ai même eu le bonheur d’entendre une lectrice me dire qu’elle avait lu Vidures deux fois et que tout s’est révélé à la seconde lecture. Mon livre n’est pas fait pour une seule lecture exactement comme le voulait Brassens avec ses textes. Il disait qu’il fallait laisser des choses pour la seconde et la troisième fois. La première lecture vous fait dire : » Tiens ! Tiens ! Il semble qu’il y ait quelque chose que je n’ai pas compris là ». Moi-même, c’est après coup que j’ai compris la scène du viol. Mais ce qui m’a fait écrire cette scène dépassait ma personne. J’étais l’instrument d’une pensée qui pensait à ma place. Or cette scène du viol est symboliquement très profonde, à elle seule elle dit tout le pays, la plaie vive de ce pays où les uns agissent contre les autres. Cela peut se dire explicitement. Mais quand on arrive à le montrer sous forme symbolique, c’est autre chose. C’est l’absolu de la vérité et de la morale,une certaine transcendance de l’écriture qui force le texte dans une direction que l’écrivain lui-même ne soupçonne pas.
    Amen !

    Commentaire par denisdonikian — 3 décembre 2015 @ 3:48 | Réponse

    • Merci à toi pour pour ton explication.
      Lire est un premier pas vers la découverte d’un texte, le comprendre exige une attention particulière qui nous échappe quelquefois…
      Je me suis promis de relire Vidures, certain que je vais y découvrir du nouveau !

      Commentaire par antranik21 — 4 décembre 2015 @ 5:40 | Réponse


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