Ecrittératures

11 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (27)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:43

Numériser

Vidures selon

Gérard Malkassian

(in Nouvelles d’Arménie Magazine, N° 179, novembre 2011)

 

L’arménité du présent

 

Objet étrange et fascinant, dérangeant sans doute pour un certain nombre de lecteurs, Vidures est une œuvre à la fois personnelle et emblématique : Denis Donikian a écrit le livre qu’il aurait souhaité voir écrire par un auteur d’Arménie. Car le titre, un néologisme rimant avec ordures et les dérivés du vide, nous parle de l’Arménie, ou plutôt, il nous la montre, nous l’incarne, dans les lieux , les personnages qui la dévoilent le mieux : ses déchets, ses rebuts. Le postulat de l’auteur est que la manière dont un État, son gouvernement traite ses restes est révélatrice de la façon dont il traite la terre et sa population.
Le livre pourrait être situé partout ailleurs, dans une banlieue parisienne ou londonienne, un faubourg de Naples, dans une favela brésilienne ou un bidonville, d’Afrique du Sud ; ce qui s’y déroule, s’y devine ou s’y dissimule, manœuvres plus ou moins avouables, corps accablés, cadavres gênants, se retrouvent en d’autres lieux, en d’autres temps.

 

Des individus marginalisés.

 

Pourtant, certaines expressions, les noms, l’odeur de soufre qui y a déposé une histoire chaotique nous apprennent que la leçon humaine n’aura de sens que tirée d’un cas précis, d’hommes singuliers, dans un quartier excentré d’Erevan. L’omniprésence du tremblement de terre de 1988, la réplique naturelle de la Catastrophe, fait de cet événement le centre de gravité symbolique de l’Arménie d’aujourd’hui.
Le lecteur se transporte à Nubarachen, l’ancienne Soviétachen, entre une décharge publique et un cimetière, non loin d’une prison et d’un hôpital psychiatrique. Il y demeure en huis clos du début à la fin, à une exception près, où il se déplace dans le centre d’Erevan, à côté du « most », le pont de Kiev, bienheureux aux suicidés. Nous côtoyons un no man’s land, où l’ordre social ne pénètre que rarement, armé de formulaires trafiqués, de quatre-quatre noirs aux vitres opaques ou de sections d’assaut. Une constellation d’individus en rupture, marginalisés par les secousses naturelles ou politiques, la misère, le déclassement, côtoie les morts en vivant d u trafic d’objets hétéroclites pêchés dans les multiples strates de la décharge de Dro, qui a son alter ego dans le gardien du cimetière, Roubo. Au centre, spectateur plus que personnage agissant, circule Gam’, rescapé du tremblement de terre.

 

La croisée des destins

 

Dès le début du récit, ce marginal discret tombe littéralement, de façon inopinée, sur l’enterrement de sa mère, opposante notoire. Le narrateur donne des clés au lecteur : Gam’ désigne la disjonction « ou » – notre homme est à la croisée des destins, au statut incertain ; c’est aussi le présent du verbe existentiel : « j’existe », « je suis là », l’est-il vraiment ou n’est-il pas qu’une ombre projetée par son nom ? Rappelons qu’il s’agit aussi d’une forme ancienne de gamk, « volonté ». Cette polysémie nous enseigne que Gam’, à la fois engagé et en retrait, est le témoin absent-présent d’un monde en perpétuelle reconfiguration qui ne se construit qu’en se détruisant. Tout cela sur la menace de plus en plus pesante d’un obscur pouvoir d’État qui, pareil au tractopelle grâce auquel Dro déplace et entasse les ordures, fomente l’écrasement de tout embryon d’une vie collective autonome, serait-elle confinée aux poubelles de la ville, au nom d’une modernisation douteuse.

 

Dans ce contexte, la décharge, toilettes à ciel ouvert, végétation prolifique et mouvante de matières putréfiées, est une métaphore de la vie créatrice, libre mais aussi soumise à un risque constant d’effondrement, de destruction. L’arrière-fond historique est là pour le rappeler : le tremblement de terre, l’équarrissage soviétique et 1915. Le narrateur (l’auteur ?) insiste d’ailleurs : il faut lire Gam’ et non Kam’ (comme cela devrait se faire à partir de l’arménien oriental) car il était appelé ainsi par sa grand-mère venue de l’autre côté de la frontière quand elle dut fuir sa terre natale. A la différence qu’aujourd’hui, ce n’est ni la nature, ni les communistes, ni les Turcs qui persécutent, tuent mais des Arméniens aveuglés par la soif de pouvoir et d’argent, privés de tout scrupule moral.

 

Une plume exubérante

 

J’insiste aussi sur l’écriture, en osmose avec le monde en fusion qu’elle décrit. La plume généreuse, exubérante de l’auteur parvient, en alliant le jaillissement de salves verbales répétées à des descriptions mêlant odeurs, couleurs et sons sous des angles divers, propose à la fois une allégorie de la situation de pénurie généralisée que traverse le pays et une stratégie de résistance par la force des mots. Le français très riche, voire sophistiquée, de D. Donikian, effectue des fréquentes incursions dans les couches les plus vives, les plus populaires de l’arménien oriental, effectuant une sorte d’hommage à un poète maudit des années soixante, rare mais percutant, évoqué à de nombreuses reprises dans le texte : Slavik Tchiloyan (à quand une traduction en français de son œuvre ?). Le lecteur non initié apprendra bon nombre d’expressions familières, voire argotique d’Erevan ainsi que les surnoms dont sont couramment affublées les personnalités puissantes, telles que les trois présidents successifs : le Lettré, le Samouraï et le Cobra… On aura compris : nous sommes dans une culture où la langue orale est pour l’heure plus créatrice que celle écrite, constat qui devrait encourager la littérature arménienne à en tirer davantage parti. L’humour grinçant alterne avec le picaresque pour raconter la lutte désespérée de ce microcosme contre l’appareil d’État allié au monde trouble des affaires.

 

L’humour et la provocation.
Toutes ces caractéristiques font de ce roman luxuriant le portrait en relief de l’Arménie d’aujourd’hui tout en donnant un écho et un sens universel à toutes ces microcités proliférant aux marges des grandes métropoles. Il importe de leur donner la parole car elles existent et leur expression est la condition pour prendre conscience du vide sur lequel nos sociétés sont construites, certaines sans doute plus que d’autres. Dans ce dispositif, la provocation, présente dès les premières lignes, a pleinement sa place. On peut certes déplorer des longueurs, s’agacer d’avalanches verbales trop fréquentes, qui soulignent le trait au risque de le caricaturer et d’en altérer la force et le sens dans la dynamique d’ensemble. Mais ce sont des défauts auxquels s’expose un auteur authentique et sans concession qui interroge par l’écriture les fondements honteux d’une société dont il est familier et à laquelle il est attaché. Denis Donikian ouvre une voie nouvelle dans la littérature arménienne de diaspora, entendue au sens large, c’est-à-dire, pas forcément en arménien : celle qui, à côté de la littérature mémorielle, la chronique d’une passé révolu ou du refuge dans une posture purement esthétique, s’intéresse désormais à l’arménité du présent, que ce soit celle qui s’élabore sous de multiples formes en exil ou celle qui se vit en Arménie.

 

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