Ecrittératures

7 février 2016

Kouyr MARTHA

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:35

 

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Un jour, un ancien du Collège ( pour les non-initiés, le « Collège » n’est autre que le Collège Samuel Moorat, sis au 26 rue Troyon à Sèvres, juste en face des Usines Renault qui s’étendaient jusqu’à la pointe de l’île Seguin et qu’elles occupèrent de 1929 à 1992), un certain Alain Barsamian, peintre de son état et photographe, m’envoya une photo d’une certaine Kouyr Martha, me demandant si je la connaissais, vu que j’avais passé cinq années dans ce vivier où des prêtres catholiques élevaient des alevins d’Arméniens pour en faire des ichkhantsougs. Kouyr Martha… Kouyr Martha… J’avais du mal à gratter dans mes souvenirs en quête de cette Kouyr Martha qui avait la consistance d’un fantôme. Jusqu’au moment où me revint en mémoire une minuscule dame bigleuse à la voix aiguë, toute courbée, mais souriante en permanence, active comme une souris, aimante comme une mère, généreuse comme une grand-mère arménienne et riche de tous les enfants du collège qui passèrent dans ses mains. Et surtout discrète, petite qui se faisait petit, tellement qu’on ne la voyait jamais sur les photos de fin d’année sur lesquelles figuraient prêtres, professeurs et élèves. Et pourtant, je peux le dire, nous avons tous quelque chose en nous de Kouyr Martha. C’était la petite main du collège, celle qui besognait dans son coin, aidait à la cuisine à nous préparer des plats merveilleusement arméniens, et qui probablement aussi faisait la bonne pour les curés. Elle nous aimait, Kouyr Martha, et nous, nous ne le savions pas. Elle nous aimait de tout l’amour d’une survivante du génocide arménien puisqu’elle était née en 1887 du côté de Trébizonde et qu’elle échappa au génocide en fuyant vers Alep. Ainsi nous avions parmi nous une survivante et nous l’ignorions. Mais elle savait probablement qu’en nous servant la soupe elle contribuait à nourrir les voix qui plus tard allaient se mettre au service de la sienne pour dire leurs faits et leurs méfaits aux fils de bourreaux. Je pense à Patrick Devedjian, Ara Krikorian, Kegham Kévonian et tant d’autres, qu’elle a en quelque sorte élevés dans l’art de la révolte, de l’indignation et du courage. Alors, merci Kouyr Martha, au nom de tous ceux qui ont bénéficié de ton dévouement et de ton amour sans borne.

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7 commentaires »

  1. Merci Mekhit
    Tu as su en quelques lignes décrire avec une profonde justesse la personnalité de Kouyr Martha.
    Ce qui m’avait frappé à l’époque pour ne pas dire traumatisé, c’était la jalousie et les moqueries de certains de mes camarades sous prétexte que Kouyr Martha avait une attention particulière pour les plus petits dont je faisais partie.
    Sans doute que tous n’ont pas su l’apprécier à sa juste valeur.
    Quant à moi et moi et à mon jeune âge, (10ans) je n’avais aucune idée du passé de cette femme dont le visage me rappelait quotidiennement celui de mes grands-mères.
    C’était pour moi un peu de réconfort vu qu’on ne voyait notre famille que tous les 15 jours.
    Alors merci encore pour ces souvenirs Mekhit.
    A. B.

    Commentaire par Alain Barsamian — 7 février 2016 @ 6:29 | Réponse

  2. N’ayant pas fréquenté cet établissement arménien ni un autre d’ailleurs je ne peux que donner une impression extérieure. En effet, le visage de cette femme, me rappelle nos grands-mères, venues comme par miracle dans ce pays d’adoption.
    Leur mission était simple : redonner une dignité et une force aux rescapés. Elles se sont dévouées avec une grande simplicité et un courage remarquable.
    ce furent des mères universelles !!!

    Commentaire par antranik21a — 7 février 2016 @ 7:42 | Réponse

  3. Lorsque j’y repense, je n’ai fréquenté ce collège qu’une année, tout juste dix mois. C’est durant cette année scolaire que j’ai découvert l’alphabet arménien et que tant bien que mal appris à lire et écrire ma langue maternelle.
    Ce qui me surprend c’est qu’en un an seulement et cinquante huit ans plus tard, j’arrive encore à déchiffrer ou à écrire, avec quelques difficultés certes, cette langue d’une grande complexité.
    Alors que sept ans d’anglais étudié au cours de mes études secondaire ne m’ont jamais passionné plus que ça !
    Mes souvenirs d’écolier durant cette année 57-58 n’ont pas toujours été positifs, je dirais même que j’avais hâte quotidiennement que l’année se termine. Je n’ai pas eu de véritables copains au sens où on l’entend, « un pot, un ami ».
    Je percevais quelques camarades plus sympathiques que d’autres, disons pacifiques et gentils, contrairement à d’autres plus agressifs, plus égoïstes avec un esprit de clan, toujours prêts à vous évincer de leur groupe et de leurs jeux.
    Dix ans n’est pas un âge favorable pour enfermer un enfant dans une pension, même s’il en est de plus jeunes qui ont vécu pire .
    Néanmoins, de même que je ne regrette pas mon service militaire durant lequel j’ai connu de très bons camarades que je revois encore au jour d’aujourd’hui, je ne regrette pas le collège Samuel Moorat, c’est une expérience qui m’aura marqué mais enrichi. J’étais malheureusement trop jeune à l’époque pour oser me frotter à mes ainés dont certains me semblaient plus réconfortants que mes propres camarades de classe.
    Cette année 1957 nous étions à mille lieues de nous douter que 54 ans plus tard Denis et moi allions nous retrouver et réaliser que nous avions partager séparément le même lieu, le même contexte, la même atmosphère, les mêmes repas, et que les Haïrs Sérop, Avedik et bien d’autres nous ont couvert du même regard tout au long de l’année.
    Il y aurait tant de choses à dire…mais comme « à quelque chose malheur est bon « , je peux sans regret dire que je suis heureux d’avoir connu cette période de mon existence.

    Commentaire par Alain Barsamian — 8 février 2016 @ 9:07 | Réponse

  4. Abriss , Denis ! Je n’ai pas eu la chance de connaître cette  » ferme  » à ichkhantsougs mais depuis des années et des années déjà tu nous offres ( le mot régurgiter pour nourrir et faire grandir correspondrait certainement mieux , mais il peut paraître moins joli ) tant d’amour pour notre peuple martyr , pour tous nos anciens et pour la Terre d’Arménie , qu’une fois encore je voudrais t’exprimer toute ma reconnaissance pour toi et pour ce collège . Merci pour ce bel hommage plein de gratitude à Kouyr Martha ( en écrivant ce titre et ce prénom je réalise que j’avais une grand tante du coté de ma mère qui était religieuse à Alep qui portait le même prénom de Martha et dont nous avions perdu la trace depuis longtemps ; Simple homonymie très certainement ) .

    Commentaire par Donig — 8 février 2016 @ 1:41 | Réponse

    • Qui sait, cher Donig, si Kouyr Martha n’était pas ta tante dans le fond ? Elle est décédée en 1970.

      Cela dit, je ne veux pas détruire la belle image que toi et Alain avez de ce collège. J’ai dit par ailleurs ce que je pensais du collège et je ne veux pas ici le répéter. Mais je vais encore jouer à l’iconoclaste de service et ça me déplaît. Alors, laissons -le dormir en paix ce collège qui va devenir un centre .. de la mémoire ( un de plus).

      Commentaire par denisdonikian — 8 février 2016 @ 1:54 | Réponse

  5. Tu as su rendre vivante, en quelques lignes, cette petite fourmi travailleuse et combien efficace ! Je l’ai aimé aux premiers mots avec attendrissement, et ainsi que cela se produit à ces instants, les larmes surviennent sans tarder ! Elle rappelait à ma mémoire ces êtres simples de nos familles dont l’amour sans borne en effet nous a permis de grandir dans l’insouciance d’une enfance protégée. Que de doux souvenirs !

    Commentaire par Dzovinar — 9 février 2016 @ 8:33 | Réponse

  6. Ce qui frappe dans ce visage taillé à la serpe, c’est ce front rempart, ce large sourire confiant dans la vie et surtout ce regard – un regard qui sait les abîmes et les arrachements, mais qui devine aussi les étincelles, l’espoir. La vie est faite de ces rencontres qui soulèvent des montagnes.

    Commentaire par Georges — 10 février 2016 @ 9:59 | Réponse


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