Ecrittératures

26 février 2016

Les délices du cinéma

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:33

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« Nous sommes nés pour regarder et écouter le monde ». C’est ce que dit Tokue la vieille dame du dernier film de Naomi Kawase : « Les délices de Tokyo »adapté du roman de Durian Sukegawa. Mais dans mon esprit, j’entends peut-être autre chose. J’entends : « Nous sommes nés pour regarder et écouter la beauté du monde ».   S’il y avait une leçon à retenir parmi tant d’autres que ce film distille avec une discrétion toute japonaise, je retiendrais celle-là. Or, cette beauté du monde, les Japonais l’accueillent avec une sensibilité aussi naïve que scrupuleuse tant elle modèle leur façon d’être. Ils savent, ces Japonais, la mettre en scène dans leurs rues et dans leurs paysages de sorte que l’Occidental les imaginent se mouvant dans un décor peint par Hokusai. Lequel donne une leçon de sobriété et de composition aux artistes d’aujourd’hui. Et en l’occurrence à Naomi Kawase.

 

Ce film est une goutte lumineuse de cinéma tant elle sert de miroir à plusieurs composantes de la réalité sociale japonaise. Kawase construit son film comme un huis clos où se confrontent trois générations : la petite vieille Tokue, les jeunes étudiantes, Sentaro le vendeur de dorayakis et sa patronne. Tokue devrait être objectivement la plus aliénée de toutes ces personnes, en raison de son âge, de sa maladie, de sa solitude et de l’ostracisme que lui fait subir la société. Mais en réalité, c’est la plus rayonnante en ce sens que sa joie de vivre irradie sur tout le film. Alors que les autres personnages plus jeunes traînent des incertitudes d’insouciants (les trois collégiennes), des fonds de contrariété (Wakana, la jeune collégienne), une dette (Sentaro), un cynisme de capitaliste (la patronne). De tous ces personnages, Tokue est la plus ouverte aux choses de ce monde : elle prend le temps d’admirer les cerisiers en fleurs et celui de parler aux haricots qui serviront à faire les dorayakis. Car Kawase joue sur les contrastes pour mettre en valeur les ingrédients les plus essentiels de son film (la beauté, la liberté, le sourire), en opposant les personnages mais aussi d’une manière plus discrète en les donnant à voir sur Tokue, malade de la lèpre tandis que son esprit jouit de la lumière du monde. Cette Tokue, c’est le vieux Japon qui se transmet aux générations souffrantes d’aujourd’hui. Que dit-elle dans le fond, sinon de sourire au monde, mais surtout de lui parler pour qu’il vous rende heureux. Si elle parle aux haricots qui cuisent, c’est pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Or, dans ce dialogue surréaliste, c’est le parleur qui s’oblige à composer avec le temps et à dépasser sa hâte afin d’ajuster ses actes au processus de la création, en l’occurrence la création culinaire des dorayakis. Ce travail perfectionniste, les Japonais le cultivent au point qu’il est devenu un élément clé de leur civilisation. Mais Tokue, dans ce domaine, est la meilleure car elle ajuste au sucré des dorayakis le sourire qu’il suscite. Elle les aime ses haricots, Tokue. Et si Sentaro ne fait pas de bons dorayakis, c’est qu’il le fait sans sourire. 3 Comment peut-on faire du sucré sans sourire ? » Le plaisir de faire bien, beau et juste suffit à faire son homme. Peu importe les lèpres de la vie, pourvu que l’homme utilise la perfection de sa machine pour les transcender en produisant de la perfection. Voilà pourquoi, malgré leurs rhumatismes, Dzovinar s’est sublimée une fois dans sa vie par le chant lyrique et Alain par la peinture. La paix soit avec eux !

 

Denis Donikian

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3 commentaires »

  1. Sans doute un beau film à voir, dans un registre hors du temps présent.
    La dernière phrase du lancement résume tout : » Le sens de la vie se niche dans une pâtisserie ».
    N’avons-nous pas, nous aussi, connu une grand-mère ou tante qui faisaient des mets délicieux ?

    Commentaire par antranik21a — 26 février 2016 @ 5:08 | Réponse

    • Oui Antranik, mais nous n’avons pas eu de cinéaste qui fasse un film sur notre grand-mère pâtissière. Qu’est-ce qu’ils attendent nos cinéastes ? Lesquels au fait ?

      Commentaire par denisdonikian — 28 octobre 2017 @ 4:46 | Réponse

  2. Il faut que je trouve un moment pour aller le voir. Merci Denis !

    Commentaire par Alain Barsamian — 26 février 2016 @ 5:22 | Réponse


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