Ecrittératures

4 mai 2016

Pour une grève de la faim arménienne et mondiale

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 10:51

 

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Photo : D Donikian ( copyright)

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En cent ans, l’action des Arméniens pour la reconnaissance du génocide de 1915 a connu deux phases, également partagées dans le temps : une phase traumatique et une phase rhétorique.

La phase traumatique s’est caractérisée par le gel absolu de la parole, l’effarement de la pensée et son renversement vers une langue, des temps et des lieux nouveaux. Mais cette phase,qui a duré une cinquantaine d’années, préparait déjà en sous-main la suivante, la phase rhétorique. En effet, les premiers discours et les quelques livres qui émaillèrent le cinquantenaire ont permis de déclencher une véritable réappropriation de la parole arménienne. Durant cette période, la conscience arménienne s’est amplifiée au fil des années, la responsabilité de chacun s’est consolidée, tout un peuple s’est réveillé contre le silence orchestré autour du Grand Crime. Il fallait prouver et il fallait convaincre. Le centième anniversaire a vu le travail des historiens et des tribuns porter leurs fruits. Désormais, le génocide arménien existe comme un problème mondial. En effet, le monde ne peut pas faire l’économie d’un génocide, quel qu’il soit, s’il veut progresser en humanité.

Pour autant, malgré l’opprobre dont elle est l’objet, la Turquie perpétue une mentalité ethnocentrique qui puise son inspiration dans les valeurs jeunes-turques, soit en faisant fi des revendications arméniennes, soit en répétant aujourd’hui avec les Kurdes le nettoyage ethnique perpétré hier contre les Arméniens. Qui plus est, elle fait taire la presse libre, accuse de terrorisme des parlementaires légalement élus, confisque des églises, et forte de son cynisme fait du chantage à l’Europe pour y être acceptée comme un pays démocratique. Les Arméniens ne peuvent être que révulsés par les compromissions d’une Europe vantée pour ses valeurs. Leur expérience historique de la duplicité turque a beau alerter les Européens, ils se voient déjà submergés par l’afflux de leurs bourreaux venus les narguer jusqu’en leur exil grâce à l’exemption de visa accordée par le réalisme politique de ces mêmes Européens et leur sacro-saint principe des intérêts.

Dès lors, quelle marge de manœuvre reste-t-il aux Arméniens, voués aux sempiternels discours que n’écoutent ni l’intéréssée, ni ceux qui n’ont aucun intérêt à le faire. Combien de temps encore ces cris arméniens porteront-ils avant de lasser et de tomber dans les oubliettes de l’histoire en marche ? Les Arméniens n’ont pas la force militaire, ils n’ont que la force morale, leur seul atout, dans un monde où les valeurs démocratiques sont encore incarnées par des hommes de foi. C’est, comme nous le disions plus haut, l’intérêt du monde que soit reconnu le génocide arménien. Sans sa condamnation effective, agissante, la mentalité génocidaire sera toujours à l’œuvre. Dans ce contexte, et en l’état actuel des choses, les Arméniens s’ils n’ont pas de divisions, ont encore l’unité. Unité dans la mémoire, unité dans la revendication, unité dans le sacrifice.

Le peuple arménien est en alerte depuis cent ans et plus. C’est ce rôle qu’il lui est donné de jouer dans le concert des nations. Celui de harceler l’esprit du bourreau sans relâche. De le forcer à la prise de conscience. D’être sa mauvaise conscience partout où il cherche à imposer sa loi. Dans ce sens, les Arméniens doivent passer de la phase rhétorique à la phase éthique.

Par quels moyens ? Par la grève de la faim. Les Arméniens qui en 1915 ont subi la faim forcée jusqu’à la mort invitent les Arméniens d’aujourd’hui à prendre la faim volontaire comme l’instrument d’une force morale destinée à promouvoir la justice et la vie.

Le 24 avril 2017 pourrait être le déclenchement d’une grève de la faim arménienne à laquelle se joindraient tous ceux qui souhaitent la paix, le dialogue, le respect de l’Autre. Arméniens, mais aussi Kurdes, Assyro Chaldéens, Grecs et autres hommes de cœur devraient investir dans le monde des lieux symboliques où ils montreraient qu’ils sont capables d’arrêter de se nourrir un jour, deux jours ou plus pour combattre sans se battre les politiques de compromission et les bourreaux négationnistes.

 

Denis Donikian

Écrivain

 

 

 

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19 commentaires »

  1. Une grève de la faim ? Peut-être… Mais cela engendre le silence et nous vivons dans un monde où le silence équivaut à la déchéance, voire à la disparition.
    Je serai enclin à une, des manifestations, frappant les esprits.
    Un festival de la barbarie faite de témoignages, de photos, de films d’époque et de tous les documents originaux et indiscutables sur ce qui s’est passé il y a un siècle. Le tout diffusé par tous les moyens et réseaux.
    C’était l’aube du XXième siècle, celui qui annonçait la libération des peuples, la modernisation et la prise de conscience de l’humanité…
    Mais l’horreur a atteint des limites qu’un esprit humain sain, ne peut imaginer.
    Je serais curieux de connaitre le degré de connaissance des députés européens, de l’histoire du début du siècle dernier.
    Et plus particulièrement, celle de la Turquie car je pense que peu la connaissent dans ses détails.
    Je considère que les politiciens actuels n’arrivent pas à la cheville des dirigeants turcs et se couchent devant leurs exigences.
    Il n’y a jamais eu un traité signé par les ottomans puis, les turcs, qui ait été respecté voire appliqué.
    Demain ou dans peu de temps, quand le mal sera fait, il sera difficile de panser les plaies…

    Commentaire par antranik21a — 4 mai 2016 @ 11:23 | Réponse

  2. Le silence ? Au contraire. Qu’on imagine l’impact que cela pourrait avoir sur les esprits si cette grève de la faim était suivie massivement. Elle démontrerait que les Arméniens en ont fini avec les discours.
    Par ailleurs, les expositions se sont déjà multipliées, les beaux discours aussi. Il faut passer à un autre mode de publicité et éviter les routines.
    Non, Antranik je ne partage pas cet avis. Certaines grèves de la faim dans l’histoire ont porté leurs fruits. il faudrait tenter ça. Bien sûr, quel Arménien oserait le faire . C’est une chose impensable de s’arrêter de manger un jour ou deux. Ca demande un sacrifice, de prendre sur sa personne, et cela constitue une limite à nos engagés de la cause.

    Commentaire par denisdonikian — 4 mai 2016 @ 11:51 | Réponse

  3. Par ailleurs, je sais bien que cette proposition est osée. Et que certains la prendront pour farfelue. Mais d’autres demain la trouveront « raisonnable ».

    Commentaire par denisdonikian — 4 mai 2016 @ 11:53 | Réponse

  4. Denis, je n’ai pas dit que la proposition est déraisonnable, ni inapplicable.
    C’est la manière de la mettre en évidence de façon efficace qu’il faut trouver.
    A quoi servirait de jeûner chacun de son coté ?
    Il faut que les gens l’apprennent, le constatent et pour cela, je ne vois qu’un moyen : faire un sitting en groupe devant une mairie, une préfecture, l’Élisée avec des pancartes sur lesquelles il faudra trouver un message fort.
    Je serai prêt à le faire l’an prochain devant la mairie de Grenoble, mais combien serons-nous et qui fera attention à nous ?
    Nous vivons hélas, dans une société à vue courte et étriquée, dans un idéal des plus matérialistes et les Arméniens quelquefois, en font partie.
    Une autre voie pourrait être abordée, celle de saisir une juridiction internationale pour déposer une demande de jugement des faits avérés du génocide, même si les auteurs ne sont plus là.

    Commentaire par antranik21a — 5 mai 2016 @ 8:16 | Réponse

    • Antranik, je pensais avoir été assez clair en disant que cette grève de la faim pourrait être mondiale et qu’elle se passerait autour du 24 avril.

      Bine sûr, cela s’organise. Une grève de la faim avec pancartes et tout le tralala, c’est évident.

      Commentaire par denisdonikian — 5 mai 2016 @ 3:45 | Réponse

  5. Je vote pour et j’ajoute préférer une version internationale, mêlant les cultures et les peuples en manque de reconnaissance : Amérindiens, Palestiniens, Tibétains, Noirs… Une journée mondiale à l’initiative des Arméniens mais pour tous les opprimés, ça me plait bien!

    Commentaire par Thomas Vartanian. — 5 mai 2016 @ 9:40 | Réponse

    • Oui, mais dans un premier temps, il faut cibler le négationnisme turc. Et éviter de noyer le poisson. Plus tard, pourquoi pas …

      Commentaire par denisdonikian — 5 mai 2016 @ 3:46 | Réponse

  6. On a de beaux exemples derrière nous : Gandhi et Bhagat Singh (années 1920), Potti Sriramulu (Inde toujours, années 1950), les suffragettes anglaises et américaines, les républicains irlandais, les dissidents cubains… La non-violence, au moins, ne ramène pas la loi du talion.
    « C’est cela l’amour, tout donner, tout sacrifier, sans espoir de retour. » (Albert Camus, Les Justes, 1949)
    soyons camusiens !

    Commentaire par George — 6 mai 2016 @ 7:43 | Réponse

  7. Ah ! tout à fait pour ! Imaginez l’effet produit à l’échelle mondiale, si tous les arméniens du monde suivaient une grève de la faim, le même jour ! Au même moment ! ! Impossible de les ignorer cette fois ! Je vote OUI !

    Commentaire par Dzovinar — 7 mai 2016 @ 3:36 | Réponse

  8. malheureusement nous vivons dans un monde où seul les rapports de force ont cours.
    une grève de la faim c’est un aveu de faiblesse

    Commentaire par sam — 7 mai 2016 @ 6:17 | Réponse

  9. Je passe sur les répliques ironiques qui ont été faites ici ou là à ce texte, également sur ceux qui confondent jeûne et grève de la faim.
    Je ne vois pas en quoi la force morale qu’implique une grève de la faim serait un aveu de faiblesse. Ou alors, il faudrait me dire combien de divisions la diaspora arménienne aurait à opposer au gouvernement turc. Ou me dire si Gandhi était un faible. Si la non-violence est un acte de faiblesse.
    Les discours, les livres de témoignages ne pourront pas être produits éternellement. On devrait reconnaître que nous avons atteint nos limites et qu’il faut trouver d’autres moyens de coercition auxquels les Arméniens devraient s’adapter. Si cette grève de la faim était mondiale elle aurait un impact à plus ou moins long terme. Mais nos discours vont finir par lasser car nous sommes condamnés aux rengaines. Il n’y a qu’à comparer les discours du 24 avril d’une année sur l’autre. A quelques variantes près, c’est toujours les mêmes litanies. Elles passent et après la politique ordinaire reprend son cours.

    Commentaire par denisdonikian — 7 mai 2016 @ 7:30 | Réponse

    • Complètement d’accord ici. Il faut changer de paradigme et la non-violence doit être une ligne de conduite. D’ailleurs, je constate de plus en plus de violences au coeur de nos commémorations du 24 avril, et je les déplore. Ne sont-elles pas le fruit d’une certaine lassitude envers l’Etat turc mais aussi envers nous-mêmes?

      J’ajoute : « Lutter, voilà la vie ; grandir, voilà sa récompense. »

      Commentaire par Thomas Vartanian. — 8 mai 2016 @ 1:05 | Réponse

  10. Je l’ai dit ailleurs – faire une grève de la faim est un acte silencieux de résistance – qui demande une certaine force intérieure je pense.

    Commentaire par Dzovinar — 7 mai 2016 @ 8:19 | Réponse

  11. Bien sûr il faudrait ce texte soit traduit en anglais et en espagnol. Et même en turc. Histoire de semer l’idée et voir si des enthousiastes sont capables de la porter et de s’y préparer.

    Commentaire par denisdonikian — 8 mai 2016 @ 7:43 | Réponse

    • Je peux relayer ce texte auprès de mon amie turque, avec ton accord.

      Commentaire par Thomas Vartanian. — 8 mai 2016 @ 1:06 | Réponse

  12. Je me souviens d’un vernissage d’aquarelles de Marinette Alexanian et de tes poèmes. C’était rue Victor Hugo à Vienne. C’est pas d’aujourd’hui, peut-être te souviens-tu de mon père Balthazar le marchand de journaux.

    Commentaire par Bernard Okoumouchian — 8 mai 2016 @ 12:43 | Réponse

    • Salut Bernard. Oui bien sûr. Je me souviens très bien de ton père et de son vélo. Une figure.

      Commentaire par denisdonikian — 8 mai 2016 @ 1:39 | Réponse

  13. Pour la grève de la faim ? Moi je suis pour ! Geneviève mon épouse aussi ! Mais, un corps expéditionnaire de 500.000 hommes lourdement armés pour bouter les turcs hors de Constantinople et de toute l’Asie Mineure, ça serait pas mal non plus comme stratégie ! …..Mais ça, on a pas.

    Commentaire par Baron Kalouste — 8 mai 2016 @ 6:23 | Réponse


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