Ecrittératures

11 juin 2016

Du vote du Bundestag en faveur du génocide arménien (5)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 4:45

 

Bundestag

 

5 – La reconnaissance par l’éducation.

 

La reconnaissance du génocide par l’Allemagne serait incomplète si elle se bornait à son volet historique. On oublie que cette résolution a été conçue en vue de dynamiser l’avenir, dans le sens où elle pourrait constituer avant tout un pari sur la réconciliation. Les Allemands en savent quelque chose qui non seulement ont reconnu leur crime, mais encore l’ont réparé en œuvrant pour un dialogue constructif avec leurs ennemis d’hier. C’est à ce prix que l’Europe s’est faite. Grâce aux efforts de l’Allemagne et à la bienveillance des autres pays, l’Europe s’est humanisée sur la base d’un dialogue loyal, transparent et ouvert.

Concernant les Arméniens et les Turcs, c’est peut-être là un point de friction où les esprits des deux bords, prompts à s’échauffer, vont mettre de l’huile sur le feu, les uns dans leurs revendications, les autres dans leur système d’auto-défense. Mais alors que pourr ait faire l’Allemagne dans l’immédiat ?

Une chose est sûre, et comme cela a été déjà relevé à juste titre, les archives allemandes seront ouvertes. Et ces archives auront beaucoup à révéler. Nul doute aussi que la recherche en Allemagne dans le domaine du génocide de 1915 va susciter de nouvelles vocations aussi bien parmi les Allemands de souche que chez les Turcs vivant avec eux. Vocations non seulement dans le domaine de l’histoire, mais aussi dans celui de l’art comme le cinéma. Car la vérité à ceci d’étrange qu’elle attire d’autant plus fortement qu’on aura voulu la masquer par le mensonge. La propagande finit toujours par lasser. Les découvertes concernant le génocide ne vont cesser d’étonner les générations futures. Et des émotions nouvelles conduiront automatiquement à des actions plus riches en faveur de cette reconnaissance.

Il va sans dire que si l’Allemagne vient de reconnaître le génocide arménien, elle l’inscrira tôt ou tard dans ses manuels d’histoire. C’est dire que les trois millions de Turcs qui vivent en Allemagne et qui envoient leurs enfants à l’école vont, un temps, devoir lutter contre un système éducatif venant contredire la propagande que leur a fait subir le système éducatif turc. J’imagine que ces enfants seront déchirés entre ce qu’on leur apprendra à l’école et ce qu’on leur dira dans le milieu familial. Mais je ne suis pas en mesure de prévoir les effets que devrait avoir sur les parents comme sur leurs enfants un langage où s’affronteront la vérité et le mensonge. Possible que les enfants en soient victimes comme ce fut le cas en Union soviétique dans les familles de dissidents. Possible aussi que le seul moyen d’échapper à la schizophrénie soit pour ces enfants l’occasion inespérée d’acquérir une autonomie intellectuelle qui les rendra cohérents avec eux-mêmes et avec l’évidente vérité historique. En tout cas, les Arméniens qui ont souffert cent années de déni savent aussi que ce même déni ne sera pas sans conséquence sur les Turcs, un jour ou l’autre.

Ce dernier volet de la résolution table donc sur l’éducation. Ces trois millions de Turcs ne constitueront pas éternellement un bloc monolithique négationniste. Si les onze députés d’origine turque ont déjà franchi le pas au risque de leur vie mais pour répondre à leur conscience, c’est bien qu’ils pourraient servir d’exemple pour signifier que le courage de reconnaître est possible. Ceux qui auront eu le cran de le faire seront autant de graines qui franchiront les frontières du déni afin de propager la parole de l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Ce phénomène est inéluctable. Là encore jouera la loi du quantitatif se muant en qualitatif. Un jour viendra où ce sont les Turcs eux-mêmes qui changeront le cours du négationnisme car sous la masse des documents et des témoignages qui sortiront d’année en année, le négationnisme sera devenu intenable chez eux et même au plan international. Mais les Arméniens d’aujourd’hui, ceux qui militent depuis cinquante ans pour que la Turquie reconnaisse ses crimes, ne seront sûrement plus de ce monde pour s’embrasser et fêter ça comme l’ont fait hier devant le Bundestag ceux qui ont appris le vote en faveur de la résolution. Ils ne seront plus de ce monde mais ils auront fait le monde.

Denis Donikian

Publicités

2 commentaires »

  1. Le génocide est une plaie dans le coeur des Arméniens mais c’est aussi un boulet à la cheville des turcs.
    La plaie peut se guérir, le boulet peut se détacher…
    C’est une question de temps et de persévérance.

    Commentaire par antranik21a — 11 juin 2016 @ 5:02 | Réponse

    • En peu de phrase, Antranik, tu as résumé le sentiment qui m’anime à la lecture de l’article de Denis.
      Et même si nous ne faisons pas partie de ceux qui vivront ce moment tant attendu, le fait de penser que ce jour est programmé dans un avenir plus ou moins proche, est rassurant.

      Commentaire par Alain Barsamian — 12 juin 2016 @ 7:40 | Réponse


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :