Ecrittératures

3 octobre 2016

« Mes ancêtres les Gaulois »

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:00

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Longtemps je me suis assis le cul entre deux chaises. L’inconfort d’appartenir à deux cultures me plongeait dans une ambiguïté que je regardais comme une richesse. Deux valent plus qu’un, me direz-vous. En réalité, le plus souvent, c’est le déchirement qui prévalait sur l’unité. Dans mon enfance, plus nos maîtres nous serinaient que nos ancêtres étaient gaulois, plus nos camarades de classe nous traitaient de sales Arméniens. C’est ainsi que nous subissions le drame de notre identité perçue comme monstrueuse par le fait que nous étions nés en France tandis que nos parents étaient d’ailleurs. Cet ailleurs exsudait sous des us et coutumes figés qui nous emmaillotaient chez nous tandis qu’à l’extérieur nous étions plongés dans d’autres manières de vivre plus attractives et sans cesse en évolution. Nous étions d’étranges étrangers, avec un sentiment d’exil mâtiné de citoyenneté. L’ambiguïté, je vous disais, encore elle. Personne qui serait dans mon cas ne me fera croire qu’il n’a pas éprouvé ce désordre miné par une quête incessante de soi. Et de fait, tant qu’un Arménien s’en tient à la part historique de sa personne, tant qu’il se réduit à cette charge, il développe une sorte de mal profond qui produit des horreurs, des ratés, des aliénations, sans jamais réussir à atteindre une forme de sérénité, sinon d’unité. Quelle histoire ! me diront certains, qui auront su contourner les écueils et transformer les obstacles en ligne de vie, qui se seront glissés dans la peau de l’homme actuel afin d’évincer les démons du passé. J’en sais plus d’un qui s’accommodent d’être d’ici et d’ailleurs, sachant souvent que l’ici aura absorbé leur ailleurs. Comme je les envie ! Il fut un temps où moi-même j’ai dû secouer mon esprit pour préserver ma cohérence intérieure. Il me fallait élaguer le passé et vivre mon présent, quel qu’il fut. Mais hélas ! tout me ramenait au noyau dur de mon exil et de ma nostalgie. Heureusement, l’Arménie existait. Et c’est là-bas que je me suis un temps retrouvé. Un temps, dis-je, car très vite, même en Arménie, parmi les Arméniens, la solitaire quête de soi me rattrapait. Ce fut l’impression terrible de se sentir autre parmi les siens. Certes, il y avait la langue. Mais une langue qui sonnait comme une langue étrangère. Il y avait l’histoire. Et oui, j’étais parmi des gens qui partageaient avec moi, comme nulle part au monde, une même tragédie, un même monde, celui d’un passé qui m’avait fait. Fait ? Mais pas entièrement. Car le mal de « mes ancêtres les Gaulois » était déjà à l’œuvre pour construire ma personne sur des bases nouvelles. Le passage au Collège Arménien de Sèvres, s’il m’a marqué au début, s’est estompé par la suite au profit d’une éducation française et surtout d’auteurs français qui participeront d’une manière absolue à la formation de mon esprit. Rimbaud plus que Daniel Varoujan, Balzac plus qu’Axel Bakounts, et à partir de la troisième tous les auteurs classiques qui m’insufflèrent le goût de la langue française et le sens d’une morale universelle, à commencer par Montaigne, Montesquieu, Alain, Camus et autres.

 

Dès lors, dire que je suis arménien n’a guère de sens. De parents arméniens, oui, c’est objectif. Mais aucun d’eux n’a joué un rôle dans ma formation. Mes vrais parents furent mes livres, ceux qui ont donné sinon un sens, du moins une couleur, une dynamique à ma vie. Ce sens, cette couleur, cette dynamique, je les ai appliqués au combat contre le négationnisme. C’est de cette manière que je suis arménien. Mais aussi que je suis autre qu’arménien. Beaucoup de ceux qui me jugeront pour vouloir jouer sur les identités oublieront qu’ils sont dans le même cas que moi. Je défends les Arméniens contre le négationnisme de la même manière que Missak Manouchian combattait les Allemands. Quand Missak Manouchian combattait les Allemands était-il arménien ou français ? Il était français. Il combattait pour « une certaine idée de la France » qui se nourrissait des événements de 1915. Une certaine idée de l’homme, devrais-je dire. C’est pourquoi, ceux qui m’auront lu de près, auront perçu le fait qu’à mes yeux l’arménité est une manière réductrice de se définir. J’ai toujours déploré le constat selon lequel les Arméniens avaient atrophié leur moi au seul profit d’une dimension historique. Grâce à Dieu, sur mon parcours s’est présentée la maladie. Et comme dit le Pr Edouard Zarafian : « Il n’y a rien de tel que la maladie pour raviver les questions sur le sens de la vie ». Arménien par l’histoire, français par le combat, mais surtout plus que l’un et l’autre et au-delà de l’un et de l’autre.

 

Denis Donikian

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2 commentaires »

  1. Qui, à cette lecture, ne ressentira une impression enfouie en soi-même ?
    La dualité de notre personne, issue d’un chaos n’est pas un handicap mais pas plus une richesse. C’est une sorte de chemin intérieur que chacun a pris d’une manière différente, mais toujours avec la conscience de ce qui ne doit pas être perdu.
    Etre français pour nous, c’est comprendre ce que ce pays a donné à la civilisation et lui apporter ce que notre origine a de positif pour l’enrichir. Cette richesse n’est matérielle mais plutôt culturelle car notre vision a peut-être plus d’acuité que le citoyen de terroir qui ne sait pas toujours ce qu’est une origine.
    Je ne rapporterai qu’une chose que mes parents répétaient alors que nous étions de petits « sales arméniens » à l’école primaire : « vous dans un pays qui a bien voulu nous accueillir, conduisez-vous dignement et faites lui honneur en étant les meilleurs dans votre école ».
    Rien à rajouter !

    Commentaire par antranik — 3 octobre 2016 @ 5:35 | Réponse

  2. …Et mon père avait une formule beaucoup moins soft mais on ne peut plus efficace  » si tu te conduis mal , je te prends par les pieds , bad è bad gue zarnem , je te fais couler le sang par les oreilles  » ! . Je suis persuadé aujourd’hui que la brutalité et la maladresse de cette formule ( d’origine turque , surement ) voulaient traduire de la part de mon père une violente volonté de nous voir nous intégrer et surtout de ne pas mal nous conduire pour l’image de notre communauté dans ce pays d’accueil .

    Commentaire par Donig — 4 octobre 2016 @ 2:53 | Réponse


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