Ecrittératures

30 avril 2017

La lapidation

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,VIVRE en ECRITURE — denisdonikian @ 8:23

Pour Liliane qui, sans être malatiatsi,

est parvenue à atteindre le niveau de Grand Chef

en matière de cuisine nationale et autres.

 

Grâce à Dieu, la cuisine arménienne est un art politiquement neutre. Aucun Arménien ne vous soutiendra que le soubeurek est hentchak et l’aubergine farcie dachnak. A la rigueur, dire que tel plat est de Bolis ou tel autre de Gemerek serait plausible. Ma mère, qui se serait défendue de pratiquer une sorte de racisme interne même si elle était censée savoir, pour l’avoir subi, que la hiérarchisation des Arméniens pouvait conduire à des atrocités, affirmait haut et fort, avec la candeur des ignorants, que les Rharpetsi ne connaissaient rien à la cuisine et que seuls les Malatiatsi y excellaient. Forcément, ma mère était de Malatia. Et donc malatiatsi par mes parents, je ne répugne pas, évolution oblige, à fréquenter pour autant la cantine arménienne du 17 rue Bleue à Paris, qui se tient, il faut le préciser, dans les locaux du Dachnaktsoutioun, même si le programme du parti n’est pas mon bouillon de culture. Manger oriental en étant entouré d’images qui exaltent le plus vieux parti arménien ne saurait me couper l’appétit. Au contraire, toute cette imagerie historique donne aux plats une saveur spéciale où l’esprit culinaire se mêle à la chair des ingrédients. En quelque sorte, une plus-value culturelle au soubeurek, au rhngali et à l’aubergine farcie, qui ferait défaut si vous aviez à les concocter chez vous, dans le cadre étroit de votre cercle familial.

L’autre jour, j’y étais à cette cantine. Mon ami Gérard est un fan de rhngali et moi de soubeurek. Je rassure mon lecteur, le soubeurek, il n’y a que ma mère pour en faire une merveille. Forcément, elle était malatiatsi. Mais je ne vais pas me rendre coupable de racisme interne. Même si je dois avouer que les Rharpetsi , etc…

Nous étions en train de nous régaler quand j’ai vu pointer un ami de si longue date qu’il me semblait avoir été porté disparu dans les bas-fonds de ma mémoire. C’était Serge A. (le prénom a été changé). Heureuses retrouvailles ! Serge est un expert en tapis mondialement reconnu. Je l’ai rencontré pour la première fois en Arménie. Il répertoriait en les photographiant les tapis du Musée historique de Erevan. Serge avait même réussi à démontrer au conservateur la fausse ancienneté de certains tapis du Musée rien qu’en faisant étudier la composition chimique des colorants par un laboratoire londonien. Et que ces tapis ne valaient même pas des clopinettes. Vous me direz qu’en Arménie le faux est partout puisque les Arméniens baignent dans une fausse démocratie. Mais ce n’est pas notre sujet. Il faut dire que ce que j’aime en Serge, c’est qu’il utilise sa profession pour défendre et illustrer la culture arménienne. Et en la matière, il est ingénieux en diable, mettant tous les moyens modernes de communication en œuvre, mais aussi son réseau d’experts, afin d’aboutir à ses fins. Serge est un homme en guerre qui se bat avec les armes de sa culture.

Justement, ce jour-là, il nous a tenu le crachoir pour nous informer de sa prochaine action. Gérard et moi, outre que nous jouissions du palais, nous nous délections de son esprit de finesse et de ses ruses de sioux pour un projet de grande envergure autour du tapis. Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour que je lâche un seul mot sur la trame de son entreprise. Top secret.

De fait, Serge attendait quelqu’un. Probablement pour le mettre dans la confidence. Ce quelqu’un, que j’appellerai Christapor, travaille au sein d’une radio communautaire. Appelons-la Radio Naphtaline. Lors des présentations, Christapor a aussitôt admis qu’il connaissait Denis Donikian puisqu’il était passé à l’antenne une fois, jadis, il y a très longtemps, une fois en cinquante ans de création, une fois, une seule, en deux dizaines de livres sur l’Arménie et les Arméniens et une autre de traductions (Toumanian, Sevag, Violette Krikorian, Vahram Mardirossian et j’en passe). De mon côté, sans vouloir m’en prendre à la personne, je ne pouvais pas mieux faire que de laisser exploser mon ordinaire humeur de martyre devant un ostracisme aussi délibéré à mon égard de la part de notre Radio Naphtaline « nationale ». Christapor a cru bon d’argumenter en prétextant que Denis Donikian était affublé d’une réputation si négative, alimentée par un esprit critique si excessif qu’il était devenu impossible qu’il soit sollicité ici ou là, a fortiori par une radio. En d’autres termes, Denis Donikian avait la réputation d’un emmerdeur qui ne savait rien faire d’autre que de taper sur l’Arménie et les Arméniens. Remarque d’autant plus injuste qu’elle est souvent émise par ceux qui n’ont pas lu mes livres, ou si peu ou si mal. Pour autant, je ne cèderai jamais à la jouissance de clouer au pilori ceux des nôtres qui font honte à la nation arménienne, de dénoncer les absurdités du génie arménien, lesquelles produisent des souffrances à nulle autre pareille, des souffrances sourdes, des souffrances résignées, des souffrances inutiles. Une seule fois donc… A ce titre je me mis à regretter que les acteurs culturels de la communauté arménienne ne savaient pas chérir leurs écrivains, lesquels, comme ils cesseront d’exister avant une ou deux décennies, abandonneront ladite communauté, à savoir les Arméniens de France, à leur naphtaline, à savoir leur sempiternelle histoire de génocide. Je terminai ma plaidoirie en jurant que la parution de mon prochain livre mettrait forcément sa naphtalinienne (naphtastalinienne ?) radio dans l’embarras d’une obligation morale d’inviter son auteur et que l’obligation morale de cet auteur serait de décliner son invitation.

Qu’est-ce que vous croyez ?

Serge ne me donnait pas raison. Forcément, il pratiquait le respect de soumission alors qu’à mes yeux la meilleure façon de respecter la nation arménienne, c’est de crier haut et fort son indignation quand c’est nécessaire. Je me suis alors mis en devoir de faire comprendre en deux mots à nos deux compères, complices de l’ignorance qui nous ronge, que la culture n’était pas de ressasser le passé mais de questionner le présent. L’ont-ils compris ? J’en doute. De fait, cet incident me fait penser combien mes poussées de fièvre critique seront toujours restées lettres mortes depuis bientôt trois décennies.

Il n’y a que chez nous (mais peut-être pas, dans le fond) que des profanes dictent à un écrivain ce qu’il doit écrire. Nos dentistes peuvent s’arroger le droit d’obliger nos derniers écrivains à ne pas écrire ce qu’ils se font un devoir de faire, alors que ces mêmes écrivains se retiennent de conseiller ces mêmes dentistes sur leur pratique, car ils savent que ce n’est pas leur compétence. Dans le fond, l’ostracisme pratiqué par Radio Naphtaline à l’égard de Denis Donikian équivaut à une censure, et toute censure équivaut autant à une sorte de chantage pour orienter l’écriture d’un écrivain, qu’à une manière de le tuer. Mais Denis Donikian n’est ni un écrivain orientable, ni un écrivain mort.

Je tiens d’ailleurs à préciser que l’esprit critique qui m’anime est normal. On voit mal un écrivain qui s’abstiendrait de s’indigner. Et pourtant, chez nous, ce genre d’auteur à se taire par opportunisme, ça existe bel et bien. Ce sont des invités de colloques ou de stations radiophoniques, car on sait qu’ils ne feront pas de vagues et qu’ils n’ont d’autre souci que celui d’exposer leur ego. De là, à leur demander un surcroît de conscience critique ou morale reste excessif. Ces tièdes ne nourrissent pas la culture, ils épaississent la mémoire pour tuer dans l’œuf toute remise en cause de nos valeurs, de nos anomalies, de nos paranoïas, de nos absurdités et de tous ceux qui les pratiquent ou les imposent au peuple arménien qu’ils aveuglent de mensonges et de flatteries démagogiques.

Je sais bien qu’un peuple vissé sur son passif culturel ne se débarrassera jamais de ses tares historiques et que la voix d’un Denis Donikian n’y pourra rien, ni celle d’un autre. Pour autant, il s’agit moins ici de jouer à l’agent d’une évolution des mentalités que d’éviter de se croiser les bras tandis que les souffrances pèsent de plus en plus. Or, ces souffrances, quand elles sont d’ordre culturel, peuvent être diminuées à condition que les voix s’unissent pour susciter le débat « démocritique », mettre en lumière nos insuffisances et engager de nouvelles orientations. Dans ce cas de figure, la diaspora n’est pas un corps éthéré qui planerait au-dessus d’un peuple dissolu. La diaspora a une responsabilité dans le destin des Arméniens, ici et là-bas en Arménie, non pas en apportant son argent, mais une certaine éthique acquise dans les pays d’adoption. Ce que la diaspora peut faire ici, elle doit le porter en Arménie ( comme cela a été fait lors des dernières élections par des artistes de la diaspora, lesquels semblent s’être réveillés fort tardivement de leur dogmatisme patriotique). Or, le piège dans lequel elle s’est jetée tête baissée et qui constitue la phase la plus sournoise du génocide, c’est le fait que les Arméniens se soient engouffrés dans la mémoire au détriment de leur culture. Ils ont fait de leur mémoire une culture de mort au détriment d’une culture qui ne demande qu’à vivre. Cela je le pisse dans mon violon depuis plusieurs décennies. Cela, radio Naphtaline ne l’a pas compris quand elle accueille des invités de consensus et évince les invités de contestation. Une radio communautaire ne doit pas être seulement la chambre d’écho de ses auditeurs, elle doit aussi prendre le risque de les éclairer, de les bousculer, de les rendre responsables. Pour exemple, ce que nous admettons des radios françaises, France-Culture, France-Info et autres, nous ne l’appliquons pas chez nous. Rien à voir entre la présentation de Vidures par France-Culture et celle de notre radio communautaire. Là le texte était respecté, ici il subissait l’ironie des présentatrices. Il est vrai qu’auprès des historiens arméniens, les écrivains font figure de bouffons. C’est pourquoi les premiers prolifèrent et les seconds n’existeront plus dans dix ou vingt ans.

Et voilà qu’après avoir multiplié les khatchkars dans le moindre trou à Arméniens jusqu’à saturation, les efforts communautaires visent à présent un cran plus haut à édifier des temples de la mémoire qui seront pris d’assaut par les professeurs et historiens de tous poils, hommes du passé et du passif s’il en est. Ces hôtels de la mémoire mariée à la cuisine des traditions, ces commissions des archives judiciaires du génocide arménien et autres ne font que renforcer le mémoriel au détriment du culturel. Si les Arméniens étaient sensibles à leur avenir ils penseraient à jumelliser mémoire et culture. C’est une maison arménienne de la culture et de la mémoire qu’il faut à Paris. Un lieu qui non seulement rappelle l’imprescriptibilité du Crime de 1915 mais exalte aussi le génie des Arméniens dans tous les domaines et en confrontation avec les autres cultures. Car le danger d’une telle maison serait d’exalter les valeurs arméniennes au détriment d’une mise en perspective avec le génie des autres cultures. Aujourd’hui, les Arméniens s’extasient devant Geghart parce ce qu’ils ignorent le Pétra des Nabatéens. Et cette remarque est aussi vraie dans d’autres domaines. C’est que nous avons aussi le génie d’entretenir le génie de notre excellence après avoir été victime d’une humiliation à nulle autre pareille tant le génocide a rabaissé les Arméniens au rang des cafards. Il est temps bien sûr de relever la tête, de reconquérir notre humanité pour qu’elle nous soit restituée (et les diverses reconnaissances du génocide n’ont pas d’autre but). Pour autant, il demeure urgent de relativiser nos valeurs sous peine de sombrer dans la paranoïa nationaliste. Celle-ci bloque déjà la création artistique et principalement littéraire. En Arménie, la nécessité du nationalisme et en diaspora celle de la reconnaissance du génocide conduisent à des productions médiocres en ce qu’elles sont contaminées par l’histoire passée ou présente. Il n’est qu’à voir chez nous les romans familiaux qui pullulent sous la main de pseudo écrivains qui manquent d’imaginaire. Car en fait, là est la principale conséquence du génocide, il a tari l’imaginaire inventif au seul profit d’une mémoire nationale hypertrophiée. Voilà pourquoi, les écrivains arméniens sont moralement lapidés par l’ostracisme stupide des acteurs culturels de la communauté.

 

Brèves de plaisanterie (307)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 5:47

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Entre deux tours danse la corde et se balance

De l’abîme au sublime du sublime à l’abîme  

Et  tous de courir se jeter dans le trou

 

29 avril 2017

Brèves de plaisanterie (306)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 4:53

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Je te donne trous dit l’amante à l’amant

Trou que tu veux fait mon plaisir

Sois le marteau et le clou m’entrera

 

27 avril 2017

Brèves de plaisanterie (305)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:22

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Ton corps s’envague aux cimes du plaisir

Mains sur tes monts mains en tes creux

Et le miel salé qui te vient à la bouche

25 avril 2017

Brèves de plaisanterie (304)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 2:06

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Avec le geste lent du désir

J’enlèverai tes écailles et tes plumes

Et puis je transgresserai tes peaux

Brèves de plaisanterie (303)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 2:05

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Que ne suis-je à dormir dans le sang de tes songes

Dans l’antre sucré de ta forêt

Où le moi oublié oublie le froid du monde

 

 

 

Brèves de plaisanterie (302)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:32

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Adieu à toi qui ne m’as entendu

Adieu au deuil qui m’a tenu muet

Adieu à la grâce des soleils entravés

Brèves de plaisanterie (301)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:31

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Te regarder laisse-moi ton visage

Ton sommeil laisse-moi les boire

Et ma vie pénétrer jusqu’ au cœur de  ta nuit

 

 

 

Brèves de plaisanterie (300)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:30

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Femmes tu es  au delà des cygnes

Signe au-delà des terres

Bleu  au delà des mers

 

 

 

 

23 avril 2017

Brèves de plaisanterie (299)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 1:56

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Dans la ville Dans la ville où nous sommes

Nous sommes d’une amitié qui monte

Au-delà des cimes monte vers l’étreinte infinie

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